Patrick Deville, Prix Fnac 2012 : « Ce n’est pas une vie que de ne pas bouger »

À défaut du Nobel qu’il méritait mais qui n’existait pas encore, Alexandre Yersin, découvreur du bacille de la peste à Hong-Kong en 1894, aura eu par procuration le premier prix de la rentrée littéraire 2012, le prix du roman Fnac. Ce qui n’est pas rien, pas seulement en raison des ventes à venir, mais aussi parce que le jury a du flair : les cinq derniers lauréats ont tous remporté un des grands prix de la saison. Peste et choléra (Le Seuil) a été choisi parmi trente titres par un jury de 800 lecteurs (400 libraires de l’enseigne et 400 clients adhérents) qui les ont lus sur épreuves pendant l’été.
Avec Peste et choléra, Patrick Deville signe un bel et bon livre plein d’empathie pour son sujet, un chercheur atypique « de la bande à Pasteur », à la curiosité insatiable, jamais à cour d’idées, microbiologiste, explorateur, traducteur, médecin des pauvres au Vietnam, fuyant les honneurs comme la peste… « mais les acceptant quand ils arrivaient, comme moi avec ce prix Fnac, qui m’aidera certainement », a plaisanté le lauréat au théâtre Marigny, le 28 août.

Ce qu’il y a de bien avec Deville, c’est qu’il est chevauché par son sujet comme un initié du vaudou est chevauché par son esprit. L’esprit c’est Yersin. L’initié c’est Deville. Et nous pauvres lecteurs, on est emporté dans l’effervescence et l’ivresse d’une chevauchée, d’une destinée magnifique, celle d’un spécialiste des microbes, dont la découverte puis le vaccin ont sauvé des vies (« Comme nous Yersin cherche le bonheur sauf que lui le trouve »).

Pour raconter cette « Vie de saint », Deville s’est tant documenté sur son sujet qu’à l’Institut Pasteur les archivistes ne tarissent pas d’éloges sur son travail (rendez-vous le 12 septembre). Surtout le biographe apparaît dans le roman à plusieurs reprises sous la déclinaison de « fantôme de l’avenir ». On a tant usé du poncif « fantôme du passé », qu’à l’inverse le surnom que se donne Deville sirotant un verre, fumant des Malborogh light avec son sujet d’étude, on s’y laisse prendre… et que ces anachronismes à l’humour en volutes nous enchantent.

Pour la biographie même de Yersin, il suffit d’aligner une liste longue comme une vie de curiosités, pendant 80 ans (1863-1943). Il ne sait jamais contenté de ce que « la bande à Pasteur »  voulait pour lui : l’enseignement ou la traque d’une bactérie sur tel spot démographiquement énorme de la planète. Quoique… et si Yersin était l’objet d’une manipulation inconsciente de « la bande à Pasteur », connue pour ses cohortes d’envoyés spéciaux à travers le monde ? Et ceci alors que ce siècle voyou qui enfanta tant de barbarités voyait s’opposer les grandes puissances par microbiologistes interposés. D’abord les Allemands contre les Français, Koch et la tuberculose contre Pasteur et la rage. Puis cette scène qu’on verrait bien dans un blockbuster genre Les Aventuriers de l’Arche perdue quand un Japonais et un Français (notre Yersin) se disputent à Hong-Kong les pestiférés pour débusquer ce foutu bacille. Que Yesrin va isoler en trois coups de cuillers à pot. Puis il repart, celui qui aimait écrire, seule contribution aux Parnassiens et à l’époque finissante des alexandrins : « Ce n’est pas une vie que de ne pas bouger ».

Nul n’est prophète en son pays. Sauf que son pays à Yersin c’est le monde + le Vietnam, l’Indochine de l’époque, où il a sa tombe, et pas que… puisque des rues, des musées portent son nom.

Peste et choléra est aussi pour Deville-le-chevauché l’occasion de nous offrir le déroulement d’un monde, de tisser des vies et des époques comme si on les vivait toutes. « Le monde d’hier » dirait Zweig, celui du passé où la modernité triomphait des microbes. Yersin importe la première voiture au Vietnam. Celui du nouveau siècle à marche forcée où les Empires vont mourir comme des microbes (p. 117 : « Sa mission à Madagascar est davantage politique que scientifique et Yersin n’est pas dupe. C’est la grande histoire de la colonisation. C’est l’image de la France qu’on l’envoie répandre, comme on enverra Lyautey la répandre au Maroc. »)

Un roman où l’on croise Rimbaud, dont la destinée est habilement mise en perspective avec celle de Yersin. Céline, un temps apprenti dans « la bande à Pasteur ». Deville bouillonne de toutes ces vies, sans jamais les brouillonner.

Et puis, il y a chez Deville, comme chez Yersin, cette humilité qui font les anti-héros majuscules, quand il écrit p. 91 : « Sept milliards d’hommes peuplent aujourd’hui la planète. Quand c’était moins de deux, au début du vingtième siècle. On peut estimer qu’au total quatre-vingt milliards d’humains vécurent et moururent depuis l’apparition d’homo sapiens. C’est peu. Le calcul est simple : si chacun d’entre nous écrivait ne serait-ce que dix Vies au cours de la sienne aucune ne serait oubliée. Aucune ne serait effacée. Chacune atteindrait à la postérité, et ce serait justice. »

Avec Deville, la biographie prend perpète.

Liste des lauréats précédents du prix du roman Fnac.

La presse et Yersinia pestis :

Ce qu’en pense Bernard Pivot, juré Goncourt  (JDD) : « Il serait piquant, et même assez cocasse, que, près de soixante-dix ans après sa mort, par le truchement d’une magnifique biographie, Peste et Choléra, signée Patrick Deville, il [Yersin] soit couronné d’un grand prix littéraire de fin d’année… »

Pierre Assouline, juré Goncourt (La République des livres) : « Le romancier fait le portrait d’un rêve là où le biographe aurait fait le portrait d’un homme. »

Jean-Baptiste Harang (Le Magazine littéraire) : « C’est peut-être là, aiguillonné par l’anachronisme d’une cigarette américaine, que Deville a compris qu’il n’était pas en retard de quelques décennies mais qu’il était l’exact contemporain de ce qu’il raconte, «le fantôme du futur ». »

Alain Nicolas (L’Humanité) : « « On pourrait écrite une Vie de Yersin comme une Vie de saint. » C’est qu’il n’a pas vécu une « vie de roman », mais une vie d’où peut naître le romanesque, pour peu que l’écriture passe sur le réel. »

Emmanuel Hecht (L’Express) : « Patrick Deville domine son sujet. De la topographie de la côte d’Annam aux archives de l’Institut Pasteur, aucun détail ne semble lui échapper. Sûr de ses faits, il s’autorise quelques facéties de style nimbées d’humour. Il faut y voir l’ultime élégance d’un dandy qui, l’air de rien, façonne une œuvre. »

Raphaëlle Leyris (Le Monde) a interrogé Deville sur sa méthode par chasse aux papillons : « Patrick Deville pense que « le livre ne plairait pas à Yersin, qui n’aimait pas être sur le devant de la scène ». Mais il est heureux de « s’être mis au service d’un type à qui on ne peut rien reprocher – il n’était ni raciste ni colonialiste, il oeuvrait pour le bien… » Le prochain livre de Patrick Deville devrait l’emmener au Mexique, où il effectue un séjour annuel « depuis cinq ou six ans ». Il est temps d’épingler les papillons qu’il y a pris dans ses filets. »

Igor Capel (Le Canard enchaîné) : « Grand voyageur lui-même, Deville s’était déjà lancé, dans « Kampuchéa », à la poursuite des premiers explorateurs de ce coin d’Asie dont la IIIe République allait faire un empire (…) De nouveau, la réussite est totale. »

Guy Duplat (La Libre Belgique) : « Deville est un grand écrivain voyageur, comme Conrad, Kipling, Jean Rolin aujourd’hui. Il voyage dans l’espace, lentement, scrutant les microdétails qui font sens, rencontrant au fil des jours des hommes et des femmes qui racontent ces pays. Il arpente aussi le temps, revenant régulièrement sur l’histoire mouvementée de la région sous les coups des colonisations occidentales, et comment l’Histoire a façonné les paysages et les habitants. »

Xavier Thomann (BbliObs.com) : « Après avoir fait son travail d’explorateur pendant trois ans, il s’est enfermé dans une chambre d’hôtel pour écrire son livre en deux mois, travaillant jour et nuit. Mais il n’est pas pour autant un historien, précise-t-il, «Peste & Choléra» est bien un roman, un roman sur lequel plane l’ombre de Rimbaud. Et Deville de conclure: «Le rêve du second Rimbaud, c’était de devenir Yersin.»  »

Caroline Broué (France-Culture): « Tout l’art de Patrick Deville se retrouve dans ce roman qui relate l’histoire méconnue d’un personnage d’exception, le bactériologiste Alexandre Yersin, découvreur du bacille de la peste. Passionnant. »

Grégoire Leménager (BibliObs): « Un des livres les plus stylés de la rentrée. Chez Deville, Alexandre Yersin, c’est Rimbaud qui aurait navigué du lac de Genève à la baie de Nha Trang, en faisant escale dans les labos parisiens de Pasteur. »

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