Bien d’autres soufrières (Alain Foix)

Un hommage à Césaire était rendu au théâtre de l’Odéon, mardi 29 avril, autour du poème Cahier d’un retour au pays natal, dit par Jacques Martial.

Alain Foix, auteur dramatique guadeloupéen, a écrit ce texte, intitulé  » Bien d’autres soufrières  » :

Un homme, un homme seul, un athlète. Silence. Il avance. Une présence, une puissance. Il fait front. Seul. Il affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses pieds se rassemblent et la scène d’Odéon est un surf et la salle une vague qui se cambre, se retient et son souffle arrêté et le temps sous le verbe s’épaissit. C’est Césaire qui chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui subjugue l’Odéon. Déferlantes de mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots  lumières, des mots cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce vieux noir râblé, ratatiné sur son siège d’autocar et plié sous le fouet d’un mépris millénaire et toute la négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente aux bouches noires des soufrières, et au cœur des montagnes des oubliés du monde, la forge d’Héphaïstos sous les mots de Césaire martèle la « lance de nuit » d’une belle poésie. Ce n’est pas un poème mais une cavalerie, et au galop des mots c’est Martial qui écume. Il se fait vague contre la vague et il déferle et nous recouvre et nous buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts. Sa langue claque l’amertume sucrière et nous couvre de sel. Et puis silence. L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son propre épuisement. Et c’est une salve, une bordée qui lui vient de la salle. Le choc était frontal, le public est levé. Il clame et bisse et bat des ailes, se secouant de soixante quinze minutes de totale possession.

Avant que vienne le jour et son oubli, disons que cette nuit fut bien plus que le sacre d’un poète et de son héraut mais la conquête d’une scène comme territoire encore rebelle à la présence de ceux qui disent noir pour faire rimer espoir. Il y en eut d’autres gagnées et reperdues sans cesse, jamais acquises. Il y en aura de nouvelles gagnées avant d’être perdues. Césaire gagne encore en mourant. C’est le sort du poète. Mais sa vraie mort serait un mausolée. Un panthéon pour l’isoler. Ce soleil insulaire ne brille pas pour lui-même mais pour un continent, celui des oubliés. Césaire ne serait pas Césaire s’il n’était que Césaire. Ne vouons pas un culte à sa personnalité. Ce serait l’enterrer et avec lui un monde s’exhumant des décombres. Césaire s’est élevé pour dire que l’histoire n’est pas terminée. Avec sa mort, l’histoire ne fait que commencer. Derrière lui d’autres vagues qui viendront se briser aux contreforts d’indifférence, aux falaises blanches de la puissance.

En préambule à cette soirée, Olivier Py a dit qu’il n’osait pas penser à ce qui se serait passé si le poète André Breton entrant dans un bazar de Fort-de-France pour acheter un ruban à sa fille n’avait pas découvert Césaire et son cahier d’un retour au pays natal. Rassurons-le. Ce n’est pas un ruban de petite fille qui fit naître Césaire. Et ce n’est pas la providence d’une belle main blanche qui tissa son berceau. Les forces telluriques trouveront toujours une faille ou un volcan pour dire au ciel les colères souterraines. Sur la Montagne Pelée il est né un cratère nommé Césaire. Il y a eu et il y aura bien d’autres soufrières.

 

 

 

Négritudes d’aujourd’hui

Editorial de Mondomix, site de musiques du monde :

«Pousser d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées»  Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal (1939).

160 ans. C’est ce qu’il aura fallu attendre depuis l’abolition de l’esclavage en France pour qu’un écrivain Noir – Aimé Césaire – reçoive des obsèques nationales, à l’instar de Victor Hugo, Paul Valery ou Colette. 40 ans, c’est ce qu’il aura fallu attendre après l’assassinat de Martin Luther King pour qu’un Noir américain, Barack Obama, brigue la présidence des Etats-Unis.

De longues attentes qui n’auront pas été passives. Il a fallu lutter sans cesse, toujours clamer haut et fort les valeurs qui nous fondent en tant qu’êtres humains. Les valeurs de respect, de droit, de devoir, d’universalité et de partage, pour que vivre tous ensemble ait du sens, pour que chacun ait sa place.

Pour autant, sommes-nous soulagés de ce combat ? Dans le monde d’aujourd’hui, que reste-t-il à conquérir pour obtenir enfin l’égalité entre les hommes ? Tout est si politiquement correct désormais.

Et pourtant, nous sommes toujours inégaux devant la faim et le froid. Les atrocités ethniques subsistent, quand elles ne se multiplient pas, mais ce «politiquement correct» a gagné tous les esprits. Ainsi, lorsque la Chine écrase dans le sang la rébellion tibétaine, faisant s’élever quelques voix de-ci de-là, elle s’offusque de ces protestations, se dit outragée, déroule une propagande mondiale nauséabonde qui fédère tout le peuple chinois, diaspora incluse. Au point de faire plier la France, qui s’excuse d’avoir laissé quelques militants égarés «salir» le parcours de la flamme olympique…

Aimé Césaire disait tellement vrai dans son Discours sur le Colonialisme : «Et alors, je le demande : qu’a-t-elle fait d’autre, l’Europe bourgeoise ? Elle a sapé les civilisations, détruit les patries, ruiné les nationalités, extirpé «la racine de diversité». Plus de digue. Plus de boulevard. L’heure est arrivée du Barbare. Du Barbare moderne. L’heure américaine. Violence, démesure, gaspillage, mercantilisme, bluff, grégarisme, la bêtise, la vulgarité, le désordre.»

Ce texte vaut pour tous les colonialismes : ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui, ici, là, partout dans le monde. Colonialismes qu’il faut combattre, sans relâche.

Marc Benaïche

Césaire, ce grand cri nègre (7)

Hommages à Césaire : Jeune Afrique, remue.net , Ile en île.

Et :

André Brink (Jeune Afrique, 21/04/08, lors d’une visite à Césaire en 2004) :

Plus tard dans la matinée, je parviens à prendre Césaire à part. J’ai un petit hommage privé à lui rendre. Cela concerne quelque chose qui remonte à plusieurs années et qui a joué un rôle important dans ma vie. Le long poème Cahier d’un retour au pays natal, qui fut publié en 1939 et que je considère toujours comme sa plus grande œuvre, avec sa pléthore d’images, de rythmes, d’inventions surréalistes célébrant sa propre redécouverte de la Caraïbe, a inspiré bien des années plus tard ma propre écriture dans Adamastor. Plus particulièrement, l’hommage concerne mon retour à Paris au cours de l’année 1968 et l’ultime décision de rentrer en Afrique du Sud. Comme je l’ai déjà dit, plusieurs étapes ont conduit à ce moment qui a changé le cours de ma vie : les discussions avec Breyten (Breyten Breytenbach, écrivain sud-africain, NDLR), le naufrage de ma relation avec H., la révolte étudiante. Mais au cœur de tout, il y avait le Cahier de Césaire, et la façon dont il m’a permis de prendre conscience que je devais retrouver mon pays natal.
Alors que nous sommes seuls, je peux enfin remercier Césaire pour le rôle qu’il a joué à ce moment. 

(Texte traduit de l’anglais par Nicolas Michel, extrait d’un livre de mémoires à paraître en 2009 chez Actes Sud).

Kangni Alem :

Québec, le 17 Avril 2008. Le jour anniversaire de ma fille. A peine réveillé et encore sonné par le décalage horaire, je décide d’aller prendre un café au restaurant de l’hôtel Mariott. Brusquement, sans transition, le temps que je porte aux lèvres la tasse de café, l’écrivain haïtien Frankétienne m’annonce la mort d’Aimé Césaire.

Comme beaucoup d’autres, Frankétienne dit avoir anticipé la mort du poète martiniquais.  » Je lui ai rendu hommage il y a deux jours, trois heures d’émission à Port-au-Prince. Je savais qu’il mourrait alors que je serais en voyage. «   Immédiatement, l’organisation du Salon International du Livre de Québec décide d’organiser le soir même un hommage à Césaire et demande à Frankétienne et Chamoiseau d’intervenir.

Le Congolais Henri Lopès, pourfendeur de la Négritude, s’insurge, de façon diplomate :  » Il serait peut-être mieux d’ouvrir l’hommage à tous, non ? Césaire n’appartenait pas à la Caraïbe, mais à tous il me semble. »  L’écrivain Patrick Chamoiseau a l’air hagard, apparemment sous le choc de l’annonce du décès de Césaire, son compatriote, qu’il avoue n’avoir rencontré qu’une seule fois, alors qu’ils vivent sur la même île ! Rivalité intellectuelle oblige, mais quand même me suis-je dit.J’appelle ma fille, je lui dis que Césaire est mort. Elle ne sait pas qui sait, pas grave lui ai-je répondu, un jour tu sauras qui c’est, cet homme qui a formé ton papa. Oui, car Césaire fut un maître pour moi, même si je ne l’ai jamais rencontré. Mon Césaire à moi, je le porte au cœur depuis le collège.

A seize ans, j’ai lu en une nuit le Cahier d’un retour au pays nata, comme une illumination. J’étais élève à Kovié, un bled loin de Lomé, où mes humeurs rebelles m’avaient fait échouer chez un oncle directeur de collège. Difficile de décrire le coup de foudre, poétique et intellectuel. Césaire m’ouvrait les yeux sur une réalité que j’ignorais : j’étais nègre et je ne le savais pas. Plus tard, dans le grand monde, ce savoir me sera fort utile, oui je suis nègre et homme, fondamentalement, et ça aucune prétention hégémonique ne peut me l’enlever. Merci Césaire ! (La suite sur Togocultures).

Sami Tchak :

Il m’arrive de me dire: Césaire a écrit, nous sommes fiers de sa parole. Mais la plus haute des trahisons serait ceci: monter sur son dos pour crier par sa voix notre fierté nègre au point d’oublier que nous sommes toujours à genoux dans ce monde. Hommage mérité à cet homme: transformer ses mots de feux en actes pour libérer le Nègre, l’inscrire dans le panthéon de l’Humanité où il puisse se hisser à la hauteur de l’Autre, avoir le droit banal de regarder l’Autre droit dans les yeux. Ce serait tuer Césaire, le condamner à une sale mort, que de demeurer la négraille qui ne se sera jamais mise debout. (L’intégralité sur Togocultures).

Edem :

Bamako. Novembre 2006. Quelques mots partagés avec une classe de lycée autour de la littérature. (…) Une petite fille qu’on n’aurait pas prise pour une lycéenne (…) Sa question… Non, ce fut autre chose, des paroles inattendues :  » Si vous allez un jour en Martinique, allez voir monsieur Césaire. C’est un homme bien.  »

Qu’est-ce qu’un homme bien ? Un être au regard habité par la  douceur, les mots et les gestes pleins d’humanité ?… Au-dessus de mon bureau, un portrait d’Aimé Césaire. Et il m’arrive de fixer l’homme. C’est vrai que le regard est doux, perçant, interrogateur ; une page grave sur laquelle demeurent les soucis, les questions qui ont tant hanté le poète : le Nègre, son histoire et son devenir, la subversion des drames du passé et la construction d’un nouvel espoir, la constance d’un cri contre le colonialisme et toutes les mochetés qui font qu’on n’est pas un homme bien…

Aujourd’hui, de nouveaux sorciers venus d’horizons proches ou lointains recolonisent la négraille ; les barrières de la division et des identités dangereuses – celles du repli sur soi – hypothèquent le possible de chemins de vie à faire ensemble malgré nos différences… Ceci pour dire que la pensée de Césaire reste vivante ; elle nous interroge en permanence devant une douloureuse actualité faite de racisme, de mépris ; une actualité qui aurait fait dire à la petite fille de Bamako qu’il n’y a plus d’homme bien, que l’ultime, le dernier des Mohicans est retourné dans le royaume des dieux… Cependant que Césaire aurait répondu qu’il s’agit de croire en l’Homme même s’il s’agit d’y passer toute sa vie… Je ne suis pas allé en Martinique. Je suis passé tout près, dans cette Caraïbe où résonne malgré la mort le cœur de Césaire… Et là j’ai compris la petite fille de Bamako : voir Césaire c’est-à-dire lire, relire Césaire…  Retourner dans ce cahier du pays natal, le pays de l’Homme et revivre la force d’une poésie qui a su très tôt briser les distances, les multiples rives de notre mémoire partagée. Car c’est cela, la Négritude tel que le pensait Césaire : une attitude créatrice de liens – entre l’Afrique, les territoires où se retrouvent la diaspora noire et le monde global – et non une tentative de repli sur soi…(La suite sur Togocultures).

Louis-Philippe Dalembert (Libération, 18/04/08) :

Son rayonnement dépasse largement les frontières de l’archipel. J’étais au Mali la semaine dernière pour des interventions dans les universités, lycées, etc… Il n’y a pas un seul endroit où on ne m’ait posé une question sur Césaire. Et la plupart de mes interlocuteurs n’étaient pas au courant de son hospitalisation. Dix jours plus tôt, au Danemark, à l’université d’Aarhus, pareil, et aussi en Italie et aux Etats-unis. Partout où j’interviens, je sais que j’aurai une question sur Césaire, le Cahier d’un retour au pays natal, le Discours sur le colonialisme et la négritude. On a voulu parfois l’enfermer dans la négritude, par mauvaise foi, soit par ignorance de son œuvre.

Dany Laferrière (Le Point, 24/04/08) :

je rentre sous les draps pour être avec Césaire. Le revoir au cours de ma vie. J’ai tardé à le fréquenter. Son territoire m’étant totalement inconnu. Les Antilles (Haïti, c’est la Caraïbe plus farouche), la métropole, la colonisation, pas trop ma tasse de thé. Je n’étais intéressé qu’au sexe et à l’Amérique. De plus, j’avais l’impression que Depestre l’avait lu à ma place. On ne vivait pas, Césaire et moi, sous le même fuseau horaire. Je me sentais plus proche d’un Miller. Je trouvais, à l’époque, le « Cahier » difficile à lire. J’étais ce lecteur souverain qui ne lisait que ce qui l’intéressait. Jamais par obligation. C’est pourtant dans un autobus, sur la route Montréal-New York (en traversant les Appalaches), que j’ai véritablement flairé le « Cahier ». Voyage de nuit. Je découvrais enfin le rire sauvage de Césaire, un rire que cache mal sa colère. Colère Césaire. Céline va au bout de la nuit. Césaire, selon son fameux vers, jusqu’au bout du petit matin. Un éclair d’optimisme, donc, chez Césaire, qui aperçoit l’aube. Un optimisme toujours tempéré par une intelligence finement aiguisée. Dès 1956, au premier congrès des écrivains noirs, le jeune Baldwin avait repéré chez lui ce sens de la ruse.

J’imagine l’oeuvre de Césaire comme une solide maison avec de multiples chambres. Architecture un peu carrée mais bien ensoleillée. J’ouvre cette pièce pour découvrir ces trois hommes en tête à tête : Senghor, Césaire et Damas. Breton, debout, dans le couloir. Toute une aile pour abriter le triumvirat : colonialisme, communisme et surréalisme. Sur une dernière porte, au fond de la cour, des lettres scintillantes : « Négritude ». L’affable maître de maison. Depuis sa mort, Césaire est devenu subitement lisse, propre, sans aspérités. Un classique, quoi ! Jusqu’à la prochaine explosion.

Florent Couao-Zotti (son blog du 22/04/08) :

Et des quatre-vingt quatorze ans qu’a duré cette présence sur scène, de ces longues années pendant lesquelles ses écrits se sont fait autorité, on a pleuré en le lisant, on s’est mis en colère en le commentant, on s’est révolté en l’analysant. Puis, s’est imposé le besoin de se lever, de marcher, de lever haut la tête pour transformer les pertes nées de l’histoire en un combat de vie, en un idéal d’honneur pour faire du siècle à venir, de tous les siècles, le temps du nègre debout, le temps du nègre digne, le temps de l’homme libre.

Joël Des Rosiers (Africultures , 7/05/08) :

Qu’une si fragile caye, Eden au parfum de soufre, ait enfanté tant d’hommes illustres, c’est miracle par sa fragilité même : Frantz Fanon, Édouard Glissant, ceux de la créolité « à jamais fils de Césaire ». Écrivains, peintres, dramaturges, chorégraphes, musiciens, cinéastes, zoukeurs urbains et souffleurs de conques : tout l’honneur de la Caraïbe. Au peuple martiniquais, peuple d’artistes qui perd en Aimé Césaire le plus raide nègre de ses fils, nous présentons nos condoléances émues. Car il est des moments où le chagrin atteint la chair des peuples.

Chamoiseau à Césaire : « maître-marronneur en connaissance »

De tous les éloges louant Aimé Césaire, celui écrit par Patrick Chamoiseau, et publié par le site Bibliobs du Nouvel Observateur de ce jour, est sans doute l’un des plus dignement orgueilleux, tant la vibration de l’œuvre de l’un est en résonance chez l’autre, tant l’orgueil de l’éloge se risque à en considérer d’autres comme…  » dérisoires « . Hommage d’un  » guerrier de l’imaginaire  » à un  » rebelle « , d’un marqueur de paroles à un  » maître-marronneur en connaissance  » : Césaire ? Ma liberté.

Extraits :

D’où vient ma peine à l’instant de la disparition? Pourquoi l’œuvre qui m’habite et que j’habite (avec le sentiment de n’être qu’un clandestin dans un immense palais) ne suffit-elle pas à compenser ce sentiment d’une perte irrémédiable? Pourquoi moi, fils bâtard, qui me suis toujours tenu loin de sa politique, éprouvai-je cette brusque fragilité sous ce «bruit de larmes qui tâtonne vers l’aile immense des paupières»? («Millibars de l’orage», In «Cadastre», Seuil,1961.)

(…)

Il y a (…) une pauvreté à vouloir définir ce géant (ce mapou !) par le seul contexte historique de sa lutte contre le colonialisme, son chant des valeurs noires, ou dans l’absurdité universitaire des catégories «post-coloniales». C’est comme si on tentait de réduire René Char à la résistance contre le nazisme, ou Claudel à une exaltation mystique, ou M. Glissant à l’antillanité.

(…)

Si ce combat (dont Césaire est l’un des beaux emblèmes) contre le racisme, pour l’Afrique, contre l’esprit colonial, est encore à mener aujourd’hui, on s’aperçoit très vite, en ouvrant au hasard n’importe quel texte césairien, que ce qui est à l’œuvre là, et qui transcende le contexte du rebelle, c’est bien une confrontation majestueuse à la masse du langage; c’est bien l’interrogation résolue du mystère poétique; c’est bien le reflet d’une conscience étonnante, étonnée, confrontée au miracle de sa propre émergence au fond d’une île à sucre; c’est bien une intensité poétique rare qui transcende les impossibles de son époque et ses propres impossibles. N’importe quel mot, n’importe quel vers, et on comprend qu’il s’agit d’un poète sans limite fixant l’inconnaissable fondamental, à savoir : comment s’amplifier de beauté, et vivre à cette intensité proche de la combustion?
«La communication par hoquets d’essentiel, j’apprécie qu’elle se fasse à tâtons, et par paroxysme, au lieu de quoi elle sombrerait inévitablement dans l’inepte bavardage de l’ambiant marécage.» («Vertu de Lucioles», In «Aimé Césaire», «La poésie», Seuil, 1994.)

(…)

Et tout cela, ce cheminement torturé, si vrai, si puissant, si sincère, mais du plus haut qu’il soit possible, du plus noble, du plus exigeant, m’a toujours accompagné dès mon plus jeune âge. Comme des étais posés à mon esprit, des scarifications inscrites sur mes flancs même, et m’escortant sur mes chemins de traverses, mes écartées rebelles. Et c’est cela le signe du grand poète: il accompagne toutes les marches vers la vie, même celles qui seraient différentes de la sienne. «Parler c’est accompagner la graine jusqu’au noir secret des nombres.» («Chemin» – in «Moi laminaire») Son cheminement poétique, n’est pas dans le monde, il invente le monde. Il ne relève pas du réel, il devine et précise des réels. À son degré le plus militant, il écarte des vérités et erre dans l’obscur vers cet inconnaissable qui ouvre à de nouvelles sapiences. «J’habite donc une vaste pensée»... Césaire, c’est comme dire: maître-marronneur en connaissance.

(…)

Alors, d’où venue ma tristesse? De là : sa présence auprès de nous, était réelle, physique, pas seulement livresque et poétique, mais vivante. C’est une grâce que d’être compatriote, contemporain, d’un grand poète. Il y a une énergie singulière (an la fos!) que seule autorise la présence du poète, et qui n’est plus la même quand c’est l’œuvre seule qui assure le relais. Cette voix, cette démarche, ce ton, tout ce qui a investi ma jeunesse quand je le voyais, le samedi après-midi, mains, croisées dans le dos, cheminer dans sa ville, portant déjà la charge irrémédiable que seule sa poésie affrontait. Ou lorsque que les CRS déferlaient sur la ville, matraquaient tout, et que nous nous retrouvions autour de son verbe délicieusement incompréhensible, dans l’enceinte de la mairie, entre les deux fontaines. La mairie qui devenait alors un bastion de conscience, et, en même temps, dans la fumée lacrymogène et le hoquet de nos slogans, le lieu le plus improbable de la poésie et d’une invincible fierté. Voilà, tristesse: c’est ma jeunesse qui s’est figée.

L’hommage qu’il avait offert à Paul Eluard peut maintenant lui être rendu («Tombeau de Paul Eluard», in «Ferrements», Seuil, Paris, 1960) :

«… pour conserver ton corps
Grimpeur de nul rituel
Sur le jade de tes propres mots que l’on t’étende simple
Conjuré par la chaleur de la vie triomphante
Selon la bouche operculée de ton silence
Et l’amnistie haute des coquillages » 

A quoi servent les poètes? À rien, et c’est tant mieux.
Mais ils aident à vivre, et à se battre en guerrier sans jamais offusquer la beauté. René Char disait qu’un poète ne doit pas laisser des preuves de son passage, mais des traces, car «seules les traces font rêver». Seules les traces, nous libèrent.
Césaire ? Ma liberté.
Mon rêve de liberté.

Et ce témoignage de Chamoiseau publié par le Journal du Dimanche du 20 avril :

Je suis lié à Césaire par cette dimension affective de conscientisation, mais nous avons évolué différemment. Je suis devenu indépendantiste. Lui était autonomiste. Je n’ai jamais compris pourquoi l’auteur de ces écrits, qui avaient libéré tant de guerriers en Afrique, n’était pas pour l’indépendance de la Martinique. Il n’y a pas un combat en Afrique qui ne soit alimenté par le verbe de Césaire. Quand, en 1989, avec Jean Bernabé et Raphaël Confiant, nous avons publié notre Eloge de la créolité, on a pu dire que nous nous opposions à Césaire. Mais le livre lui était dédié, ainsi qu’à Edouard Glissant et Frankétienne. Nous sommes les fils rebelles de Césaire, nourris de son grand chant de la négritude, tellement libérateur. Nous appelions juste à plus de complexité. A prendre en compte la dimension américaine sans laquelle on ne peut pas comprendre les Antilles.

Césaire, ce grand cri nègre (6)

Lire sur le blog d’Alain Mabanckou , Le volcan s’est éteint d’Achille Mbembe, universitaire camerounais, enseignant à Johannesburg

Extrait :

L’universalité du nom « nègre », il faut la chercher non du coté de la répétition, mais de celui de la différence radicale sans laquelle la déclosion du monde est impossible.  C’est au nom de cette différence radicale qu’il faut réimaginer « le nègre » comme la figure de celui qui est en route, qui est prêt à se mettre en route, qui fait l’expérience de l’arrachement et de l’étrangeté.

Mais pour que cette expérience du parcours et de l’exode ait un sens, il faut qu’elle fasse une part essentielle à l’Afrique. Il faut qu’elle nous ramène à l’Afrique, ou du moins qu’elle fasse un détour par l’Afrique, ce double du monde dont nous savons que le temps viendra.

Césaire savait que le temps de l’Afrique viendrait, qu’il nous fallait l’anticiper et nous y préparer. C’est cette réinscription de l’Afrique dans le registre du voisinage et de l’extrême lointain, de la présence autre, de ce qui interdit toute demeure et toute possibilité de résidence autre qu’onirique – c’est cette manière d’habitation de l’Afrique qui lui permit de résister aux sirènes de l’insularité.

Finalement, c’est peut-être l’Afrique qui, lui ayant permis de comprendre qu’il y a des forces profondes en l’homme qui excèdent l’interdit, octroya à sa pensée son caractère volcanique.

Calendrier lagunaire (Aimé Césaire, 1982)

J’habite une blessure sacrée

j’habite des ancêtres imaginaires

j’habite un vouloir obscur

j’habite un long silence

j’habite une soif irrémédiable

j’habite un voyage de mille ans

j’habite une guerre de trois cent ans

j’habite un culte désaffecté

entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité

j’habite du basalte non une coulée

mais de la lave le mascaret

qui remonte la valleuse à toute allure

et brûle toutes les mosquées

je m’accommode de mon mieux de cet avatar

d’une version du paradis absurdement ratée

-c’est bien pire qu’un enfer-

j’habite de temps en temps une de mes plaies

chaque minute je change d’appartement

et toute paix m’effraie

 

tourbillon de feu

ascidie comme nulle autre pour poussières

de mondes égarés

ayant crachés volcan mes entrailles d’eau vive

je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets

 

j’habite donc une vaste pensée

mais le plus souvent je préfère me confiner

dans la plus petite de mes idées

ou bien j’habite une formule magique

les seuls premiers mots

tout le reste étant oublié

j’habite l’embâcle

j’habite la débâcle

j’habite le pan d’un grand désastre

j’habite souvent le pis le plus sec

du piton le plus efflanqué -la louve de ces nuages-

j’habite l’auréole des cactacés

j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine

de l’arganier le plus désolé

à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte

bathyale ou abyssale

j’habite le trou des poulpes

je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

 

frères n’insistez pas

vrac de varech

m’accrochant en cuscute

ou me déployant en porona

c’est tout un

et que le flot roule

et que ventouse le soleil

et que flagelle le vent

ronde bosse de mon néant

 

la pression atmosphérique ou plutôt l’historique

agrandit démesurément mes maux

même si elle rend somptueux certains de mes mots.

Aimé Césaire, Moi, laminaire… Le Seuil, 1982.

Césaire, ce grand cri nègre (5)

De l’écrivain Lyonel Trouillot, lire sa réaction dans le quotidien haïtien Le Matin :

(…) Les Antilles ont deux grandes entrées dans l’histoire : la révolution haïtienne et l’œuvre d’Aimé Césaire (…) Dans ce mot qu’il invente : la négritude, il y a la mémoire de ce qui n’aurait pas dû être. Mémoire qui prend la force d’un cri. Non pour lui seul. Non pour sa seule Martinique, même si, comme l’écrit Jacqueline Leiner : Césaire instaure une nation par le langage. Non pour le seul archipel des Antilles et l’Amérique noire, même si dans « ce qui est à moi » il y a la Guadeloupe, Haïti… jusqu’à la «comique petite queue de la Floride. » Mais pour toute la race noire : « Sire, toute souffrance qui se pouvait souffrir, nous l’avons soufferte. Toute humiliation qui se pouvait boire, nous l’avons bue » dit un personnage de Saison. Césaire est l’inventeur de ce nous collectif qui rassemble toutes les victimes de l’esclavage et du colonialisme modernes. Non dans le mythe d’une essence intemporelle, mais dans le vécu historique et la quête de l’avenir. Victoire de l’œuvre et de l’homme sur toutes les théories opposant le particulier à l’universel, sur toutes les théories opposant le sujet collectif au sujet individuel, sur toutes les théories opposant la part raisonnée de l’œuvre aux surgissements de l’inconscient : « Dire d’un délire alliant l’univers entier /à la surrection d’un rocher. »

(…) Césaire a donné voix à la souffrance, à la révolte, à l’énergie de quantité de petits rochers. C’est pour cela qu’il ne peut pas mourir. C’est pour cela que si notre archipel vient de perdre son oracle, la dette et la reconnaissance sont plus fortes que le deuil.

Césaire, ce grand cri nègre (4)

Obsèques nationales d’Aimé Césaire, à Fort-de-France, dimanche 20 avril.

A  Paris, selon le blog fxgpariscaraïbe :

Une veillée est prévue samedi 19 avril à 19 h30 sur la place de la Sorbonne où Césaire a été étudiant.

Une salle du lycée Louis-le-Grand, dans le VIe arrondissement de Paris, devrait être baptisée au nom d’Aimé Césaire.

Le CRAN rendra hommage à Aimé Césaire samedi prochain 19 avril à 17 heures, place du Panthéon et le 10 mai lors de la commémoration du souvenir de l’esclavage et du 160e anniversaire de l’abolition de l’esclavage.