James Noël : « J’écris pour avoir de mes nouvelles… »

« J’écris pour avoir de mes nouvelles, me convoquer en un tour de main. Et aussi répondre à chaque fois, comme par erreur, aux chants du cygne de ma terre malade ! La poésie me permet de partir, partir sans me fuir. »
Ainsi clôt l’excipit du recueil de James Noël, écrit avant le séisme du 12 janvier 2010, Des poings chauffés à blanc, l’un des quatre premiers titres des toutes nouvelles Éditions Bruno Doucey , ancien directeur éditorial de Seghers.
Ce poème « Dernière phase » donne le titre au recueil :
Je te tends mes poings
chauffés à blanc
des poings d’émeutier de la langue
des poings d’émeutier de la fin
la faim du monde
qui parle en langage
dans le ventre de la terre
etc.
Une poésie traversée par l’urgence de dire, car « ce n’est pas avec des gants roses qu’on assassine la mort et ses suppôts ».

L’étrangère

Texte d’Aragon, chanté par Léo Ferré, Yves Montand, etc.

Il existe près des écluses
Un bas quartier de bohémiens
Dont la belle jeunesse s’use
A démêler le tien du mien
En bande on s’y rend en voiture
Ordinairement au mois d’août
Ils disent la bonne aventure
Pour des piments et du vin doux

On passe la nuit claire à boire
On danse en frappant dans ses mains
On n’a pas le temps de le croire
Il fait grand jour et c’est demain
On revient d’une seule traite
Gais sans un sou vaguement gris
Avec des fleurs plein les charrettes
Son destin dans la paume écrit

J’ai pris la main d’une éphémère
Qui m’a suivi dans ma maison
Elle avait les yeux d’outre-mer
Elle en montrait la déraison
Elle avait la marche légère
Et de longues jambes de faon
J’aimais déjà les étrangères
Quand j’étais un petit enfant

Celle-ci par-là vite vite
De l’odeur des magnolias
Sa robe tomba tout de suite
Quand ma hâte la délia
En ce temps-là j’étais crédule
Un mot m’était promission
Et je prenais les campanules
Pour les fleurs de la passion

A chaque fois tout recommence
Toute musique me séduit
Et la plus banale romance
M’est l’éternelle poésie
Nous avions joué de notre âme
Un long jour une courte nuit
Puis au matin bonsoir madame
L’amour s’achève avec la pluie

La fureur est tombée sur la ville écarlate, par Michel Lercoulois

La fureur est tombée sur la ville écarlate
La fièvre se recuit dans des bouges saumâtres
Un gamin négligent asperge le trottoir
Exhibant sans pudeur un sexe minuscule
Des hommes apeurés reluquent les mamelles
Des filles blondes aux longues jambes nues
Les mendiants se disputent quelques reliefs pourris
Des voleurs farouches jouent leur butin aux dés
Dans les palais les ministres comptent leur or
Un roi sans joie besogne la chambrière de la reine
Un cul de jatte hagard est posé contre un mur
Les aveugles en passant le piquent de leur canne
Des bourgeoises esseulées pleurent les jours d’antan
Les maris repus de trop de chère bedonnent au fumoir
De jeunes loups naïfs aiguisent leurs couteaux
Sans savoir qu’ils seront les premiers transpercés
Les tendres demoiselles découvrent l’art du stupre
Elles veulent les mâles mûrs affamés et brutaux
Pour cultiver l’obscène entre gens de bon goût
Ailleurs dans les fabriques un vain peuple s’agite
Gens de peu pauvres et puants
Qui triment pour le pain le vin et le taudis
Où s’entasse une marmaille infâme
Aigres parfums de bouffe de merde et de pisse
Avec des cris parfois ou des vagissements
Une vieille à l’article gémit sur son grabat
Peut-être entend-elle les râles du coït
Elle qui aimait tant jadis foutre avec fougue
En bas dans la rue deux ivrognes s’embrassent
Ils mélangent leurs langues sans s’embarrasser
Des relents du pinard
La piquette des dieux
Le nectar des vieux cons
Partout dans la ville la vermine grouille
On est tous frères en Jésus-Christ, pas vrai ?
Sauf que Lui a laissé sa vie dans un film gore
Alors que nous mourrons dans un chenil crasseux
Parce que nous sommes bien des chiens, n’est-ce pas darling ?
Dis-je en la prenant par derrière

[mai 2010]

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Quand papillonnent les points-virgules

Il appert que le « Comité de défense et d’illustration du point-virgule » a disparu de la Toile. Aucune nécro ne le mentionne, comme si broutille il était ; point barre ! Chant du signe ? , s’interrogent les correcteurs du blog renommé Langue sauce piquante.

C’est une triste fin, pronostiqueront les uns ; c’est un triste signe, glousseront les autres ;
on se consolera avec les pages pleines d’éloges voire de componction sur les sites amateurs BibliObs ou Rue 89 ;

nonobstant, on notera la bonne nouvelle, qui nous vient de Facebook avec ce « Mouvement de sauvegarde du point-virgule », créé par les rhéteurs de l’Internet, Clarice Plasteig dit Cassou et Matthieu Fayette. Même si « sauvegarde » fait un peu « monument en péril », ne boudons pas notre joie : le groupe compte à ce jour 801 membres ! C’est peu, mais ça bataille sérieux, avec « une seule consigne », demandent les auteurs : « utiliser le plus souvent possible et à bon escient le point-virgule dans vos écrits. »

Ce « bon escient » nous renvoie à l’indispensable Traité de la ponctuation française, de Jacques Drillon (Gallimard, 1991), entre les pages 366 et 386, vingt pages qui sonnent juste, distribuées en seize séquences, dont les deux premières affichent la couleur : 1. Le point-virgule excite les passions ; 2. Le point-virgule relie et ne sépare pas.

« Le point-virgule, employé à bon escient, est un véritable ciment de la phrase », explique Jacques Drillon (…) Il est un silence minuscule — non pas une pause, mais un silence musical — où se glisse la pensée du lecteur, qui détecte alors ce que la phrase recélait en ses plis : logique, ironie, indifférence… (…) Le point-virgule a régné sans partage sur l’esprit cultivé jusqu’à Claude Bernard, jusqu’à Poincaré, jusqu’à Valéry, et continué de le faire sur les âmes éprises de rigueur (Barrès, Giraudoux), de précision (Proust), de ryhtme (Claudel, Guyotat). On en trouve dans les délires oniriques de Breton, la prose d’Artaud, les poèmes de Ponge, les alexandrins de Queneau, les romans de Blanchot, partout. (Seuls les petits ont pensé s’agrandir en le négligeant.) C’est pourquoi l’on a prétendu, à bon droit, que le point-virgule était l’« expression la plus pure d’une civilisation, la nôtre » (Jean-François Rollin).

Ainsi, dans la haute poésie de Saint-John Perse :

L’ondée de mer est sur le carrelage et sur la pierre du seuil ; est dans les jattes de plein air et les terrines vernissées aux revers de Nubiennes. S’y lavera l’Amante de sa nuit d’amante ; y lavera ses hanches et puis sa gorge et son visage, y lavera ses cuisses jusqu’à l’aine et jusqu’au pli de l’aine.

Amers. »

 » Il roulait son silence devant lui  » (Jacques Ancet pour Henri Meschonnic)

” La poétique est le feu de joie qu’on fait avec la langue de bois “, écrivait Henri Meschonnic, disparu le 8 avril 2009. Paraît à cet occasion, un hommage de Jacques Ancet aux éditions Lettres vives, collection Terre de poésie :

« L’annonce de la disparition d’Henri Meschonnic, en avril 2009, m’a si profondément bouleversé, qu’un texte s’est mis à s’écrire, où ses mots se mêlaient aux miens, sa vie à la mienne. Et, pendant le mois et demi où je l’écrivais, Henri était là, à l’intérieur, dans toutes ces bribes de souvenirs qui revenaient de lui et, à l’extérieur, dans ce printemps qu’il ne pouvait plus voir, dans l’herbe qui poussait à vue d’oeil, dans les traînées jaunes de primevères, dans l’explosion blanche des poiriers, dans les visages … Lire la suite changeants de la montagne. Et, ce que je voyais alors, je le voyais autant par ses mots, par ses yeux que par les miens qui vivaient de toute sa force de parole, de toute sa force de vie. D’où ce titre qui, tout en évoquant le silence de sa disparition, tout en faisant signe vers le titre d’un de ses propres livres, Puisque je suis ce buisson, nous dit, comme il le disait toujours, que dans toute parole vraie c’est le silence qu’on entend. »

Extrait :

On le cherche dans le froissement de l’herbe, le frissonnement des feuillages, la face noire de la montagne. Si tous les mots l’ont quitté, c’est pour mieux rejoindre chaque bouche, y laisser leur semence de soleil et de rire. Il roulait son silence devant lui, sa boule de langage où se mêlent plissements hercyniens, décharges, crépuscules, douleur et cet imperceptible où il posait l’oreille. Il disait : je suis le bousier du temps. Je pousse mes millénaires devant moi, tous mes millénaires.

Un extrait qui fait penser à Césaire :

« J’habite de temps en temps une de mes plaies… je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets. »

« Son oeuvre, considérable, déborde l’érudition comme le cloisonnement entre les disciplines. L’expérience du poème était pour lui inséparable de la traduction de la Bible et d’une importante réflexion théorique sur le langage en général et le rythme en particulier. Son anthropologie historique du langage a valeur de fondation pour les Sciences Humaines et Sociales. » C’est ainsi que l’université de Strabourg présente Henri Meschonnic, à qui elle rend hommage avec l’aide de la Compagnie des Libes, le 22 avril, en une journée intitulée « Nous le passage « .