Au Festival d’Avignon, le spectacle du vivant

Nous… debout dans la nuit pour une pièce de théâtre qui commence à 6h du mat’, dans un champ au-dessus de Barbentane, à dix kilomètres au sud d’Avignon. 

Eux… les comédiens, à quelle heure se sont-ils levés pour être prêts ? Prêts et pleins de tout ce texte de Jean Giono, Que ma joie demeure…

Les voilà les personnages sortant du petit bois, minuscules, tout là-bas au bout du champ, des points à l’horizon. Ils sont cinq, de front, alignés, occupant un espace si grand qu’aucune scène, même un stade, ne pourrait le contenir. 

Silencieux, ils viennent avec le jour. Il est 5h58, la pièce commence. Aube claire… cigales… et coq, derrière nous.

Nous, public levé aux aurores, déjà sonné, assis sur le sol dru ou sur un trépied ou même debout, un groupe façon écoliers alignés en trois rangées pour la photo de classe.

(c) Christophe Raynaud de Lage 

Ils sont à mi-parcours, encore loin, mais de plein champ, et c’est la première voix, une voix pleine, forte et claire, profonde et sans micro : 

« C’était une nuit extraordinaire.

Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit.

Jourdan ne pouvait pas dormir. Il se tournait, il se retournait.

— Il fait un clair de toute beauté, se disait-il.

Il n’avait jamais vu ça. »

Nous non plus, on n’avait jamais vu ça… ce théâtre du monde, cette résonance, cette énergie vibrante de vie sur un plateau… ce plateau… ah !… mot magique qui désigne en parallèle tant la géographie que la scène, mais une scène ouverte.

Et Jourdan veut labourer, dans la nuit… Cette envie n’est pas un désir mais une habitude, déjà une routine tragique qui l’oblige malgré lui.

Toujours loin dans le champ, il s’adresse à sa compagne, Marthe. Le dialogue des deux personnages, couchés dans les herbes, est maintenant sonorisé, dans leur intimité :

« Jourdan essaya de réveiller sa femme.

— Tu dors ?

— Oui.

— Mais tu réponds ?

— Non.

— Tu as vu la nuit ?

— Non.

— Il fait un clair superbe. »

Quand le saisissement vous prend si tôt, l’attention est complète, l’émotion intacte. Bientôt le champ sera occupé, agit, par le lyrisme de Giono comme un son habite un corps. Même le vent ou les éléments n’y pourraient rien. Nous serons pris dans un texte et un paysage, galvanisés comme les comédiens, irradiant de la puissance utopique de Que ma joie demeure. Ce roman, Jean Giono l’a écrit à Manosque, en Haute-Provence, en 1935, époque où l’on ne se déplaçait dans la petite ville qu’à cheval ou à pied. C’était avant la Seconde guerre mondiale, avant la disparition de la paysannerie.

Alors Jourdan (Mickael Pinelli, sanguin et terrien) arpente son champ d’amandiers à grandes enjambées, amples et appuyées, avec eux tous, en cadence, et on voit tout. Le cheval, la herse traînée, la tension dans les bras, le labeur répété. Ils sillonnent l’espace et nous avec dans la chorégraphie du travail paysan. La scène s’imprime quand le soc fend la terre sèche de Provence.

Puis, du lointain, arrive l’étranger. Si distant qu’on ne voit pas de suite que Bobi est un personnage masculin interprété par une actrice, Clara Mayer. Cet étranger vient apporter la joie dans un monde triste, « lépreux ». 

Théâtre dehors

public levé aux aurores

le chant du monde

« Cet étranger est porteur de joie mais il est aussi porteur de désirs démentiels qui vont conduire certains personnages à la destruction, explique Clara Hédouin, metteuse en scène et comédienne, dans un entretien à Michel Flandrin

Donc c’est un conte mais ce n’est pas la fable écologique un peu béate du retour des oiseaux et du retour de la joie, c’est plus compliqué que ça. C’est le retour de quelque chose de très vivant en nous, qui s’appelle le désir, le désir de vivre, le sentiment d’être vivant et ce sentiment est porteur de choses complexes. Il va être aussi porteur de mort mais d’une mort qui fait partie de la vie. »

D.R.

Après cette rencontre de Bobi et des paysans, qui nous transporte d’un bonheur nouveau, s’ensuivent neuf autres tableaux sur neuf sites différents, dix actes en tout d’un roman adapté au théâtre mais un théâtre radicalement différent, un théâtre-monde qu’aimerait Edouard Glissant, chaque site étant choisi avec soin, tous appropriés, entre garrigue, sous-bois et oliveraies, larges ou contraints, comme autant de théâtres vivants, chacun reliés par une marche de cinq à vingt minutes, formant randonnée-théâtre. 

Ici, on s’assied dans les arômes de thym serpolet et le texte nous dit, comme une didascalie passée dans la bouche de Bobi : « Marthe versa le café sec sur la passoire. Ça sentait déjà fort. Le feu, le chant de l’eau, l’odeur du café étaient une maison beaucoup plus solide que la ferme. On pouvait s’abriter là dedans beaucoup mieux que dans toutes les constructions de pierre. » 

Une telle poésie, elle vous donnerait envie de vous lever encore plus tôt. 

Dans le public, entre deux tableaux, quand la randonnée reprend, sur les sentes étroites, on entend parler allemand, espagnol, japonais, mandarin (le Festival d’Avignon est l’un des plus grands festivals de théâtre au monde). On essaie d’imaginer ce que provoque sur ces spectateurs venus de loin des régionalismes comme « jas » (gîte, abri, bergerie) « débéloire » (« appareil à filtre servant à préparer le café »), mot qu’on ne trouve que chez Giono, précise le T.L.F.… 

Pas sûr qu’ils soient compris par tous ou que son style fleuri, dense et épique passe la rampe des langues. Dans ce théâtre du dehors il n’y a pas de sur-titrage.

Théâtre-feu

Mais quand Bobi, l’acrobate (oui, on apprend qu’il est acrobate, Bobi, ce double de Giono, sans doute, porté par le vent) dit : « Il y a des maçons d’ombres qui ne se soucient pas de bâtir des maisons, mais qui construisent de grands pays mieux que le monde. », et qu’il est écouté, et que sa parole transforme les paysans du plateau Grémone, on se dit que le roman adapté pour ce théâtre-paysage réjouirait Giono, ce « voyageur immobile » comme il titre une nouvelle autobiographique dans L’eau vive (1943), lui qui affirmait ne pas aimer écrire du théâtre.

« Le seul avantage de Bobi c’est qu’il mettait des mots d’hommes sur ces mots de feu, d’argile, de bois et de ciel pur. Il essayait de mettre des mots d’homme. Mais ça n’était pas tout à fait ça. Si on avait pu avoir des mots-feu et des mots-ciel, alors oui. »

Oui, nous sommes bien dans un théâtre-feu offert par Clara Hédouin et ses comédiens. Ainsi dans le troisième tableau, « La nation des oiseaux », Bobi convainc Jourdan d’utiliser son blé en trop… (dans le texte, c’est un sac de 50 kg !)… pour rien… enfin, il ne lui dit pour quoi. 

Le public est en demi-cercle, on pourrait imaginer un amphithéâtre à la romaine, tant cet autre espace est vaste, spectateurs « au milieu de l’aire éblouissante »… Le blé coule d’abondance de l’épaule de Jourdan. Affamés, les oiseaux rappliquent petit à petit, chacun nommé par un personnage puis un autre puis un autre, jusqu’à l’ivresse :

« Il y en avait déjà au moins trente. Il y avait une draine énorme, un turquin tout bleu de turc, un tangara à sept couleurs, des bouvreuils rouges, bleus et noirs, un bruant tout en or, une ouette qui balançait sa crête rouge et frappait de droite et de gauche avec ses ailes noires, des serlis, des tarins, des agripennes, des chardonnerets, des vengolines, des linottes, des jaunoirs, des sizerains, des titiris, des passerines. » Cette passion de nommer s’appelle la joie, non ? la vie, en somme. Elle passe par le texte et les comédiens. Elle nous est donnée. Comme elle est donnée à Jourdan, jusqu’alors en plein doute. 

Et Jourdan rit d’une rire contagieux : « Il était ivre. Il venait de perdre le sens pauvrement humain de l’utile. »

L’homme comme un feuillage

Il n’est que 7h16. Et nous sommes de la nation des oiseaux autant que de cette terre et de cet espace.

« À partir de là, ça n’était pas grand’chose, si vous voulez, mais c’était la joie et l’amour. Il n’y avait plus de monde insensible. Il y avait des tuiles d’argile cuite, la dentelle de la génoise, la joue fraîche du toit. L’homme, on a dit qu’il était fait de cellules et de sang. Mais en réalité il est comme un feuillage. Non pas serré en bloc mais composé d’images éparses comme les feuilles dans les branches des arbres et à travers lesquelles il faut que le vent passe pour que ça chante. »

Il est 7h35. La transformation des personnages comme des spectateurs est largement engagée. Nous ne sommes pas une chrysalide. Nous sommes dans une scène ouverte à l’échelle du pays, au-dessus de cet estuaire de la Durance qui a enfanté chez Giono L’eau vive, L’Homme qui plantait des arbres, ou, publié un an avant Que ma joie demeure, Le Chant du monde, qui suscita l’admiration d’Aragon, voyant en Giono « le seul poète de la nature ».

Dans Le Chant du monde, Giono écrit un an avant Que ma joie demeure :

« Je sais bien qu’on ne peut guère concevoir un roman sans homme, puisqu’il y en a dans le monde. Ce qu’il faudrait, c’est le mettre à sa place, ne pas le faire le centre de tout, être assez humble pour s’apercevoir qu’une montagne existe non seulement comme hauteur et largeur mais comme poids, effluves, gestes, puissance d’envoûtement, paroles, sympathie. (…)

Les champs, les landes, les collines, les plages, les océans, les vallées dans les montagnes, les cimes éperdues frappées d’éclairs (…) : tout ça n’est pas un simple spectacle pour nos yeux. C’est une société d’êtres vivants. »

Comment ne pas reconnaître la génération Morizot et des philosophes du vivant en ce Giono ? Baptiste Morizot qui écrit dans Manières d’être vivant (Actes Sud, 2020) : « La moindre prairie fleurie est un caravansérail cosmopolite, multilingue, multi-espèces et bourdonnant d’activité. »  

© Christophe Raynaud de Lage

Baptiste Morizot et Clara Hédouin ont fait du chemin ensemble depuis l’Ecole Normale supérieure, jusqu’à la mise en commun de leur sensibilité dans la création de « Manger le soleil. Une exploration du vivant par le théâtre », un projet qui a pris différentes formes dans plusieurs régions de France (Hérault, Calais, Paris, Haut-Lignon, Normandie, Comminges, Villefranche-sur-Saône).

De l’écrivain Jean Giono au philosophe Baptiste Morizot via le théâtre

Cela fait près de vingt minutes que nous marchons dans les sous-bois, les pinèdes, les oliveraies… Un spectateur, retraité de la restauration, habitant de Tarascon est heureux de son premier Festival d’Avignon. Jusqu’alors il travaillait tout l’été, tourisme oblige. Sur le chemin, il me désigne des pavés énormes, traces du passage des Romains de l’Antiquité. Au loin, d’autres traces plus récentes, d’un feu qui a ravagé l’an dernier La Montagnette, le massif où nous sommes.

Interlude. On retrouve Bobi et Jourdan qui en a assez « de faire du travail triste ». Il plante des fleurs, des narcisses puis des pervenches.

D.R.

Morizot et Giono, à trois générations de distance. Le philosophe, expliquait, dans un entretien au Monde, le 4 août 2020, intitulé « Il faut politiser l’émerveillement » :

« La crise de la sensibilité, c’est en fait l’appauvrissement des mots, des capacités à percevoir, des émotions et des relations que nous pouvons tisser avec le monde vivant. Nous héritons d’une culture dans laquelle, dans une forêt, devant un écosystème, on « n’y voit rien », on n’y comprend pas grand-chose, et surtout, ça ne nous intéresse pas : c’est secondaire, c’est de la « nature », c’est pour les « écolos », les scientifiques et les enfants, ça n’a pas de place légitime dans le champ de l’attention collective, dans la fabrique du monde commun. »

Donc, nous y voilà : ce théâtre n’est pas que pour l’émotion, pas que contemplatif et performatif, même s’il nous change. Cette transformation voulue par Clara Hédouin se veut politique : « L’enjeu essentiel d’un tel projet est donc de créer une relation inattendue à l’environnement vivant dans lequel peut prendre place notre performance, en faisant sortir (et bondir !) les autres vivants hors de la « toile de fond » qui est toujours le second plan des relations humaines, pour les ramener dans l’action, c’est-à-dire au premier plan.

Que ma joie demeure, qui ramène la vie et la joie sur le plateau grâce à l’irruption de formes de vies différentes, autonomes, sauvages enfin, semblait offrir exactement l’espace imaginaire mais aussi poétique que nous cherchions. » 

« Une nouvelle fois, nous faisons l’expérience de cette circulation entre la matière littéraire de Giono, des paysages, un territoire, mais aussi les récits de vie de certains agriculteurs d’aujourd’hui, et l’histoire de la paysannerie dans laquelle ces récits s’insèrent. »  (Dossier de presse « Manger le soleil »)

Ainsi le roman de Giono serait une arme miraculeuse pour sortir de soi et de notre habituel rapport au monde, peu humble.

La danse du cerf

La séquence du cerf nous replonge dans la fable mais aussi dans la mentalité de paysans métamorphosés. Le public est en contrebas d’un chemin. La scène est donc un peu surélevée, dans un petit sous-bois. Aurore (Clara Hédouin, calvacadant malgré la chaleur) est la fille d’Hortense (Hatice Özer, aux multiples registres). 

Le cerf, ramené par Bobi d’un cirque de sa connaissance, a son intelligence et sa sensibilité : « Le cerf huma vers l’odeur de ferme qui venait du lointain. Il y avait là-bas des femmes et des enfants. Mais tout était sous la forte odeur du vieil homme. C’était le chef. » 

S’ensuivra la danse du cerf et l’interprétation formidable de Pierre Gaferri qui fait un cerf tout à fait crédible, dansant, humant, se laissant caresser par Zulma, la sauvageonne (Hatice Özer, encore) : 

« Il dansa le vieil homme, il dansa le jeune homme aux yeux paisibles (…) il dansa la lande. Il dansa son désir de printemps. Il dansa la brume et le ciel. Il dansa toutes les odeurs, et tout ce qu’il voyait, et tout ce qui était sensible à ses yeux, à ses oreilles, à ses narines et à sa peau. Il dansa le monde qui était ainsi entré en lui. Il dansa ce qu’il aurait dansé s’il avait été joyeux. Et il devint joyeux. » 

Ensuite nous marchâmes vingt minutes jusqu’à un espace entre chemins et champs, où allait être dressée une table pour le cinquième tableau « Les tambours du sang » : « C’est la première fois que nous nous réunissons tous ensemble sur cette terre de malheur »  dit l’un, interprété par Hector Manuel, qui comme les autres joue plusieurs personnages, tous crédibles, crâne rasé ou chapeauté, avec ou sans lunettes, grande cape ou chemise de frondeur. Et entre toutes ces viandes et ce vin rouge, Honoré (encore Pierre Giafferi, roublard) parle des herbes qu’il a apportées pour la farce du lièvre :

« Quand il les avait montrées on aurait dit des clous de girofle ou bien de vieilles ferrailles. Elles étaient rousses, et sèches, et dures. En les touchant elles ne disaient rien. En les sentant elles ne disaient guère, juste une petite odeur, mais, il est vrai, toute montagnarde. Seulement, Honoré les avait détrempées dans du vinaigre et on les avait vues se déplier et remuer comme des choses vivantes et on avait reconnu des bourgeons de térébinthe, des fleurs de solognettes, des gousses de cardamines, et puis des feuilles de plantes dont on ne savait pas le nom, même Honoré. Du moins, il le disait. Mais alors, quand il les eut hachés lui-même, et pétries, et mélangées aux épinards, aux oseilles, aux pousses vierges de cardes, avec le quart d’une gousse d’ail, une poignée de poivre, une poignée de gros sel, trois flots d’huile et plein une spéciale et seulement supportable quand elle est en touffe, au milieu d’un ciel sans borne, bien venté sur le sommet des montagnes. C’est l’herbe au sang, c’est l’herbe au feu, c’est l’herbe aux amours de grands muscles. »

Alors, forcément quand vint l’entracte, on avait faim et soif. Surtout, on a pu récupérer un peu, parler avec son voisin, sa voisine, non pas timidement mais avec passion, et dire tout le bien que ça nous faisait, ce théâtre du grand air, dans la garrigue et les pinèdes.

© Christophe Raynaud de Lage

Ensuite, il était 9h26, les cigales s’en donnaient à cœur joie. Il y eut encore cinq tableaux, des biches qu’on va capturer pour le plaisir du cerf, la rencontre avec un aveugle, il y eut un printemps sauvage, un nouvel été, un automne, un hiver… mais là le soleil tapait fort et certains spectateurs ont sorti les éventails… il y eut un épilogue, soleil au zénith, en grand-champ, quand nous, spectateurs, étions abrités sous un carbet de toile blanche. Un drame puis un autre, etc., la lecture d’un extrait d’un autre livre de Giono, Les Vraies Richesses, écrit l’année qui suit Que ma joie demeure : « titre explicite, affirmatif et véhément pour une manière d’essai, de récit à la première personne, à la gloire du soleil, de la terre, des collines, du vent, des ruisseaux, des fleuves » (préface de 1937, éditions Grasset).

Le public a salué les 6h30 de spectacle et de randonnée par une standing ovation avant de partager des tranches de pastèque fraîche. Il était midi passé de vingt minutes.

Pour aller plus loin :

Que ma joie demeure sur le site du Festival d’Avignon.

Table ronde filmée du Festival d’Avignon, vidéo (1h48), Cloître Saint-Louis, 10 juillet 2023, avec : Frédérique Aït-Touati, Caroline Barneaud, Stefan Kaegi, Clara Hédouin, Christophe Triau, Alternatives théâtrales, sur Théâtre contemporain.net

À lire avec profit, le Dossier de presse « Manger le soleil » sur l’historique du projet global (incluant Que ma joie demeure depuis sa création en mai 2022 dans l’Hérault), ses intentions artistique et politique, intitulé « Manger le soleil. Une exploration du vivant par le théâtre ». Historique très instructif d’une démarche, où s’est retrouvé le philosophe Baptiste Morizot jusqu’à une enquête documentaire menée auprès des paysans. 

(Écriture et conception Romain de Becdelièvre et Clara Hédouin, du Collectif 49 701, Mise en scène et direction artistique Clara Hédouin, en collaboration avec Baptiste Morizot et la participation d’Eric Didry.

On pourra aussi écouter les podcasts d’entretiens avec paysans, agriculteurs et maraîchers.

Podcast France-Culture, 4/09/2008 : Jean Giono, le déserteur du réel

Podcast France-Culture, Des paysages personnages  : épisode  4/4, 16/03/2027

Analyse littéraire : Jean Giono : la pensée panique comme anticipation d’une écologie littéraire ? par Marion Stoïchi, laboratoire PLH (Patrimoine, Littérature, Histoire), Université Toulouse Jean-Jaurès, 14/01/2020

Dans le Off d’Avignon, Paul Fructus joue et met en scène « Giono – Paysages, Visages », au Petit Louvre, à 13h15.

Dates de tournée connues à ce jour :

13 et 14 avril 2024

Théâtre Nanterre-Amandiers

Recréation sur le site de Port Royal des Champs dans les Yvelines

18 et 19 mai 2024

Channel Scène nationale de Calais 

Recréation sur la côte d’Opale

25 et 26 mai 2024

La Garance Scène nationale de Cavaillon

Recréation dans le cadre du Festival Confit

1er et 2 juin 2024

Scène nationale Grand Narbonne

22 et 23 juin 2024

Le Carreau Scène nationale de Forbach

Nest CDN Transfrontalier de Thionville Grand Est 

Recréation au Lycée Agricole de Courcelles-Chaussy

6 et 7 juillet 2024

Ferme du Buisson dans le cadre du festival Par Has’ART. 

Recréation dans l’agglomération Paris-Vallée de la Marne

« Paysages partagés » : Un théâtre au-dessus des normales de saison

Le cri des cigales, ça déchire ! Le sonomètre marque 80 décibels. 

C’est le bruit d’une rue très animée voire celui du passage d’un train. 

Il est 14h30. Une pinède au dessus du cimetière de Pujaut, commune du Gard, à l’ouest d’Avignon, par-delà le Rhône.

Sieste, soleil de plomb, silence troué de cigales. 

De son XVIIe siècle, le poète japonais Bashô me chuchote dans l’oreillette ce haïku imparable :

閑さや岩にしみ入蟬の聲

shizukasa ya 

iwa ni shimiiru 

semi no koe

Le cri des cigales

vrille la roche –

quel silence ! 

(traduction Atlan et Bianu, 2002)

Hâte de participer à une expérience de théâtre qui sort des sentiers battus. C’est « Paysages partagés ». La dernière représentation au festival d’Avignon, avant Berlin à la fin de l’été. Près de sept heures de théâtre en sept pièces courtes et intermèdes musicaux, « entre champs et forêts ». Les cigales nous accompagneront jusqu’à la tombée de la nuit.

Que peut-on dire en 7h qu’on ne peut dire en 17 syllabes ?

Du théâtre en temps de cigales… La presse, les radios et les télés du jour titrent  « 45° et plus… Europe, Etats-Unis, Japon, Chine : une inquiétante vague de chaleur s’abat sur l’hémisphère Nord » (Libération). À Pujaut, 34°C… seulement.

« L’été 2023 est marqué, en France comme dans le reste du monde, par des températures anormalement élevées, très au-dessus des normales de saison, un des signes les plus directs du changement climatique selon les scientifiques. » (Le Monde)

Au loin, le Mont Ventoux a le sommet noyé dans une brume de chaleur…

On a besoin de beauté

Des questions affluent, bien entendu. À quoi bon théâtre et poésie par temps de crise ? Crises majeures qui éloignent presque les grandes questions trop longtemps ressassées. Parmi les réponses – simples mais essentielles – que l’épidémie de COVID nous ont enseigné : On a besoin de beauté. À ces questions, les initiateurs de « Paysages partagés », Caroline Barneaud (Théâtre Vidy-Lausanne) et Stefan Kaegi (Rimini Protokoll) en ajoutent d’autres :

« Et si le paysage était un théâtre? Et si l’art ne représentait pas l’environnement mais nous permettait d’en faire une expérience collective? Qu’est-ce qui se joue aujourd’hui dans notre relation à la « nature » et ses représentations, dans les relations entre ville et campagne alors que climat et ressources entraînent une nouvelle conscience des fragilités et des interdépendances ? »

Il est bientôt 15h. Un homme vient poser un extincteur au pied d’un pin qui porte déjà deux panneaux : « Attention au feu » et « Interdiction de fumer ».

— Attention, restez pas là, vous êtes assis sous un nid de frelons. 

— … !?

Des papillons jaunes virevoltent en nombre dans l’air surchauffé. Ils alternent des vols planés et d’autres, frénétiques. Ils semblent jouir d’un silence nourri des stridences des seules cigales.

Précédant le groupe de spectateurs qui viendra d’Avignon dans des bus loués par le Festival, un couple arrive en éclaireur. Ils sont de Pujaut et me racontent qu’il y a plus de quatre cents ans la plaine était un étang qu’il a fallu assécher pour s’y installer et planter des vignes. Ils ont célébré cet anniversaire en 2012 avec « les amis de l’étang », amis qui signent une belle table d’orientation qui domine les falaises et… un paysage qui ouvre l’horizon. Sur le plateau, ce panneau d’avertissement : « Risque de chute au-delà de cette limite », risque bien réel au-dessus des anciennes carrières. La falaise n’est pas qu’une métaphore. Au loin des parapentistes jouent les papillons jaunes dans les brumes qui enveloppent la plaine.

Le groupe de spectateurs arrive. Distribution de couvertures (pour s’asseoir) et de casques audio, disponibles en français et en anglais (le festival d’Avignon est international).

Bouche-à-oreille avignonnais

Dans la pinède, à flanc de colline, deux à trois cents amateurs s’installent au fur et à mesure de l’arrivée des bus.

© Christophe Raynaud de Lage

Le casque isole du bruit des cigales. Une voix enfantine dit à l’oreille : « Bienvenue à Paysages partagés. Veuillez trouver un endroit entre les arbres et vous asseoir sur votre couverture. La première pièce va commencer dans une demi-heure, alors s’il vous plaît détendez-vous. » Musique planante. Rhombe entre les oreilles. Les cigales sont oubliées.

C’était sans compter sans les voisins de colline. Alors que certains s’oublient dans un repos réparateur, d’autres se racontent les pièces déjà vues au festival. Racontar audible malgré le casque.

  • Est-ce que vous avez vu « Angela » ? [« Angela (A Strange Loop) », conte futuriste où Susanne Kennedy met en scène une influenceuse sur TikTok, en proie à une crise existentielle.]
  • Oui, à Bruxelles.
  • C’était bien ?
  • Quand tu as compris le dispositif, c’est toujours la même chose.

À Avignon, cela s’appelle le bouche-à-oreille. Pas besoin de sonomètre. [sur Angela, voir le reportage d’Arte]

Ambiance pique-nique, sieste, selfie. Une femme mange des tomates crues. Un homme enlève ses espadrilles. Le public s’est placé de lui-même en vis-à-vis sur les deux versants à l’aplomb d’un petit val.

L’ enjeu est-il de faire-commun, de se constituer en public, d’affirmer un être-ensemble ? Dans quatre heures, on sera à touche-touche.

Ça commence.

« Allongez-vous. »

S’ensuit une conversation entre quatre personnes, dont une fillette de 8 ans et demi. Il y a un météorologue, un psychanalyste, un garde-forestier. Deux hommes, une femme. La femme est ukrainienne. C’est une conversation enregistrée qui semble réelle. Nous sommes dans l’ère de la guerre en Ukraine, une guerre commencée le 24 février 2022.

La fillette aime poser des questions : « Tu parles aux arbres ? Qui a dormi dans une forêt ? De quoi tu as peur ? »…

… et quelquefois y répondre :

  • Qu’est-ce que la magie ?
  • La magie, c’est un moment qu’on passe ensemble.

Impression d’être dans une émission de France-Culture. Le son est bon. Mais… si je suis dans une émission de radio, je ne suis pas « entre champs et forêts » ? La pinède ne serait-elle qu’un simple décor ?

Questions prises au sérieux 

Pourtant, le programme annonce que « les artistes proposent des pièces qui postulent que le paysage n’est pas une toile de fond, invitant à s’immerger à l’intérieur, à entrer en relation autrement et collectivement, à déplacer les perspectives habituelles, à mettre en lumière l’invisible et quelques-unes des fictions qui gouvernent nos perceptions de la nature. »

La femme chante une chanson d’Ukraine. C’est très beau. « J’ai commencé à chanter le 25 février. J’ai chanté dans la rue. Les passants me donnaient des pièces. Je n’en voulais pas. Mais j’ai continué à chanter. J’ai accepté les pièces. L’argent à servi à aider les hommes de chez moi qui sont partis combattre. »

Le scientifique : « Entre vingt et quarante ans, ces arbres n’ont pas le temps de développer leurs racines, ils tombent. »

Il y a beaucoup de questions. Chacune est prise au sérieux. Chacun y répond, selon ses connaissances ou son point de vue. Certains spectateurs consultent leur dépliant de présentation, « une cartographie » des lieux et des propositions théâtrales. Il y est écrit : « Nous sommes dans une immersion sonore qui renverse les perspectives ».

Fin de la première pièce, signée Stefan Kaegi.

Le public se lève et se répartit en groupes de couleur : bleu, rose, vert. On suit un porteur, une porteuse de fanion. Pour la prochaine pièce, le public est donc réduit au tiers.

Avec le groupe bleu, direction une toile ajourée entre des arbres. Elle représente un littoral entre des rochers. Une toile qui surplombe le vide de la vallée. Pas besoin de casque audio. Une voix dit : « Choisissez une place… le monde n’est pas immobile mais choisissez de le rester. Prendre position, c’est important. » Prendre position… belle expression, une nouvelle forme d’engagement ? Je me souviens de Marc de Gouvenain, traducteur, éditeur, qui m’avait montré lors d’une randonnée dans les Alpilles (c’est à une centaine de kilomètres plus au sud) comment s’allonger au bord d’une falaise, la tête en bas, et observer le paysage à l’envers. C’est forcément… renversant.

« Maintenant, concentrez-vous sur les détails… ce gris aiguisé transperce le ciel… comment ce serait de se laisser rouler le long de la pente… quel est ton paysage ? Il existe une infinité de manières de le traverser, alors que tu es là à le regarder… » Cette démarche poétique, philosophique, signée Marco D’Agostin et Chiara Bersani est convaincante, beaucoup plus qu’une autre qui sera assénée plus tard, entre chien et loup.

Très haut, les parapentistes évoluent dans le bruit explosif des cigales. Seraient-ils des figurants convoqués par le dieu Hasard ? C’est beau. Bashô toujours, cette fois traduit par René Sieffert :

Ah le silence

et vrillant le roc

le cri des cigales 

« Il y a le corps d’un·e artiste en situation de handicap choisi·e dans la communauté artistique locale ; il y a les corps des spectateur·rice·s, à qui l’on demande de se positionner et de se repositionner ; il y a le corps de quelqu’un qui est parti si loin qu’on ne peut plus que l’imaginer », écrit la cartographie.

« Bientôt, quelqu’un partira, quelqu’un restera. »

On partage le thé avec Guillaume, Marseillais, tétraplégique. On l’applaudit d’avoir joué son propre rôle.

© Christophe Raynaud de Lage

« Le paysage est une image au bord de laquelle se trouve le corps », dit la voix.

Fin de la deuxième pièce.

Toujours les cigales qui écrasent tout. 

Entre les pièces sans comédiens (c’est du land art performatif, me souffle-t-on dans l’oreillette) mais où son et paysage occupent les rôles principaux, les musiciens de Ari Benjamin Meyers proposent leur partition. Tantôt allongés, tantôt debout, volontiers espiègles.

Ailleurs, un duo de voix, Sofia Dias et Vitor Roriz, demande au public qui a retrouvé le casque sur les oreilles de se disposer en deux grands cercles concentriques. On se prend par la main, on s’offre une branchette, une pierre, on essaie de s’imaginer en élément du paysage. C’est détendu. On a pour consigne de « se tourner jusqu’à rencontrer les yeux de quelqu’un ». On devient miroir l’un de l’autre. On veut nous faire entendre « les bruits de notre paysage corporel ». 

Humus suisse et sèche Occitanie

À la pause repas, on échange nos impressions. Plutôt bonnes. On fait connaissance. Tiens ! un visage reconnu, c’est la curatrice qui passe par là, chargé d’un plateau repas qu’elle veut remettre à une personne qui n’en a pas. Caroline Barneaud : « Nous ne sommes pas en Suisse [où la pièce a été créée]. On sentait l’humus entre les doigts. Ici, c’est sec. » Elle souligne l’adaptation des propositions théâtrales au paysage d’accueil.

À la reprise, alors que la chaleur devient largement supportable, nous nous retrouvons face à des vignes d’un vert éclatant. Chacun a pris son petit siège pliable Quechua.

Place au théâtre documentaire d’Émilie Rousset, metteuse en scène française, qui utilise l’enquête pour créer des pièces, des installations et des films. Après les paroles d’une directrice d’une fédération d’ONG environnementales spécialisée dans la Politique Agricole Commune, on assiste à un dialogue entre Corentin, viticulteur sur son tracteur, et un animateur qui lui pose toutes sortes de questions, un peu le Parisien égaré entre les ceps. Humour et sérieux alternent, selon le même principe : toute question, même la plus farfelue, mérite réponse.

© Christophe Raynaud de Lage

On apprend grâce aux recherches d’une bio-acousticienne que l’alouette maitrise 300 à 350 unités sonores (les syllabes de sa « langue »).

  • C’est quoi pour toi écouter ? demande l’animateur.
  • C’est prêter attention, savoir qui est là.

Cette proposition de théâtre documentaire est très réussie. Elle offre une vision complexe du paysage en intégrant le travail de la terre par les viticulteurs.

Cigales et sonos partagées 

En revanche, alors que nous sommes au crépuscule, le texte défilant sur un ciel qui change de couleurs est décevant. Entre ton moralisateur et grandiloquent, la « Nature » [sic] se rebelle par phrases courtes interposées dans un monologue interminable. C’est signé El Conde de Torrefiel. Cela ne correspond pas à l’expérience que l’on vient de traverser, riche et stimulante. C’est hors du champ initial qui nous indiquait : « le climat et ressources entraînent une nouvelle conscience des fragilités et des interdépendances ». Or, les spectateurs présents semblent particulièrement sensibles à ces questions.

Ari Benjamin Meyers et ses musiciens revenus du diable Vauvert, nous offre un final où les instruments à vent rappellent les chant des oiseaux et la fragile biodiversité. Le hardiesse des cigales s’est estompée. Sept heures durant, on a partagé cigales et sonos. On se sent vivant, voire sur-vivant.

Pour aller plus loin :

Dates de la tournée, sur le site Vidy Théâtre Lausanne.

« La notion de « Paysages partagés » nous invite à penser et questionner notre rapport au paysage réel et au vivant. Que signifie habiter la Terre, non plus comme une scène seulement humaine, mais comme un paysage partagé ? Que fait le paysage au théâtre ? », se demandent sur le site du Festival d’Avignon, Frédérique Aït Touati, chercheuse et metteuse en scène, Caroline Barneaud et Stefan Kaegi, curatrice et curateur de « Paysages partagés », Clara Hédouin, metteuse en scène de « Que ma joie demeure », Marina Ezdiari, responsable RSE d’Audiens. Animé par Christophe Triau, de la revue Alternatives théâtrales. 

Tiago Rodrigues, directeur du Festival d’Avignon, souhaite que la nature soit une « source d’inspiration » théâtrale, sur le site du Dauphiné.

Note de bas de page  

« Écrire entre les langues. Littérature, enseignement, traduction », est le titre d’un colloque qui s’est réuni du 14 au 16 juin 2023 à l’université d’Aix-en-Provence (France). C’était la deuxième édition d’une manifestation universitaire dont la première eut lieu à l’INALCO (Institut des Langues et civilisations orientales), à Paris deux ans plus tôt. Ayant eu la chance d’en avoir été un des auditeurs, j’ai pu bénéficier de quelques unes des 54 contributions, dont voici la trace… entre journalisme et poésie. Merci à Isabelle Cros d’avoir accepté ce texte pour le site  https://ecrire.sciencesconf.org/resource/page/id/25

Page extraite du roman graphique de Zeina Abirached, Le piano oriental (Casterman, 2015)

A l’issue de trois jours de colloque aixois sur les langues, comment ne pas avoir le vertige ? D’abord, il y eut cet oiseau aperçu, en voisin, chez l’amie Marielle :

À la cime du cyprès

la pie prend la pose —

nul abîme en son œil

Traversé que j’étais par quelques-unes des 54 contributions (impossible de les suivre toutes), je me sens groggy… enivré… plein de mondes multiples… Quand Patrick Chamoiseau reconnaît : Je suis explosé d’écriture (cité par Lise Gauvin)… l’humble mais curieux lecteur a-t-il gagné un statut « autorial »

Est-il mieux loti auprès de la pensée d’un Angelo Vannini, débusquant « l’hétérolinguisme » [mot clé du colloque], cette « altérité dans la problématique philosophique de l’intraduisible », cette « injustice épistémique dans la traduction », dont l’enjeu n’est ni plus ni moins résumé par la question : « Comment être partie prenante de la connaissance ? »

Comment naviguer, toujours sonné, dans la « mise en scène du multilinguisme » [chez Chamoiseau comme dans ce colloque d’universitaires Grands-Grecs (dixit Raphaël Confiant) en langues et pédagogies diverses] ?

Le vertige vient des langues, connues ou inconnues, mises en abyme, justement, par cet effet multiplicateur de la recherche universitaire qui s’intéresse à plusieurs langues, dont celle de l’écrivain, écrivaine, qui a sa propre langue d’écriture et, de surcroît, multiplie les langues, quelquefois… pour en faire des thèmes, voire des personnages de roman.

النظرة عبر النافذة

أبداً لن يستنفدَ

الأفوق

Al-nazaru abr al-nāfizah

abadan lan yastanfida

al-‘ufuq

À regarder par la fenêtre 

jamais ne s’épuise 

l’horizon

[extrait du recueil Thoulathiyat, « haïkus arabes », Le Port a jauni, 2021]

Ce lecteur, soûl de lectures et de langues, est soumis à des frappes chirurgicales de pensées romanesque ou universitaire qui lui proposent une « multiplication des délégués à la parole, y compris le lecteur », chez Chamoiseau, toujours, cité par Lise Gauvin, qui, philosophe, conclut, citant sa compatriote québécoise France Daigle en son parler acadien, le chiac,  : « La langue comme la vie n’est-elle pas un long processus d’hybridation ininterrompu ? »

Dans ce contexte de cimes et d’abîmes, le mot « simplexité » (est-ce Chantal Dompmartin qui l’employa ?) fit mouche, intégrant l’oxymore en un brillant exposé…

Quant à Myriam Suchet, après une thèse en 2010 (déjà !) sur « Textes hétérolingues et textes traduits », elle a créé un site qui affiche en son titre l’enjeu du multiple : le françaiS au pluriel : https://www.enfrancaisaupluriel.fr/ et les perspectives du français, « langue étrangée »… Hâte de visiter d’autres sites, dont قلقلة (Qalqalah en arabe), « une plateforme éditoriale et curatoriale dédiée à la production, la traduction et la circulation de recherches artistiques, théoriques et littéraires en trois langues : français, arabe et anglais », ici : https://qalqalah.org/fr/a-propos-de-qalqalah

En réalité, il est aisé de quitter cette griserie, ce frisson, ce tournis… par le haut… comme la pie en son cyprès.

Les impromptus poétiques l’ont montré. C’est une manière slammée de dire en quelques mots repris de la communication tout juste achevée la joie d’avoir fréquenté une pensée en mouvement… en forme de note de bas de page poétique.

Dans le domaine, le poète et néanmoins étudiant Sébastien Gavignet est un maître. Il sait intégrer force mots clés d’une intervention universitaire pour en faire un slam applaudi allègrement. Ici son poème final : https://ecrire.sciencesconf.org/resource/page/id/25

De tous les mots dits en trois jours, je retiens le mot « joie ».

J’ai appris l’existence de la « langue de la joie », celle que l’on apprend par plaisir…, langue objet de recherche pour Laura Laszkaraty.

Il existe le mot « enjailler » (serait-il venu de Côte d’Ivoire ?) : faire la fête, s’amuser…

Peut-être existera-t-il le mot « enjoyer », exprimé par un spectateur d’une soirée théâtrale où chacun dit son mot (préféré, aimé, ou autre). De ce chapeau commun, tendu par les comédiennes Albane Molinier et Julia Alimasi sortirent « pétrichor » (merci Isabelle Cros, l’une des organisatrices enjouée, avec l’angliciste Sara Greaves), « escarpolette », « amour », « merci » et son équivalent arabe en graphie arabe شكراً (« shukran »), « Babel », bien sûr, ou encore le mot zoulou « obangame », le mot périgourdin « atracole », ou encore « guldklump », mot danois pour « pépite d’or »…Notons que « tarentule » a été proposé par deux spectateurs, sans qu’ils se concertent…

Le passant entre les langues, ivre de ces parlers, naviguant en archipels, envie la douce sérénité du poète martiniquais Monchoacchi… « Ni an léko la fé chimen-y nan bouch mwen » (J’ai dans la bouche un écho qui chemine), présenté par Anaïs Stampfli.

Aix : Work in progress de littératures diverses, fabrique de la langue, ateliers d’écriture aux rédactrices plurielles et aux multiples acteurs (dont Florian Targa, qui recommande l’ouvrage de Marina Yaguello, Les Langues imaginaires, Le Seuil, 2006, car, écrit l’essayiste : « Les hommes ne se contentent pas de parler les langues, ils les rêvent aussi »). 

Pascale Casanova nous avait proposé en 2015 un essai fort stimulant sur la « Langue mondiale » qu’est la littérature. Les « Clameurs », que l’artiste et linguiste Jacques Coursil a chantées, résonnent de partitions auxquelles on ne prêtait jusqu’alors que peu d’attention et qui nous sont devenues aussi nécessaires que « l’oxygène naissant » pour citer Aimé Césaire.

Plus d’un siècle après, Victor Segalen et le Divers sont de retour pour notre plus grand bien, peut-être même pour notre survie. La biodiversité des langues et de leurs expressions fait du vivant un être en commun dont les liens nous tissent et nous constituent. Ce réseau de langues et de recherches en affinités constitue un réseau puissant. 

われいまここに

海の青さの 

かぎりなし

ware ima kokoni

umi no aosa no

kagirinashi

Me voici 

là où le bleu de la mer

est sans limite

[Santōka (1882 – 1940)

Cheng Wing Fun et Hervé Collet, Santōka, journal d’un moine zen, éditions Moundarren (2003, 2013)]

Cheminons, bifurquons, traversons… je m’en retourne à mes lectures plurilingues, en écho au colloque.

Ainsi ces trois recueils de poésie.

Le Kokin Waka Shû, anthologie impériale, remarquable recueil bilingue de poèmes japonais d’hier et d’aujourd’hui (Les Belles lettres, 2022), traduit par Michel Vieillard-Baron, qui n’a pas ménagé sa peine sur plusieurs années de labeur. Quelquefois, le japonisant propose deux traductions de ces waka, des poèmes du japonais classique de 31 syllabes, tellement les sens dans la langue sont multiples (le bref en dit long). Et, pour faire bonne mesure, ses notes de bas de page sont en elles-mêmes sources de connaissance et de plaisir (le colloque d’Aix a bien montré que la note de bas de page pourrait constituer un thème de colloque à part entière…).

Le recueil de poésie Aventures dans la grammaire allemande, traduit de l’allemand par Bernard Banoun, écrit par Yoko Tawada, dont le poème très visuel tissé de langues « La fuite de la lune », qui présente une « mixécriture » (sic) de caractères latins et de kanji japonais. Elle-même écrit en deux langues, le japonais et l’allemand (en français pour la plupart de ses titres, chez Verdier, mais ce recueil est publié par la Contre allée (2022)).

Enfin, pour prolonger l’œuvre bilingue de Monchoachi, Nostrum (1982), citons le poète ivoirien (et universitaire suisse) Henri-Michel Yéré, auteur de Polo kouman / Polo parle (Editions d’En bas, 2023), dont le recueil de poésie bilingue, écrit en nouchi (parler d’Abidjan) et en français, et qui n’est pas présenté comme une « autotraduction » mais une double création, est magnifique d’inventions…