Édouard Glissant à Téhéran

La médiathèque du SCAC (Service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France) de Téhéran fait d’Édouard Glissant son écrivain du mois.

« Il faut de nouvelles lunettes pour voir le monde à la Glissant (…) Maintenant que ce “Distinguished Professor” de l’Université de Louisiane et de l’Université de New York n’est plus physiquement avec nous, à nous de le rencontrer et de l’entendre à travers ses pages. »

Le SCAC met à la disposition de ses abonnés, plus de 13 000 documents en langue française, ce qui représente « le seul fonds de documentation française actuellement accessible au grand public à Téhéran ».

Londres, capitale du Zimbabwe Nord

Photo: Christiane Kopp, African Writing

Le Zimbabwe se fait connaître depuis plusieurs années par son dictateur Robert Mugabe, son hyperinflation et sa pénurie alimentaire. Depuis 2002, Brian Chikwava a choisi de vivre à Londres. Déjà remarqué par ses nouvelles, il publie son premier roman Harare Nord (éditions Zoé), nom qui désigne par ironie la capitale anglaise, destination de nombreux Zimbabwéens.
Son roman est écrit dans une langue de folie, inspirée tant de la tradition des littératures mêlées entre Nord et Sud que de la littérature caribéenne présente dans la capitale anglaise.

Lire l’interview de l’auteur dans African writing.Parmi les auteurs qui ont inspiré Brian Chikwava, Samuel Selvon, né à Trinidad.

Extrait de Harare Nord (traduction de Pedro Jiménez Morrás), pp. 11 et 12 :

Personne se soucie de me donner des tuyaux corrects avant que je vienne en Angleterre. Alors au moment d’arriver à l’aéroport de Gatwick je déçois ceux de l’immigration parce que quand je m’avance pour présenter mon passeport à l’homme qui mâche du chewing-gum assis derrière son bureau, je profère le mot magique – asile – et je leur décoche un sourire d’Africain autochtone, plein de dents. On m’arrête.
Quelles que soient leurs raisons pour m’arrêter, ceux de l’immigration me laissent partir après huit jours. Je leur en veux pas vu que ces gens ils font rien que leur combine. Mes proches par contre, ils ont une attitude préoccupante : faut que j’attende deux jours de plus pour que la femme de mon cousin vienne m’embarquer.
L’histoire que je raconte à ceux de l’immigration est plus crispée que l’anus d’un voleur. J’ai été harcelé par ces gars à lunettes noires, je leur dis moi, parce que je suis membre des jeunesses du parti d’opposition. Il s’agit pas de faire honte à notre gouvernement en aucune façon, mais si tu leur ponds pas des chansonnettes bien accrocheuses, alors ceux de l’immigration vont jamais te donner une chance de même flairer tes premiers pas dans le pays de la Reine. c’est ça leur genre, d’après ce qu’on m’a dit.
Que ça prenne autant de temps à mon cousin et à sa femme de faire quoi que ce soit à mon sujet c’est pas bon signe. Mais je suis juste content de sortir quand c’est le moment moi.
Je m’attends à ce que mon cousin Paul vienne me prendre au centre de détention, mais c’est sa femme, Sekai, qui vient à la place.
Je dis au revoir aux officiers à la réception en récupérant ma valise. Sekai se tient à quelques mètres de moi, son dos-là droit comme celui d’un soldat prêt à défiler, et sa taille-là plus fine que celle d’une guêpe. Habillée impeccable, mains dans les poches de son manteau-là, elle garde une certaine distance qui suffit à suggérer à ceux de la détention qu’elle a vraiment rien à faire avec moi, mais qu’elle a pas eu le choix. Elle prend même pas le soin de me serrer la main, me salue de loin et regarde ma valise d’un drôle d’air. C’est une de ces vieilles valises en carton que Mère utilisait avant ma naissance et qui a servi à transporter des poulets dans le passé, mais c’est ma valise. Elle a encore l’odeur de Mère dedans.

Extrait de Harare Nord (traduction de Pedro Jiménez Morrás), p. 101 :

J’entre dans la maison et Tsitsi est dans la cuisine avec Shingi ; il est occupé à extraire des mots de sa bouche-là alors qu’elle est occupée à essayer de cuisiner. Elle veut plus parler mais Shingi est occupé à la déranger elle, et à essayer de m’impressionner moi avec des grands mots en shona.
« Tsitsi, ndeyipi ? » je salue Tsitsi.
« Oui, kanjani ? » elle dit.
Shingi, je le regarde dans les yeux mais on se dit rien chaque chaque.
Je m’assieds sur le meuble. Tsitsi attend que l’eau bout quand je sors ma cigarette.

Édouard Glissant, la renaissance de son site officiel (Loïc Céry)

Saluons avec honneur et respect la renaissance du site officiel d’Édouard Glissant. Sous l’impulsion initiale de l’universitaire Loïc Céry, créé en 2006 mais interrompu pour des raisons techniques, il rouvre toujours dans son allant ardent, balan obstiné, mené par la sapiens généreuse de ce spécialiste de Saint-John Perse comme de Glissant, quelques jours après la disparition du poète du Tout-monde, le 3 février 2011.

« Édouard Glissant, une pensée archipèlique » met « à disposition de tout un chacun ce très modeste site Internet, qui n’a pour seul objet que de faire partager une passion et une ferveur glissantiennes qui nourrissent tant de lecteurs par le vaste Tout-monde. Que chacun s’en saisisse, et puisse son usage s’avérer d’une quelconque utilité dans la sensibilisation des uns et des autres à l’oeuvre incandescente d’Edouard Glissant. »

Les « glissantiens » retrouveront les différents hommages rendus en ce mois de février au penseur de la Relation, les uns et les autres apprécieront la présentation de « notions-phares de l’œuvre conceptuelle de l’écrivain » : Tout-monde, créolisation, utopie, tourbillon, tremblement, Relation, digenèse, mondialité. Tous sauront gré d’avoir retracé un parcours de vie exemplaire, décrit par textes, photos et vidéos.

Les chercheurs en génétique des textes comme les amateurs d’éclats poètiques trouveront sur ce site particulièrement inspiré de quoi satisfaire leur curiosité. Un site appelé à s’enrichir régulièrement.

À noter : Loïc Céry est directeur de l’IFUPE (Institut de formation universitaire pour étudiants étrangers, désireux d’acquérir surtout de bonnes bases en culture générale liée à la « civilisation française ». Fonctionne par tutorat, site en préparation).

Édouard Glissant, l’œuvre est devenue elle-même un Lieu (Alexandre Alaric)

« Écrire, jusqu’à ses dernières ressources physiques, écrire jusqu’à son dernier souffle, telle fut la vie d’Edouard Glissant, chercher à s’installer au Lieu de l’écriture vivante, au Lieu que son œuvre ne cessera maintenant à chaque lecture de configurer, d’occuper, d’interpeller, il dirait certainement de «héler». L’œuvre a brusquement surgi vivante contre la mort, le départ d’Edouard Glissant, lui restitue ses frontières, ses limites, ses traces, ses poétiques, ses esthétiques, sa philosophie : tout ce qu’il a essayé de penser, et d’amasser inlassablement. Elle est devenue autonome et réflexive, point besoin de médiateurs, elle renvoie à elle-même, elle nous renvoie à nous-mêmes, elle pratique la relation, elle relaye, relie, relate, tous ses propres dits. Elle est devenue elle-même un Lieu, comme l’œuvre de W. Faulkner, dont il dévoile les « ouvertures infinies » et les impossibles, « Faulkner, Mississippi » et comme celle de Saint John Perse, ces deux maîtres. »

Lire la suite de l’hommage d’Alexandre Alaric, L’impensé d’une écriture belle de monde, dans Madinin’Art. Et son article antérieur, Le migrant nu dans Cairn.info.

Édouard Glissant, Aimé Césaire (Hanétha Vété-Congolo)

« Contrairement à ce que tient le verbe courant, la pensée de Glissant se démontre dans la continuité logique de la pensée de Césaire. Ce que Césaire a prôné est, non pas que la souche unique de l’identité est de l’Afrique puisque comme Senghor, il a honoré sa francité, l’a acceptée et pratiquée sans retenue mais plutôt que, l’une des souches importantes étant systématiquement démise, sauvagement exclue, elle devait elle aussi être reconnue et mise à sa place juste de contributrice. C’est déjà là, le discours inclusif que Glissant nomme en ses termes, « Créolisation », « identité-rhizome », « identité-relation », « diversalité » ou « pensée du métissage ». » (Hanétha Vété-Congolo, Brunswick, Maine, USA, Potomitan)

Edouard Glissant, Harry Roselmack et l’identité nationale

« Edouard Glissant représente pour moi, Français, Caribéen, Noir, l’un des premiers intellectuel (de mon île de surcroît) à avoir anticipé l’évolution inéluctable de notre monde vers plus de relations entre les identités, plus d’échange, de mixité et donc de confrontations possibles. C’est cette lucidité extraordinaire, pour ne pas dire extra-lucidité, qui a donné lieu à ce qu’il a appelé la créolisation, puis le « Tout monde ». Je pense que les concepts de mondialité esthétique, poétique en complément de la seule mondialisation économique ou encore d’identité-relation en opposition aux identités-racines (récemment conceptualisée en France sous le terme d’identité nationale) sont des notions qu’il nous serait utile d’explorer. » Harry Roselmack, présentateur TF1, Observatoire de la diversité.

Édouard Glissant, la nécrologie du Guardian

« Édouard Glissant, poète martiniquais, écrivain et universitaire dont le travail a été fondé sur le colonialisme », titre le quotidien britannique The Guardian dans son édition du 13 février, un article très complet signé Celia Britton :

« Le cœur du travail de Glissant, composé de huit romans, neuf recueils de poésie, une pièce de théâtre et quinze essais, constitue non seulement une profonde réflexion sur le colonialisme, l’esclavage et le racisme, mais aussi une puissante vision d’un monde où fleurit la diversité culturelle. Il a été finaliste pour le prix Nobel de littérature en 1992. »

Édouard Glissant, la somptuosité d’une écriture (Joël Des Rosiers)

Nul n’a jamais vu se déplacer avec autant d’émotion que moi, ce Golem lourd et vacillant sur ses pieds de glaise, rôdant parmi les étals de livres d’un marché de poésie, pour commettre quelque inaltérable dédicace « par les feux, par les fers, par l’argile immortelle » dans la gloire et l’extase d’une écriture qui aurait enfin triomphé des îles, rouées de sucre. Diable, Édouard Glissant aurait-il donc disparu en laissant de dignes héritiers s’autoriser toutes les méprises? Mais nous avons beau affirmer que sa mort, à la douleur exquise, est une crise de la relation, déjà elle s’apparente à l’accointance solidaire et antagoniste qui n’est pas sans évoquer celle du maître et de l’esclave. Car quiconque esclave signe une œuvre de grande importance est bien plus noble que maître.

Qu’avions-nous à craindre de la somptuosité d’une écriture qui recèle de nombreux sortilèges dont l’un procède par boucle, l’autre par déambulation, l’autre encore par concaténation sinon la solarisation de notre conscience (on pense au travail photographique de Man Ray)? (…)
Et nous sommes incapables d’exprimer nos grands fonds de détresses ou de répondre à celles des figures humaines qui l’entourent, le rêve de l’homme suffoquant sous un manteau d’éloges et d’encouragements. Du moins, me dis-je, je n’ai pas tout lu et j’ai peut-être mal lu certaines de ses œuvres mais j’ai entendu sa voix vrombir Les Grands Chaos comme si la poésie était en danger, au sein d’un discours d’une sublime sauvagerie. Joël Des Rosiers, Potomitan.