Ajaccio et son café citoyen

« Le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel », citation placardée sur les murs du bistrot du Cours, 10 cours Napoléon à Ajaccio qui organise ce mardi soir, comme tous les dernier mardi du mois, son « café citoyen ».

Sur les murs et au plafond du café de Pascal Bruno, patron de bar et maître de la parole, d’autres citations de philosophes ou d’anonymes, des drapeaux de tous les pays. Des internautes naviguent sur les écrans du cybercafé. Un panonceau signale : « une consommation, une connexion ».

Ce soir le patron du bar fera circuler un « bâton de parole » entre les participants. Ce bâton est haut comme un sceptre. Le patron évoque les Amérindiens ou les cercles de palabre africains : « Il n’y a plus de lieux de parole. Ici j’ai voulu mettre à disposition un lieu où se parle et où l’on attend que chacun ait fini de parler pour prendre la parole. Chacun aura droit à trois minutes de temps de parole, au terme desquels une minute supplémentaire pourra être accordée, puis le bâton sera repris par le maître de parole qui le transmetra à un autre intervenant.

Jusqu’à cet été, un café philo était animé le troisième mardi du mois par Jérome Ferrari, qui depuis le succès de son roman « Où j’ai laissé mon âme » a laissé l’animation à l’un des participants… contrôleur au centre des impôts.

Le thème de la soirée du café citoyen est défini après accord entre les participants. Le mois dernier c’était « la culture populaire ».

Guadalajara récompense Margo Glantz… et Folies d’encre

« Bashevis Singer dit, quelque part : « Les Juifs ne consignent pas leur histoire, ils n’ont pas le sens de la chronologie. C’est comme s’ils savaient de manière instinctive que le temps et l’espace dont une simple illusion. » Cette sensation d’un temps long, gélatineux, contracté et prêt à se réduire en un thème aux multiples variations et cadences, s’accorde à la vie de mes parents et aux conversations répétées d’où soudain sort une étincelle. Elle illumine un fait décalé de la chronologie idéale que l’histoire veut nous faire avaler. Le temps est un espace calligraphié se répétant perpétuellement, dans les constantes litanies avec lesquelles le juif religieux mesure sa vie. »

Margo Glantz, Les Généalogies, Éditions Folies d’encre, p. 29.

« Trois jours après l’attribution du prestigieux prix Cervantes à l’Espagnole Ana Maria Matute, 84 ans, c’est une autre femme, la Mexicaine Margo Glantz, qui a reçu le prix de la Foire internationale du livre de Guadalajara, au Mexique, doté de 150 000 dollars (114 000 euros). Romancière, essayiste et universitaire, Margo Glantz est âgée de 80 ans. Dans les Généalogies, l’un de ses rares ouvrages disponibles en français, elle part à la recherche de ses origines juives ukrainiennes et s’interroge avec humour sur l’identité mexicaine. Principal salon du livre en langue espagnole dans le monde, la Foire de Guadalajara attend 600 000 visiteurs d’ici au 5 décembre. Parmi les 500 auteurs invités, le prix Nobel français J.-M. G. Le Clézio, qui y a déclaré, samedi, en conférence de presse : « La littérature n’est pas faite pour guérir mais pour donner des maux de tête. » Libération, 29/11/10.

« La répétition est une des formes poétiques les plus simples. Je l’ai toujours vécue. On emploie aussi l’énumération, qui est le signe dominant de mon enfance. Nous traversions des rues et des maisons, je ne m’en souviens presque plus. Nous avons vécu dans la rue Amsterdam, au coin de la rue Michoacan, et dans la rue Axtlico, à l’angle de la rue Juanacatlan (désormais rebaptisée, par cette violence contre les noms qui altère notre vies) mes parents ont connu la rue des Capuchinos avant qu’elle ne reçoive le nom long et désormais obsolète de Venustiano Carranza. »

Les Généalogies, p. 149.

Margo Glantz, qui est francophone, était l’invitée du Salon du livre de Paris, en mars 2009 :

http://www.dailymotion.com/swf/video/x8ofxc_margo-glantz_creation?additionalInfos=0Margo Glantz
envoyé par slal.

(À noter que ce seul ouvrage de Margo Glantz édité en français l’est pas Folies d’encre, qui n’est donc pas qu’une librairie, fût-elle des plus accueillantes, mais aussi une maison d’édition.)

Du Goncourt, de Picasso et du trait plus ou moins grossi…

A la veille du remaniement (du gouvernement), Papalagui se demandait si Michel Houellebecq avait des chances d’être nommé ministre de la culture (billet du 14/11/10). Cet augure n’étant qu’une conjecture de potache, il reste à puiser dans les lots de consolation pour ne pas paraître complètement farfelu. Ainsi la chronique de Philippe Sollers dans le JDD (un Journal du Dimanche qui paraît aussi le samedi) donne à P. de quoi pavoiser à peu de frais :

« Souvenez-vous, écrit l’éditeur dans son Journal du mois : la puissance (sic) lauréate du prix Goncourt de l’année dernière avait fait sensation en déclarant qu’elle ne voulait plus vivre dans la France de Sarkozy et que, donc, elle s’installait à Berlin (où, c’est vrai, on s’amuse plutôt ces temps-ci). Cette année, la revanche de Sarkozy est totale : Michel Houellebecq, après son triomphe attendu, est allé dîner à l’Elysée en petit comité sympathique. Le Président est un grand admirateur de Houellebecq depuis ses débuts, il sait par cœur des passages entiers d’Extension du domaine de la lutte. J’imagine qu’il a félicité Houellebecq pour le courage qu’il a eu en attaquant Picasso, peintre laid, stupide, malfaisant, inférieur à bien d’autres artistes, comme le propre père, peintre, du Président. Dans une de ses dernières interventions, le nouveau Goncourt a répété qu’il préférait Chagall à Picasso, en quoi on vérifie que c’est un grand sentimental. Faut-il en déduire que les jurés Goncourt, résolument subversifs, ont refusé de décerner leur prix à Picasso? Je regarde leurs têtes et je les retrouve aussitôt dans Daumier, posant, en académiciens, dans une redoutable posture de notables. »

Mais dans le rôle de l’arroseur arrosé que Houellebecq endosse malgré lui sous la plume de Sollers (on s’éloigne de Picasso), il n’est pas sûr que l’éditeur gagne. Dans les caricatures d’académiciens dessinées par Daumier, nous revient en mémoire celle d’Hugo…

Et dans l’affaire, il n’est pas sûr que Daumier soit à son avantage…

Autoportrait du remanieur de gouvernement

Mon métier consiste à remanier un gouvernement du ministre d’État jusqu’au sous-secrétaire d’État. A remanier le plus vite possible. C’est un métier d’homme. D’abord parce que lorsqu’il est en haut, l’homme a envie de remanier la liste jusqu’en bas, ensuite lorsqu’il y a plusieurs hommes, ils veulent tous remanier plus vite les uns que les autres.
Un métier humain.
Je suis remanieur de gouvernement.
Il y a eu les remanieurs post-électoraux, les remanieurs qui s’étaient préparés longtemps à l’avance, les remanieurs dynamiteurs et maintenant il y a moi. Je serai champion du monde de la composition de liste et, à la prochaine élection présidentielle, ma liste sera un palmarès.
Je suis l’homme le plus équilibré de l’Élysée, le plus calme, le plus concentré, et mon travail consiste à fabriquer de l’équilibre.
Tous les grands remanieurs fabriquent de l’équilibre.
Remanier c’est d’abord remanier autrement ; de façon à semer l’inquiétude et le doute.
Faire peur. Remanier de telle manière que les autres soient persuadés que vous ne tiendrez pas le rendez-vous du journal de 20h, jusqu’à ce qu’une génération entière remanie comme vous.
Dans une vie de remanieur, on ne peut inventer qu’un équilibre génial et un seul.
Les Canadiens sont arrivés sur le circuit avec la réputation de « remaniements surprises » et deux mandatures plus tard, les cinquante top-remanieurs du circuit recomposaient comme eux.
Maintenant, il y a moi.
Être un grand jongleur de la nomenclature des ministrables est un état qui exige un don absolu de soi-même et une concentration totale. Je remanie à temps plein. Je remanie en lisant la presse people. Je vis avec le Who’s who dans mon attaché-case pour mieux jongler avec les listes. Je souris à tous les candidats parce qu’ils m’aident à réviser. Je casse la tête de mon président qui est nul parce que je sais que cela m’aidera à retoucher.
Prenez deux hommes à égalité de mémoire et de sourire, sur la même liste, mettez-les à côté l’un de l’autre et c’est toujours moi qui remanie le plus vite.
La liste d’admission qui commande un éventuel conseil des ministres, je la fais mille fois par semaine. Les listes complémentaires, celles que l’on fait fuiter, je les fais chaque soir avant de me coucher. Je sais toutes les listes du cirque au nom près et, en lisant en diagonale, je les vois passer au ralenti.
Je me prépare aussi pour ces listes molles et indécises que les hasards d’attribution de la Conjoncture nous imposent. Les listes tordues qui permettent à un Eric Besson, le slalomeur, de devenir un ministre délégué.
Tout compte dans votre carrière.
Un jour, l’essentiel devient la position des Centristes. C’est le Centriste qui fait l’équilibre parfait. Vous avez tranché dans le vif, l’ouverture c’est fini, vous avez changé quatorze fois l’équilibre droite-droite ou centre-centre, vous vous êtes mis en colère et vous avez perdu pour deux ministres parce que vous vous êtes demandé comment faire avec les Centristes.
Quand je dors, je travaille, quand je mange, je travaille. Je lisse mes listes, je modèle mes compositions. Je tiens la tête de liste. Je sors des listes de ma poche.
Lorsque le Président me libère sur la courbe de l’Actualité, il libère des tonnes de travail. Après, il reste un remanieur sur la liste qui n’a plus ni cœur, ni père, ni mère, et qui remanie sans limoger pour arriver en bas de la liste plus vite que les autres hommes.
C’est la règle.
Et puis il y a le moment qui arrive forcément dans une vie, le seul moment de vrai repos, de repos absolu. Le repos du remanieur.
Vous avez passé le ministre d’État et le garde des Sceaux, vous avez fait le plus gros, vous rentrez dans la zone des ministres délégués et vous faites cette minuscule erreur d’équilibre, cette petite faute stupide (qui n’est pas d’inattention puisque les remanieurs ignorent l’inattention) qui vous éloigne de la liste idéale. Et là, c’est le vrai repos, le repos immense. Vous avez déjà perdu les ministres d’ouverture, puis très vite les ministres de la diversité et la composition entière. Plus rien n’a d’importance, vous n’êtes plus un remanieur, votre concentration se relâche, votre esprit se libère, vous savez que vous allez vous retrouver sans portefeuille.

Cet « autoportrait du renanieur de gouvernement » essaie d’appliquer une contrainte oulipienne systématisée avec gourmandise dans un recueil de nouvelles qui vient de paraître aux éditions Mille et une nuits. C’est un métier d’homme réunit les « autoportraits » écrits par les Oulipiens depuis désormais près de trois ans, tous calqués sur la nouvelle « Le descendeur », de Paul Fournel. Des textes de Michèle Audin, Marcel Bénabou, Paul Fournel, Frédéric Forte, Michelle Grangaud, Jacques Jouet, Hervé Le Tellier, Daniel Levin Becker, Ian Monk et Olivier Salon.

Balèze le site de Toussaint !

La salle de bain
Je n’ai gardé aucun des brouillons de La Salle de bain,
je les ai tous brûlés avant de quitter l’Algérie, des
centaines de brouillons que j’ai brûlés un soir au coucher
du soleil dans les poubelles publiques de la Cité d’Aïn
d’Heb à Médéa quelques jours avant mon départ. Je me
souviens de mon état d’esprit en regardant ces brouillons
qui disparaissaient dans les flammes, mes yeux brillaient,
mais je n’étais pas triste, simplement mélancolique,
comme ce soir de septembre à Cinecittà quand j’ai
regardé longuement le ciel bleu pâle au-dessus de Rome
le dernier jour de tournage de La Patinoire en songeant
simplement que quelque chose de très beau s’achevait. Il
ne me reste aucune image de l’Algérie, qu’un petit dessin
à l’encre de mon bureau, mais c’est un portrait, c’est déjà
un autoportrait, il y a ma machine à écrire sur la table de
travail, et ma veste, comme une signature, sur le dossier
d’une chaise.

MES BUREAUX, luoghi dove scrivo, Amos Edizioni, 2005

C’est extrait des notes de Jean-Philippe Toussaint, disponibles sur son site , ouvert samedi 21 novembre au MEET de Saint-Nazaire…parmi de diverses versions, états, bribes, débris de textes, en différentes langues, dont le japonais, comme il se doit.

A lire aussi les réflexions de François Bon sur son propre site, Le tiers livre.

“mon père”, c’est-à-dire mon délire… l’émouvant abécédaire de Gwenaëlle Aubry

Dans Personne, le très beau roman autobiographique de Gwenaëlle Aubry, édité par Mercure de France, sélectionné pour le prix Femina décerné ce 9 novembre, un roman construit en abécédaire, de A comme Antonin Artaud à Z comme Zelig, je m’arrête sur D comme Disparu, qui comme les autres chapitres alterne la langue de l’auteur (en caractères droits) à l’écriture de son père (en caractères italiques), auteur d’un texte intitulé Le mouton noir mélancolique.

Extrait (pp. 36-38) : 

Quand mon père est mort, il avait disparu depuis longtemps. Depuis longtemps déjà il avait organisé sa disparition, « privé les siens de lui-même ». Depuis longtemps déjà, on ne parlait plus de lui qu’en baissant la voix.

J’évoque donc le suicide, péché du lâche, qui prive les siens de lui-même. En un premier temps, j’ai fait porter tous mes écrits à la bibliothèque de l’Université, pour qu’ils y restent comme une trace posthume de moi-même. En un second temps, j’ai dilapidé mon petit héritage, vite et sans plaisir, jusqu’à vivre endetté par la suite. Puis j’arrêtai mes cours dans une grande école de commerce, mes conférences à l’ENA, etc. Il m’arrivait d’aller passer une partie de la nuit sur un banc public, non pas ivre, mais fuyant l’appartement et mon bureau. J’allais contempler la Seine pour m’y jeter.

(…)

Nous avons vécu, pourtant, ma sœur et moi, toutes ces années-là. Il y avait des hommes à aimer, des pays à découvrir, des enfants à engendrer, des livres à écrire. Mon père a quitté la rive au moment où ma vie d’adulte commençait.

(…)

Quand je disais « mon père », cette année-là, les mots tenaient bon, je ne sais pas comment le dire autrement, j’avais l’impression de parler la même langue que les autres, d’habiter un monde commun (alors que d’ordinaire, prononçant ces deux mots, je voyais s’ouvrir un écart infranchissable entre ce qu’ils devaient évoquer chez les autres, la représentation qu’ils devaient se forger à partir de l’image que je m’épuisais à projeter, la plus lisse, la plus innocente, la plus transparente possible, dans l’espoir, précisément, de couvrir cet écart, cet écart infranchissable entre les mots des autres et mon langage privé : « mon père », c’est-à-dire mon délire, ma détresse, mon dément, mon différent, mon deuil, mon disparu).

Forte est la question de la forme

Découvert le blog de Frédéric Forte, Poète public.

Ce membre de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle) est adopté par la librairie Le Comptoir des Mots (Paris 20e) pour : a) y écrire un livre de poésie et b) partager avec le lecteur potentiel ma passion pour l’édition de poésie contemporaine.

Dans sa note du jour, nous lisons :

 » J’écris dans les 99 notes préparatoires à Re- que le livre aura des pages paires et impaires, que les pages paires seront en prose et les impaires en vers. Je laisse également entendre dans plusieurs notes qu’une forme fixe sera à l’œuvre. Ce que je ne dis pas, mais qui dans mon esprit est implicite, c’est que cette forme fixe s’appliquera aux pages impaires du livre.

Mais quelle forme fixe utiliser ? «