Haïti : « Mon avenir… Je ne le vois pas… » (Archibald, 10 ans)

Archibald, 10 ans, restavec… Propos recueillis par Dorothée Ollieric et Yves Moine, envoyés spéciaux de France 2 à Ganthier (Haïti), sujet diffusé dans le journal de 20h du 4/02/10 :

– Tu le vois comment ton avenir ?

– Mon avenir… Je ne le vois pas… parce que mon pays est détruit. Je ne peux plus allé à l’école ni apprendre rien. Toutes les écoles sont détruites, même mes professeurs sont morts, les élèves sont morts, je ne peux rien faire.

Cités dans le reportage : Gertrude Séjour, Fondation Maurice Sixto et le Père Joseph Simon, Fondation Timkatec.

Je pense à Gary Victor, surpris au moment du séisme du 12 janvier à son bureau, travaillant à la traduction en créole du Petit prince.

A sa manière, Archibald est un Petit prince se réveillant dans une ville de larmes et de ruines. Il nous reste à souhaiter que Gary achève bientôt sa traduction et que son livre parvienne à Archibald.

Liste des traductions du Petit prince ici.

« C’est le rôle des artistes et des écrivains que de dire qu’Haïti est à tous » (Lyonel Trouillot)

J’aime cette phrase de Mahmoud Darwich  : « Aucun peuple n’est plus petit que son poème. » On ne peut imposer un thème aux écrivains haïtiens mais je pense qu’ils ont la responsabilité de dire ce pays, à la fois dans ses difficultés et dans sa viabilité. Je pense que la plupart le font. Il faut également un discours humaniste qui, à l’intérieur d’Haïti, touche l’ensemble de la population, et affronte le discours sur les origines sociales et les préjugés de couleur qui travaillent la société. C’est le rôle des artistes et des écrivains que de dire qu’Haïti est à tous. Il faut que tous puissent l’habiter dans le respect des droits et dans la satisfaction des besoins.

Entretien de Lyonel Trouillot avec Cathy Ceïbe, L’Humanité, 4/02/10

Haïti …en toute modestie (Monique Chénard Lavigne)

Haïti …en toute modestie

L’Île secouée à outrance
Sacrifie sa vie à son bourreau
Flottant sur des ravines morbides
Telle une morte trempée du sang de son malheur

Une craie blanche marque un tableau noir
Dans des mots de silence
Tracés sur des corps
Immortalisant le cercueil des âmes ensevelies

Le crayon maléfique
Rature les écrits de vie
Sur la peau indignée
À la poussière de ciment soumise

Relevez-vous bon peuple
Redonnez-vous votre île
La Perle des Antilles

Plongez dans le regard d’autrui
Yeux tournés vers l’espoir
La foi en soi bien en vue

Rallumez vos étoiles !
Haïti est en vous ! Haïti c’est Vous !

 

 

Monique Chénard Lavigne
Notre-Dame-de-Ham QC

Poètes pour Haïti, « livre humanitaire en ligne »

Khal Torabully écrit :

Chers amis,

Enfin, pour aider Haïti, Poètes pour Haïti, le tout premier livre humanitaire en ligne, est né.

Il regroupe des textes de plusieurs poètes du monde.

Nous citerons quelques 50 contributeurs généreux qui ont livré des textes forts, emplis de chaleur et d’espérance pour Haïti :

Xavier Bordas, Arnaud Delcorte, Kenzy Dib, David Giannoni, José Lemoigne, Jean-Yves Loude, Alain Mabanckou, Paul N’Zo Mono, Ernest Pépin, Dana Shismanian, Julienne Salvat, Philippe Tancelin, Erkut Tokman, Khal Torabully, Farah Willem…

Il est important que vous en preniez connaissance et de le diffuser auprès de vos amis et dans vos réseaux.

Merci de participer, par le biais de la littérature, au secours et à la reconstruction de ce pays éprouvé.

Cantate pour Haïti (Khal Torabully)

« In the heart of darkness »

Joseph Conrad

Haïti, je técris cette cantate ultime
Car il ny a pas dhomme éternel
Pour veiller au carrefour des tremblements.
Le ciel ne s
est pas fissuré, le vent
Ne sest pas jeté dans les bras de labîme –
La lumière pourtant sest noyée dans le miel.

            CANTATE POUR HAÏTI
            Port-au-Prince sest penché
            Sur sa faille redoutable, infinie,
            Jacmel a fui les corps des damnés.

 

            CANTATE pour les enfants malaimés
            Du prodigieux Toussaint Louverture..
            Le regard de lenfant senfonce dans le plancher,
            L’oeil du mourant sest écrasé sur lazur.

 

Haïti, il ny a pas que la terre qui tremble.
Ma colonne vertébrale vacille, il me semble.
Ma conscience blessée saigne au plafond de la parole.
Partout des visages hagards rôdent, une folle
Me regarde, me demande où se trouve Haïti,
Son Haïti créole, son Haïti toujours indéfinie…

 

            CANTATE POUR HAÏTI,
            Que dire dun pays à terre
            Qui maintes fois senterre
            Pour se signer au seuil de lenfer ?

 

           CANTATE POUR HAÏTI
Nous t’offrons le chant des versets remués.
Nous mains sont offertes, évincées, lacérées,
Le soleil à genoux, pour toi, supplie.

          

            CANTATE POUR HAÏTI,
            Mes mots tremblent aussi,
            Mon inspiration anéantie,
            Mon poème sest trahi.

 

Haïti, la fente de lAtlantique se réveille.
Partout la poussière balaie où la mort veille.
Une femme accouche de lombre dun enfant
Et son cri se fracasse en stupeurs et tremblements.
Que l
aveugle oublie sa cécité pour te voir en face,
Que la parole qui sefface te laisse son ultime trace !

 

CANTATE POUR HAÏTI
POUR TOI, LE MOT TREMBLE A LINFINI !

Khal Torabully

15/1/2010

Bourgeon n’est pas esclave de la BD

Comment et pourquoi représenter la traite négrière en BD ? Sur quelles sources s’appuyer ?
François Bourgeon évoque l’esclavage dans la BD aux côtés d’un historien et d’un scénariste…

Le musée de la Marine propose une rencontre sur le thème de l’esclavage, qui est au cœur des Passagers du vent de François Bourgeon, dont le dernier tome paru en janvier avec La petite-fille de Bois-Caïman sera bien le dernier de la série.

Aux côté de François Bourgeon, l’historien Jean-Marc Masseaut et le scénariste Sébastien Floc’h s’expriment sur le traitement de ce sujet, entre fiction et réalités historiques.
Musée de la Marine, à Paris 3 février de 19 h à 20 h 30.

Le devisement inversé du monde africain

Philippe Bordas aime les utopies africaines. Il les rend bien. Il leur donne du sens. Il nous fait témoins de son emportement de grand mythographe pour des êtres d’exception, des anonymes grandioses, commes les chasseurs du Mali ou les boxeurs, lutteurs de l’Afrique à poings nus, et pour un encyclopédiste Frédéric Bruly Bouabré, trois figures de l’Afrique héroïque, exposées à la Maison européenne de la photographie (MEP), à Paris.

Il nous dit pendant l’exposition : « L’Afrique m’a tellement apporté de choses positives, je ne veux pas m’inscrire dans l’Afrique du désastre ».

S’il existe de grandes gestes épiques, il existe encore de nos jours des gestes frappadingues, portées par une certaine incandescence, un génie de l’Autre, considéré dans ce qu’il nous apporte, à nous, simples béotiens de l’aventure.

Écrit à l’entrée de l’exposition :

« La recrudescence des guerres civiles, l’emprise de la famine et le ravage du Sida ont transformé l’Afrique en réservoir d’images infernales où l’Occident, au modèle de Dante, catégorise et désigne le mal pour le conjurer. »

Et concernant l’objet de ce livre, L’invention de l’écriture (Fayard), dont on déconseillera de passer à côté, l’expo présente le complément, c’est-à-dire les photos d’un maître en écriture, détenteur d’une sapiens pour son peuple, en un beau renversement, que les légendes des photos magnifient.

« Les encyclopédistes du siècle des Lumières partaient du donné occidental et diffusaient l’universel français vers le monde entier. Bruly Bouabré opère le parcours inverse. Il récapitule les traditions africaines comme les savoirs relevés dans les livres des Blancs et les réunit dans la forêt natale de son pays bété. Un geste poétique et politique. »

Raconté par Philippe Bordas dans sa langue incandescente, c’est ainsi :

« Un enfant pauvre de la forêt primaire de Daloa, au coeur de la Côte d’Ivoire, fuit le travail forcé imposé par les colons.
Il s’inscrit en fraude dans l’école des Blancs, en autodidacte brillant, et tombe sous le charme des écrivains et poètes d’Occident.
Sur ce continent noir privé d’alphabet et soumis à l’oralité, Frédéric Bruly Bouabré est touché par une révélation divine. Mission lui est confiée d’inventer une écriture authentique d’Afrique et sauver sa culture de l’oubli.
Bruly Bouabré invente une écriture noire, en s’inspirant du dessin des pierres volcaniques sacrées de sa région natale.
Il invente des pictogrammes et développe un système syllabique cohérent salué dès sa création par le savant Théodore Monod.
Bruly Bouabré construit une oeuvre encyclopédique prodigieuse, mêlant contes, légendes et dessins, qu’il consigne sur des cahiers d’écolier ou sur le dos de petits cartons dérisoires, au format d’un jeu de tarot, qui ne sont rien de plus que les supports d’emballage des fausses mèches (de marque Darling) récupérées dans les poubelles des coiffeuses d’Abidjan.
Bruly Bouabré est aujourd’hui le plus grand artiste africain vivant. Ses oeuvres sont exposées dans le monde entier.
L’oeuvre de Bruly Bouabré est un art poétique, le manifeste des déshérités dont la seule politique est le génie verbal et la frappe des noms. »

Haïti : l’appel de détresse de l’écrivain Jean-Claude Fignolé

Reçu de Jacques Bayle, ce texte de l’écrivain Jean-Claude Fignolé, maire de la commune des Abricots, située à l’extrême pointe de la presqu’île du Sud d’Haïti,

C’est un appel de détresse que je lance. Ma commune s’impose d’accueillir près de 8 000 rescapés du séisme dont certains ne sont pas originaires de la région. Vendredi, pour l’ensemble du département, les services de la protection civile en avaient déjà enregistré 80 750. Plusieurs orphelins, égarés, hébétés, venus d’un ailleurs dont ils ne se rappellent pas le nom hantent les campagnes. Il a fallu les prendre en charge, sans assistance sinon grâce a la générosité de quelques amis haïtiens, antillais, français, belges et la générosité de quelques familles paysannes auxquelles la mairie a donné par enfant une ration d’un demi kilo de riz et une boite de lait. Geste dérisoire qui ne suffit pas a pallier un certain inconfort … moral ni à me donner bonne conscience comme représentant d’une … autorité pratiquement faillie. J’ai découvert dans le yeux hagards de ces enfants affamés, qui avaient attendu sur les quais de Port-au-Prince plus de huit jours avant d’être évacués vers leurs lieux présumés d’origine ce que peut être l’indignité d’un pouvoir central qui de plus en plus s’absente de ses territoires de responsabilité.

Je m’attendais à des difficultés d’approvisionnement à court terme. Force est de constater que la précarité s’installe en termes d’immédiateté. Au marché du lundi, les produits vivriers ont disparu des étales aux premières heures. Un effet de rareté ? Face à l’abondance des récoltes, la mairie avait envisagé l’épuisement des réserves à fin février. Une erreur d’appréciation du volume des arrivants. À voir le flux, une espèce de conglomérat humain, on ne peut plus parler de nombre mais de volume. Et de la pression, de la menace que cela représente. Les produits de première nécessité manquent déjà. Notamment le sucre. Hier soir une âme généreuse m’a offert une tasse de thé « braque » avec du jus de canne à sucre. On se console du goût âcre en prétextant que le jus de canne est un … fortifiant.

À la précarité s’ajoute l’angoisse. Le pouvoir central est désespérément indifférent à la misère physique et morale de cette population qui, revenue en ses lieux d’ancrage, s’en trouve pourtant déracinée. La terre continue de trembler sous ses pieds et plus que jamais lui donne le sentiment de sa vulnérabilité. De sa fragilité. Perdue, seule, abandonnée. Elle n’a plus de repère sinon les édiles à qui elle demande de faire un miracle : la prendre en charge. Avec quoi ? Le gouvernement n’assiste pas. L’aide internationale, on en parle mais personne ici ne sait ce que c’est. Une seule question sur toutes les lèvres. Survivra-t-on ?

Jean-Claude Fignolé, maire de la commune des Abricots
le 2 février 2010