« L’ordre et la morale », de Mathieu Kassovitz, interdit de salles à Nouméa ?

Après le refus de l’unique exploitant de salles de cinéma en Nouvelle Calédonie de diffuser leur film, « L’ordre et la morale » (sur une prise d’otages meurtrière en 1988 à Ouvéa, vue par Philippe Legorjus, ancien patron du GIGN) le réalisateur et comédien, Mathieu Kassovitz et le producteur, Nord Ouest Films, ont décidé de « reporter » l’avant-première qui devait se dérouler le 29 octobre à Ouvéa et le 30 octobre au centre Jean Marie Tjibaou à Nouméa.

Dans un communiqué, le producteur et le réalisateur ont expliqué que « l’unique exploitant de salles de cinéma en Nouvelle Calédonie [la société Hickson] ne souhaite plus à ce jour diffuser le film, estimant que celui-ci « attise les rancoeurs » et « affaiblit les forces du consensus ». Le film devait sortir dans sa salle à Nouméa le 16 novembre prochain, comme partout en France.

Nous ne comprenons pas une telle décision qui remet en cause la diffusion du film au sein de la population calédonienne dans son ensemble.

Le film n’a pas été fait dans un objectif polémique, nous nous sommes attachés à ne pas suivre un point de vue partisan mais au contraire à respecter la réalité et la douleur des parties en présence.

Le film a été montré à de nombreux officiels kanak et caldoches, (…)  Nous pensons que ce film est utile et contribuera au devoir de mémoire.

Le report de l’avant-première est donc une décision que nous avons prise, nécessaire afin de dédramatiser la situation et de résoudre intelligemment cette problématique dans le dialogue et le respect des positions de chacun et surtout en évitant toute conséquence indésirable. »

 

[Papalagui s’étonne qu’un tel monopole, dans son anachronisme pesant,  puisse encore faire la pluie (surtout la pluie) et le beau temps sur le cinéma en salles dans un pays de puissante culture comme la Nouvelle-Calédonie. Si l’information était avérée — et comment ne le serait-elle pas ? —, elle devrait susciter quelques réactions parmi les figures intellectuelles du Caillou. On ne peut que souligner la dignité de l’attitude de Mathieu Kassovitz.]

Par curiosité, voir la programmation en cours du cinéma Hickson de Nouméa.

Selon Wikipédia, parmi ses « infrastructures culturelles, on compte « 12 salles de cinéma au sein du multiplexe CinéCity, en bordure du port et du centre-ville, soit un bâtiment de 5 niveaux comprenant un espace de jeux d’arcade, de restauration et la billetterie au rez-de-chaussée, les salles dans les trois premiers étages et enfin les bureaux de la société Hickson qui gère ce cinéma au dernier étage. Toutes les autres salles (celles du Rex, du City, l’autre cinéma Hickson à Nouméa, du Plaza et du Liberty) ont toutes été démolies ou reconverties. Le choix des films reste généralement limité et retardé vis-à-vis des sorties internationales et françaises ».

Un site consacré aux débuts du cinéma en Nouvelle-Calédonie, retrace la généalogie de la famille Hickson depuis l’arrivée d’un ancien jockey australien en 1895.

Le groupe Facebook « marre du monopole de hickson » est « inactif ».

Mafrouza 1, film emporté

Vu l’épisode 1 de Mafrouza, titré « Oh La nuit ! », documentaire extraordinaire d’Emmanuelle Demoris. Même écriture emportée que Mafrouza 5, vu auparavant. Emportée par la foule, dirait Piaf, emportée par des vies minuscules, grandies par le regard et l’écoute de la cinéaste. Même démarche dans le labyrinthe de ce quartier bidonville d’Alexandrie (Égypte), au plus près de ses habitants. Même caméra qui prend plaisir à se laisser guider par les corridors dès la première séquence. Les cours sont au fond des ruelles sans que la frontière ne soit visible. Lakous égyptiens à l’image des lakous de Port-au-Prince (Haïti) ou des Antilles françaises, patios déglingués mais chauffés à la chaleur humaine.

Dans Mafrouza 5, domine la figure d’Adel, de sa femme Ghada et de leur fille, Adel et son cahier de poèmes écrits pour son premier amour, domine la figure de cet homme dont la maison inondée envahit progressivement son espace mental. Abu Hosny écope sa maison inondée tel un Sisyphe condamné par Zeus à monter éternellement le même rocher sur la même montagne. Ce mafrouzote vit sa tragédie quotidienne jusqu’au mutisme… Om Bassiouni cuit son pain entre les gouttes de la pluie de l’hiver. Les Chenabou demandent protection à Saint-Georges.

Et toujours ces chants de rues. Chants pour un mariage où le lendemain de la nuit de noces la mariée n’est pas épargnée par une destinée de mégère qui lui est proposée en accéléré. Chants d’une jeunesse ouverte sur le monde, malgré le labyrinthe apparent du bidonville.

Cet esprit joyeux renvoie à une autre quotidien contemporain, celui de la place Tahrir, lieu emblématique du Printemps égyptien. Sur le blog de Snony, ce témoignage : « En attendant que font les Égyptiens ? La fête. Dans tous les quartiers, on danse, on chante, on se raconte des blagues : trois activités quasi- identitaires qui n’ont jamais cessé sur la place, même au plus fort des combats. Témoignages de l’explosion créatrice qui a saisi tout le pays, les chansons et les clips video envahissent le net. »

Mafrouza est un chant de liberté.

Mafrouza, film héroïque

Recommandons le film Mafrouza, film sur ce quartier d’Alexandrie et sa population, documentaire de 12h21, découpé en cinq parties, visibles indépendamment. Filmés au plus près par Emmanuelle Demoris, les gens sont nus, ou plutôt leur vie, comme dans « La main du papillon », sur l’attente d’un accouchement, dans ce bidonville nécropole d’une ville mythique du bord de la Méditerranée. Domine l’absence d’idéologie dans le regard tendre de la cinéaste, les joutes chantées, l’abondance de récits du quotidien, même le rêve d’une famille de plusieurs dizaines d’enfants, qu’Adel emmènerait dans un autobus… à l’école, au travail.

Recommandées aussi à Paris les soirées spéciales du cinéma Saint-André des Arts qui invite chaque semaine l’équipe du film. Jean Gruault, producteur, l’a assuré très justement, lundi 8 août, entre gouaille anarchiste et goût pour l’aventure humaine : « Mafrouza est un film héroïque ». Détails des programmations sur le site du Saint-André des Arts.

Extrait sur le site de Shellac Distribution.

Sur la naissance de ce documentaire monumental, rencontre avec l’auteur Emmanuelle Demoris et avec le producteur Jean Gruault, dans Télérama : « Eblouie par la liberté d’esprit et par l’humanité solaire de ses habitants, Emmanuelle s’y rend à plusieurs reprises.  »

Jacques Mandelbaum écrit dans Le Monde, « C’est un éblouissant témoignage. Un tombeau poétique, une prophétie politique, un film d’amour. On pense, naturellement, à un pendant documentaire de l’œuvre du grand cinéaste égyptien Youssef Chahine. On pense, plus encore, à deux références contemporaines, dont Mafrouza partage la préoccupation morale, l’engagement sur le long terme, l’enjeu esthétique. La série cinématographique du Portugais Pedro Costa sur les laissés-pour-compte du bidonville de Fontainhas (Ossos, 1997 ; Dans la chambre de Vanda, 2000 ; En avant jeunesse !, 2006). Le monument du Chinois Wang Bing consacré à la perdition des ouvriers victimes du démantèlement d’un complexe industriel (A l’ouest des rails, 2003). A leur suite, Mafrouza imprime la vraie légende des parias de notre temps. »

Toujours dans Le Monde, lire l’interview d’Emmanuelle Demoris : « Les Egyptiens qui ont vu Mafrouza ont exprimé leur admiration pour les habitants de ce quartier informel, qui ont construit leur monde et leurs lois, sans rendre de comptes à une autorité. En dépit de la pauvreté et des difficultés quotidiennes (les rats, la montée des nappes phréatiques, etc.), ils s’organisaient comme ils voulaient. Lors du débat qui a suivi une projection, l’un des personnages du film, Adel, a même dit : « On pouvait être spontanés et libres. »

Pour Olivier Barlet, dans Africultures,  » L’enjeu est bien sûr de sortir de nos certitudes ataviques. Cette expérience cathartique (au sens où l’émotion engendrée construit un regard autonome) est saisissante et l’on comprend qu’Emmanuelle Demoris, qui a tourné seule et sans producteur, avec pour soutien financier une bourse de la Villa Médicis et une petite aide du CNRS, ait pu convaincre d’autres personnes de la pertinence et de l’importance de son travail, à commencer par son ami scénariste Jean Gruault (auteur de Jules et Jim et de La Chambre verte avec François Truffaut, de Mon oncle d’Amérique et de L’Amour à mort avec Alain Resnais), qui à 84 ans monte une société de production, les Films de la Villa, pour donner au film, avec le soutien de la région Ile-de-France et du Studio des Arts Contemporains du Fresnoy, les moyens nécessaires à son aboutissement, notamment le montage réalisé avec Claire Atherton.
Ce bidonville de Mafrouza, aujourd’hui détruit tandis que les habitants ont été relogés dans des HLM à 15 km de la ville, dans une zone à la fois désertique et industrielle, est comme tant d’autres endroits de la planète que le cinéma peut nous rendre proches s’il accepte d’en intégrer l’opacité pour en révéler l’énergie créatrice, c’est-à-dire de ne pas filtrer la réalité à l’aune de notre seule compassion ou compréhension : un lieu qui nous apprend à vivre le chaos du monde. »

Haïti : « le cinéma, nourriture pour l’esprit » (Laurence Magloire)

« Sinema anba Zetwal », c’est du cinéma sous les étoiles. À la fois moyen de divertissement, de rassemblement et d’éducation pour un peuple qui doit collectivement se remettre de bien des émotions depuis le tremblement de terre du 12 janvier.

« C’est de la nourriture pour l’esprit, explique Laurence Magloire, Montréalaise à l’origine de l’activité. Ils ont distribué du riz pour nourrir les ventres. Nous, on nourrit les âmes.».

Lire la suite du reportage de Philippe Mercure sur La Presse en ligne.

L’Étranger, une lecture par Luchino Visconti

En V.O. c’est-à-dire en italien, L’Étranger est un film de Luchino Visconti que certains cinémas (à Paris et Toulouse) ont eu la bonne idée de ressortir à l’occasion du bicentenaire de la mort d’Albert Camus, commémoré ce 4 janvier. Une œuvre invisible en salle depuis sa sortie en 1967.

Émouvant cet Alger en surchauffe de soleil, où Marcello Mastroainni dans le rôle de Meursault transpire, sue, expose son sommeil (dans le bus qui le transporte à l’hospice où est morte sa mère), son regard vide, une espèce de vide existentiel.

Pesant cet Alger et ses plages aux couleurs appliquées, nage d’éternel été, où « les Arabes » sont absents sauf comme menace potentielle, peur permanente, engeance extérieure au récit, au procès, même absents de la veille mortuaire de la mère de Meursault.

Le film est fait de telles ellipses que l’on se demande s’il ne s’agit pas de coupes que la restauration du chef opérateur Giuseppe Rotunno n’aurait pas pu éviter. Les ellipses, les couleurs, la sueur, les acteurs français doublés en italien (Bernard Blier, Bruno Cremer, Georges Wilson) crée une distance qui font de ce film un objet d’art dans un cabinet de curiosité.

Les critiques comme les précisons de Visconti sont utilement rappelées dans un dépliant à disposition du public de 2010…

Visconti : « En 1942, nous étions à l’aube de l’existentialisme : les hommes, les artistes étaient prêts à se poser la question de leur destin et Camus fut l’un des premiers à nous offrir une réponse précise. Il nous indiquait comment vivre en étranger dans une société organisée, comment se soustraire à ses lois, s’enfermer dans l’indifférence, se confiner dans l’absurde. Voilà le message de L’Étranger. Dans ce livre, il y a une grande intuition (…) : la terreur du pied-noir grandi sur cette terre qui se sent de trop, qui sait qu’il va devoir partir en la laissant à qui elle appartient. »

La revue Positif, en novembre 1967, disait de la séquence de Meursault en cellule collective : « version mâle de Delacroix ».

Parmi les critiques contre le film, Mathieu Tuffreau les résume ainsi à l’occasion de cette redécouverte : « le film rend dramatiquement visible tous les problèmes soulevés par le roman : Pourquoi Camus transforme-t-il en héros de l’absurde, de l’athéisme et de la lutte contre la peine de mort, un pied-noir qui tue un Arabe pour défendre un ami maquereau qui frappe l’une de ses prostituées ? Pourquoi passe-t-on tout le procès à parler de la mère de Meursault et du soleil alors que l’on juge le meurtre d’un homme, et que l’avocat général qui cherche à exercer la justice est présenté comme un salaud ? Pourquoi Visconti ne filme-t-il les musulmans algériens qu’en prison, cinq ans après la fin de la Guerre d’Algérie ? »

Luchino Visconti, dans un entretien à Anne Cappelle pour Arts et Loisirs (avril 1967) :

« Je n’ai pas choisi L’Étranger par sentimentalisme, en attachement à une passion littéraire de jeunesse mais à cause de sa modernité. Car n’en déplaise à ses contempteurs, la jeunesse actuelle aime Camus. Le caractère de Meursault, en ce sens, est exemplaire. Son ennui de vivre et son plaisir d’exister, sa rébellion devant le système qui l’enferme, ce mépris si profond qu’il ni’ncite même pas à la révolte devant l’absurdité de la condition humaine, c’est exactement l’attitude des garçons et des filles qui ont vingt ans aujourd’hui. »

l’histoire sans fin du Dr Parnassus

Les critiques contrastées du film de Terry Gilliam nous disent que le créateur des Monty Python : Sacré Graal (1975), Brazil (1985), L’Armée des Douze singes (1995), n’a pas réalisé son meilleur film avec L’Imaginarium du professeur Parnassus. Traversez le miroir, gagnez un imaginaire… tel pourrait être le slogan du cirque ambulant.

L’intrigue : Avec sa troupe de théâtre ambulant,  » l’Imaginarium « , le Docteur Parnassus offre au public l’opportunité unique d’entrer dans leur univers d’imaginations et de merveilles en passant à travers un miroir magique. Mais le Dr Parnassus cache un terrible secret. Mille ans plus tôt, ne résistant pas à son penchant pour le jeu, il parie avec le diable, Mr Nick, et gagne l’immortalité. Plus tard, rencontrant enfin l’amour, le Docteur Parnassus traite de nouveau avec le diable et échange son immortalité contre la jeunesse. A une condition : le jour où sa fille aura seize ans, elle deviendra la propriété de Mr Nick. Maintenant, il est l’heure de payer le prix… Pour sauver sa fille, il se lance dans une course contre le temps, entraînant avec lui une ribambelle de personnages extraordinaires, avec la ferme intention de réparer ses erreurs du passé une bonne fois pour toutes…

Dans le film de Terry Gilliam, lorsque le Docteur Parnassus commence à délivrer son secret à sa fille, il reconnaît que gagner un pari qui le rend immortel contient un autre piège mageur : avec le temps le monde aura moins le goût des histoires racontées…

Welcome ? du bon usage du paillasson

Dans Welcome (le film), le nom inscrit sur le paillasson du voisin délateur est  » Welcome « . Belle ironie ! Dans le commerce proposé par Internet, la catégorie  » paillasson welcome  » est riche de quantités de modèles, à tous les prix, tous les motifs : monolingue, plurilingue, avec dessin ou non, etc.

En France, les paillassons ont une histoire. Tenez, fin 2007, lors de la visite à Paris du colonnel Mouammar Kadhafi, Rama Yade, secrétaire d’Etat aux Droits de l’homme avait déclaré : « Kadhafi doit comprendre que notre pays n’est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort.  »

Dans le film de Phlippe Lioret, Bilal, hébergé et protégé un temps par Simon le maître nageur, n’a qu’une alternative pour passer en Angleterre : clandestin dans un camion, la tête recouverte d’un sac en plastique pour éviter le gaz carbonique des inspections douanières ou bien la traversée du Channel à la nage. Le choix entre l’asphyxie par la route ou la noyade par la Manche. Entre les pieds ou les palmes. Pas de s’essuyer les pieds sur un  » paillasson welcome « .