les juifs, des blacks hors pair (un inédit du Goncourt 1959)

En attendant le Goncourt, lundi 2 novembre, rappelons qu’il y a 50 ans, il récompensait André Schwarz-Bart, pour Le dernier des Justes.

Mort en 2006, là où il vivait, en Guadeloupe, il a laissé à son épouse Simone quantité de notes. Elle en a réuni une partie et publie un roman posthume d’André Schwarz-Bart (s’écrit sans « t » contrairement à la couverture ci-dessous), chez le même éditeur, Le Seuil  : L’étoile du matin.

En voici deux extraits :

Extrait 1, pp. 78-79 (dans le chapitre Kaddish) :

Et Haïm dit :

— Père, pourquoi les hommes sont-ils si différents ?

— Toutes choses sont différentes : chaque brin d’herbe est unique.

— Mais si les différences règnent, la parole est impossible.

— En vérité, nous sommes tous les mêmes et la parole du Sinaï s’adresse à tous, et pas seulement à notre peuple.

— Je suis donc une femme ?

— Exact.

— Je suis donc un goy ?

— Exact.

— Mais si nous sommes différents, nous ne pouvons être les mêmes, et réciproquement.

— Volià la question : si nous sommes tout d’abord différents, nous ne serons jamais les mêmes ; mais si nous sommes d’abord les mêmes, il n’y a aucune difficulté à nos différences.

— Alors je suis toi ?

— Tu es moi, et je suis toi : voilà le grand secret.

Extrait 2, pp. 234-235 (dans le chapitre Un chant de vie) :

— C’est bien là toute la question, dit Haïm, comment être fidèle à tous les peuples, qui n’en font qu’un paraît-il ?

— Tous les peuples ont donc deux peaux, demanda Sarah, et pour nous autres juifs, quelles seraient-elles donc, ces deux peaux ?

— Ces deux peaux s’appellent l’unique et l’universel, l’origine naturelle et l’univers. Pour ma part, dit Haïm, j’ai toujours été balloté entre deux termes : exercice d’équiulibriste hautement périlleux. Malheureusement, pour les juifs, l’universel avait bien souvent coïncidé avec l’assimilation : il y avait eu attraction de ces deux termes et c’était là toute l’ambiguïté des juifs de gauche : leur noblesse d’âme se retournait contre les leurs.

— Les Noirs ne font pas tellement mieux, vous savez, dit le jeune homme. Toujours à chausser les lunettes d’autrui pour se regarder, ils excellent dans l’autodénigrement eux aussi et j’ai très vite compris que tous les juifs étaient des blacks, des blacks hors pair…

Renaudot 2009, dernière sélection

(attribution le 2 novembre)

Romans
Frédéric Beigbeder, Un roman français, Grasset
Alain Blottière, Le tombeau de Tommy, Gallimard
Marie-Hélène Lafon, L’annonce, Buchet-Chastel
Vincent Message, Les veilleurs, Seuil
Jean-Marc Parisis, Les Aimants, Stock
Essais
Jérôme Garcin, Les livres ont un visage, Mercure de France
Gabriel Matzneff, Carnets noirs : 2007-2008, Léo Scheer
Daniel Cordier, Alias Caracalla, Gallimard

Ombre féconde

Coïncidence, le même jour, ce 27 octobre, le romancier Erik Orsenna dresse l’éloge de l’ombre, à l’occasion de la rentrée de l’Institut de France, placée sous l’égide de… la « lumière », et un poète, Edouard Glissant est placé au cœur de quatre rencontres, à New-York, dont la première, aujourd’hui justement, est intitulée : « Opacité, stupidité et l’Histoire de l’inintelligible : Le droit à l’opacité comme préalable à la politique et à la philosophie ».

La deuxième rencontre, le 4 novembre, sera elle aussi marquée par l’ombre et l’opaque : « Diversité dans la Nuit Noire : chaos, créolisation et métissage »

Pour l’Académicien (E.O.) : « L’obscurantisme n’est pas mort. On dirait même qu’il renaît. Dans des régions croissantes du monde, on se bat pour revenir au Moyen Age qui serait le lieu des seules vraies valeurs authentiques. Chez nous, une autre logique se fait jour. Elle suit une ligne absolument inverse puisque appuyée sur la démocratie la plus sourcilleuse, le respect scrupuleux de l’opinion de chacun. Et pourtant, voici qu’elle aboutit à des résultats presque aussi pernicieux : c’est le fait de considérer toute connaissance comme suspecte. Autrefois, le savant, le sachant, imposait naturellement son autorité. On s’inclinait devant sa science qu’on constatait supérieure à la sienne.
Aujourd’hui tout savant, tout sachant doit passer devant une sorte de tribunal où il doit présenter ses excuses de tant savoir. On le conteste, on le discute. Pourquoi pas ? Mais souvent on le soupçonne. (…)

Bref, les Lumières sont malades. J’aimerais vous dire que les dernières nouvelles de l’ombre sont meilleures. Hélas.

Je me souviens d’une de nos séances du dictionnaire. Nous examinions la longue liste des exemples accompagnant le mot « renard ». On sait que cet animal est considéré comme capable des plus surprenantes fourberies. D’où cette expression : « se confesser au renard ». Celui qui se confesse au renard confie un secret à une personne qui va s’empresser d’aller le colporter par la cour et la ville.

Et si nous étions cernés de renards ? Et si nos chers ordinateurs étaient autant de renards qui n’avaient rien de plus urgent qu’aller révéler nos données personnelles, nos choix de consommateurs, nos préférences sexuelles aux instances publiques ou aux sociétés privées qui savent quel usage en faire ? (…)

Mille exemples récents me reviennent en mémoire qui montrent à quel point nous n’avons pas pris la mesure des bouleversements en cours. Vous achetez des livres numérisés. A tout moment votre vendeur, Google pour ne pas le citer, peut détruire quand il le souhaite tel ou tel livre de votre bibliothèque qui ne serait plus de son goût ou de celui des autorités. La technique de l’autodafé aussi a progressé. (…)

L’un des privilèges d’occuper, un temps, les palais de la République, c’est de pouvoir choisir un ou deux tableaux dans les collections nationales. Ils agrémenteront votre bureau et convaincront vos visiteurs de l’étendue de votre culture. C’est ainsi que, trois ans durant, j’ai vécu sous le regard de Pierre Soulages. Quand le rayonnement devenait trop vif de celui qu’on appelait « Dieu », quand le vertige du pouvoir me faisait perdre pied, j’allais me planter devant l’oeuvre. Sa sévérité, ses vibrations lentes me guérissaient de toutes les agitations mauvaises et remettaient vite les urgences à leur place, subalterne. Il me semble que ce tableau m’a ouvert l’une des portes du Japon.

Junichiro Tanizaki est né en 1886. Agacé fortement par la passion occidentale pour le clinquant, lequel est sans doute la véritable origine étymologique du mot bling-bling, il écrit en 1933 L’éloge de l’ombre.

Acceptez, pour vous aider à retrouver vos esprits, que je vous entraîne dans la maison de plaisir Sumiya de Shimabara : « Il régnait dans cet établissement une certaine obscurité dont je ne puis oublier la qualité ; c’était dans une vaste salle qu’on appelait, je crois, la « salle des pins ». Les ténèbres dans cette pièce immense, à peine éclairée par la flamme d’une unique chandelle, avaient une densité d’une tout autre nature que celles qui peuvent régner dans un petit salon (…) Derrière cet écran qui délimitait un espace lumineux de deux nattes environ, retombait, comme suspendue au plafond, une obscurité haute, dense et de couleur uniforme, sur laquelle la lueur indécise de la chandelle, incapable d’en entamer l’épaisseur, rebondissait comme sur un mur noir. Avez-vous jamais, vous qui me lisez, vu la couleur des ténèbres à la lueur d’une flamme ? »

« J’aimerais, dit Tanizaki, j’aimerais tenter de faire revivre cet univers d’ombre que nous sommes en train de perdre. J’aimerais allonger l’auvent de cet édifice qui a nom « littérature », j’aimerais en obscurcir les murs, plonger dans l’ombre ce qui est trop visible… Je ne prétends pas qu’il faille en faire autant pour toutes les maisons. Mais je crois qu’il serait bon qu’il en reste, ne fût-ce qu’une seule, de ce genre. Et pour voir ce que cela peut donner, eh bien, je m’en vais éteindre la lumière. » Et moi, ce mardi, je voulais vous faire ce cadeau d’ombre.

Cette belle adresse d’E. Orsenna nous renvoie à la pensée d’Edouard Glissant, dont New-York résonne ce premier mardi de l’heure d’hiver.
Dans la Poétique de la relation, comme dans le Traité du Tout-Monde, l’auteur de l’Introduction à une poétique du divers ne cesse de clamer « le droit à l’opacité ».
Paradoxe dans une ère de transparence et de lumières ? Qu’on en juge par ces quelques extraits, notés par Alexandre Leupin :
« Je réclame pour tous le droit à l’opacité… » écrit Glissant dans son Introduction à une poétique du divers, p. 71. et plus loin : « La pratique d’un texte littéraire figure ainsi une opposition entre deux opacités, celle irréductible de ce texte, quand même il s’agirait du plus bénin sonnet, et celle toujours en mouvement de l’auteur et du lecteur. »

Ou encore dans Poétique de la Relation, p. 211 :
« Désindividuer la Relation, c’est rapporter la théorie au vécu des humanités. C’est revenir aux opacités, fécondes de toutes les exceptions, mues de tous les écarts… »
et p. 219 :
« Le cercle s’ouvre à nouveau, en même temps qu’il se forme en volume. Ainsi la relation est-elle à chaque moment complétée, mais aussi détruite dans sa généralité, par cela même que nous mettons en acte dans un lieu et un temps particuliers. La Relation détruite, à chaque instant et dans chaque circonstance, par cette particularité qui signifie nos opacités, par cette singularité, redevient relation vécue. Sa mort en général est ce qui fait sa vie en partage. »

Lors d’un colloque à Carthage en 2005, et dont les actes nous sont proposés par Samia Kassab-Charfi, Sonia Zlitni-Fitouri, Loïc Céry (Autour d’Édouard Glissant: lectures, épreuves, extensions d’une poétique de la Relation), on lit avec profit :

Comment assumer la relation à l’Autre, quand on n’a pas encore d’opacité à lui opposer ? Cette question, il faudrait la poser en tant que lecteurs de Glissant. Sur l’opacité qu’il m’oppose, sur l’opacité que je lui oppose, la lecture se fonde. Lire c’est établir relation. Plus l’Autre résiste dans son épaisseur, plus sa réalité devient expressive à la Relation féconde. Lire, comme écrire, c’est donc renoncer à la transparence fallacieuse, à la violence de la compréhension. C’est alors et seulement alors que, comme lecteurs de Glissant, nous réalisons son vœu : « Que l’opacité, la nôtre s’il se trouve pour l’autre, et celle de l’autre pour nous quand cela se rencontre, ne ferme pas sur l’obscurantisme ni l’apartheid, nous soit une fête, non une terreur. Que le droit à l’opacité, par où se préserverait au mieux le Divers et par où se renforcerait l’acceptation, veille, ô lampes ! sur nos poétiques.»  (Traité du Tout-Monde, p. 29).

Orsenna et Glissant sont rejoints par Edem Awumey et son beau roman, un livre de la fugue, Les pieds sales (Le Seuil), un temps sur la liste du Goncourt 2009. Paris y est le lieu des rencontres de migrants. Askia cherche son père, venu d’Afrique. Le trouve-t-il page 104 ? :
« L’ombre bondit en avant, frôlant le blouson de Petite-Guinée avant de se mettre à courir. Askia se lança derrière elle dans le trou noir de la cage d’escalier où il glissa.»

Kossi Efoui, ses pairs et ses maîtres

A Beyrouth, Kossi Efoui a reçu le prix des Cinq continents de la francophonie, et Zéna Zalzal de L’Orient-Le jour en fait la relation :

Lise Bissonnette, présidente du jury de ce prix – composé de Jean-Marie Gustave Le Clezio, René de Obaldia, Lyonel Trouillot, Vénus Khoury-Ghata, Paula Jacques et Pascale Kramer -, a déclaré que « ce roman a fait largement consensus parmi nous ». Un jury qui, dans une déclaration commune lue par Mme Bissonnette, explique son choix « audacieux » de « ce texte qui remet en cause des évidences en imposant un métissage des genres : fable, théâtre, poésie », par « sa haute qualité littéraire » et par « le regard vif et intelligent que l’auteur pose, dans la perspective des guerres fratricides, sur la cruauté du monde».

Vénus Khoury-Ghata : « Ce livre m’a terriblement touché parce qu’il m’a renvoyé à mon pays, aussi meurtri que le pays dont parle Kossi Efoui. Une fois le livre refermé, on ne sait plus qui est le bourreau, qui est la victime ».
Lyonel Trouillot : « Ce livre sur le retour n’est pas un nombrilisme du voyage personnel, c’est un regard sur le pays laissé et redécouvert. C’est cela qui fait l’originalité de ce livre par rapport à d’autres discours de revenants. Quant à la langue, souvent je dis que l’écrivain est celui qui signe chacune de ses phrases. Et je crois que chacune des phrases de ce livre constitue un véritable travail d’écrivain. Bravo, Kossi».
Jean-Marie Gustave Le Clézio a beaucoup aimé « la puissance de Kossi Efoui dans ce roman, qui a la force d’un roman populaire, et la hauteur et la difficulté d’une sorte de poème ou de message philosophique. Je crois que c’est l’art de cet auteur d’avoir su nous faire partager l’universalité de ce drame qu’est la guerre. Mais c’est surtout la langue de Kossi Efoui que je trouve magnifique. C’est une incantation, qu’on a envie d’entendre. C’est un magnifique exemple de ce que l’on peut faire en mélangeant la puissance orale du théâtre, et la force secrète et mystérieuse de la littérature écrite. »
Pascale Kramer : Solo d’un revenant a été « une découverte, comme on n’en fait pas si souvent en littérature. Dès les premières lignes, les premières pages, on entre dans une langue totalement nouvelle, une écriture singulière qui est d’autant plus remarquable qu’elle arrive à dire l’indicible ».
Paula Jacques a été « éblouie par le regard différent, nouveau, que Kossi Efoui a réussi à poser sur ce thème obsessionnel des guerres fratricides, abondamment traité dans la littérature africaine ».

Merci à mes maîtres à l’école…
Visiblement ému, le lauréat, dont c’est le troisième roman – et qui est aussi l’auteur de plusieurs pièces de théâtre jouées en Afrique et en France, où il vit -, a adressé ses remerciements, certes aux « membres du jury », mais aussi à ses « maîtres à l’école », qui, dit-il, « m’ont fait aimer la philosophie et l’écriture, ceux-là mêmes qui m’ont expliqué que si on n’a qu’un seul livre, il faut le lire 10 fois, vingt fois, cent fois ». « Je suis heureux, a-t-il poursuivi, que ce prix me soit remis à Beyrouth, pour les étonnants croisements entre ce que je dis dans mon livre et ce que je peux entendre ici de ce que les gens me racontent. La littérature est ainsi un espace où l’on peut traduire des émotions qui sont nôtres et qui peuvent être aussi celles des autres. »

A Beyrouth, Le Clézio, Khoury-Ghata et la langue française

Jean-Marie Gustave Le Clézio : « Il y a de l’ambiguïté dans la question de la francophonie », a commencé par relever cet écrivain français natif de l’île Maurice et élevé dans la double culture française et anglaise.

« Une ambiguïté que j’ai ressentie lorsque je me suis posé la question de la langue d’écriture, à mes débuts. J’ai ainsi écrit un polar en anglais, à 20 ans, que j’ai tenté de faire éditer sans succès. Soit mon intrigue policière ne fonctionnait pas, soit mon anglais n’était pas très bon. Je me suis alors tourné vers le français, comme vers une sorte d’empyrée, un monde qui n’était pas la réalité, peuplé d’astres qui étaient les grands éléments de la littérature française, les Rabelais, Voltaire, Rousseau, Victor Hugo, Baudelaire… Le bonheur d’écrire en français que je pouvais ressentir était alors assez proche de ce que pouvait ressentir un auteur africain, maghrébin, vietnamien ou d’Amérique centrale s’ils s’adressaient à la langue française. C’était le bonheur de partager un trésor, celui de la littérature française. Je crois que, là, cessait l’ambiguïté qui est celle d’assimiler la langue française à un déguisement du colonialisme. »

Pour le Prix Nobel, « les écrivains de la francophonie disent, aujourd’hui, des choses nouvelles et fortes et inventent, pour le dire, une nouvelle langue qui se joint à ce trésor commun ».
Plutôt que de bonheur d’écrire dans la langue de Hugo, Vénus Khoury-Ghata a évoqué « la lutte et l’empoignade » avec la langue française, qui, à l’opposé de l’arabe, n’exprime pas toujours, selon elle, la profusion ou la sensualité des choses et des sentiments. « La langue française a, comme les femmes, maigri avec le temps. Elle n’est plus cette langue de Rabelais, charnelle et pleine de jus, de rondeurs », a affirmé avec sa véhémence enjouée habituelle la poétesse libanaise d’expression française.

Lire la suite de l’article de Zéna Zalzal sur L’Orient-Le jour, 24/10/09.

Fémina 2009, dernières sélections

(attribution le 9 novembre)

Cinq romans français :

Personne de Gwenaëlle Aubry (Mercure de France)
Une année étrangère de Brigitte Giraud (Stock)
Jan Karski de Yannick Haenel (Gallimard)
L’énigme du retour de Dany Laferrière (Grasset)
Efina de Noëlle Revaz (Gallimard)

Cinq romans étrangers :

Le testament caché de Sebastian Barry (Joëlle Losfeld)
La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao de Junot Diaz (Plon)
Poupée volée d’Elena Ferrante (Gallimard)
La solitude des nombres premiers de Paolo Giordano (Le Seuil)
Maurice à la poule de Matthias Zschokke (Zoé)

Cinq essais :

Gustave Flaubert, une manière spéciale de vivre de Pierre-Marc de Biasi (Grasset)
Langue morte de Jean-Michel Delacomptée (Gallimard)
Un cœur intelligent d’Alain Finkielkraut (Stock/Flammarion)
Histoire de chambres de Michèle Perrot (Seuil)
Alexandrie bazar d’Olivier Poivre d’Arvor (Mengès)