Haïti : « Rebâtir en lisant »

Lecteurs vous pouvez aussi participer à la reconstruction d’Haïti. Comment faire ? En lisant, répond l’association Monique Calixte avec la librairie Les Oiseaux rares.

Que lire ? vous demandez-vous, lecteurs solidaires d’Haïti. Une forme de réponse est donnée à la librairie Les Oiseaux rares avec l’opération Haïti, lectures d’avenir, cinq jours de lectures, à partir de ce 30 janvier, 1 rue Vulpian Paris 13e.

Détails des textes lus ici.

Haïti : lodyans et lodyanseurs (Georges Anglade)

Je choisis le genre littéraire qui m’a fasciné avant même d’avoir 15 ans, la lodyans haïtienne, cette histoire racontée le soir, la littérature orale haïtienne de bonimenteur, consistant à mentir pour dire plus vrai que vrai. J’ai plongé très tôt dans ce genre littéraire avec en héritage un certain talent d’ailleurs venant de ma mère.
Je m’inscris donc dans la littérature haïtienne sur un angle seulement ; ma contribution à la lodyans.
Mes inspirations remontent à mon enfance et à mes rencontres avec d’excellents lodyanseurs. Il y a eu d’abord la gouvernante (Cétimène) quand j’étais petit – j’étais le quatrième de fratrie –, une raconteuse d’histoire exceptionnelle. Puis à 10-12 ans, je rencontre le grand raconteur d’histoires, Dieudonné, à Aquin (dans la province). Je fais la connaissance de Noémie Jean puis à 18-19 ans, alors que je suis un jeune professeur à Saint-Pierre, je suis moi-même raconteur d’histoires, mais cette passion n’a pas de débouché littéraire, car en français, la nouvelle courte n’a pas l’impact qu’elle peut avoir en anglais, allemand ou espagnol.
Extrait de l’entretien de Georges Anglade, invité d’Étonnants voyageurs Haïti 2010 et disparu dans le sésime du 12 janvier, propos recueillis par Thomas C. Spear, entretien disponible en version vidéo et en version écrite sur le site d’Île en île.

Dans la notice biographique de Georges Anglade, Françoise Naudillon précise :

« La lodyans doit être classée parmi les créations collectives haïtiennes les plus significatives que sont le Vodou, le créole, la commercialisation par madansara, le compagnonnage des jardins paysans, la peinture, le marronnage, la gaguère des combats de coqs, le carnaval etc. Et cette lodyans est le mode littéraire le plus généralisé, le plus populaire, le plus ancien aussi dans l’expression du romanesque de ce peuple profond tel qu’il s’exprime en son pays profond. » (Avant-propos, Blancs de mémoire)

Haïti : objets culturels interdits de commerce, souhaite l’Unesco

« L’UNESCO a appelé vendredi à interdire provisoirement le commerce d’objets d’art et d’artisanat haïtiens, afin d’empêcher des oeuvres issues de pillages de quitter le pays.

La directrice générale de l’UNESCO Irina Bokova a expliqué à l’Associated Press que son institution lancerait une campagne visant à protéger les objets qui se trouvent dans les musées et sites historiques du pays ravagé par le séisme. « Cela afin de ne pas retrouver ces objets en vente chez Christie’s demain », a-t-elle argumenté. (…)

Parmi les sites qu’elle espère faire protéger en priorité figurent le palais présidentiel et la cathédrale de Port-au-Prince, tous deux très endommagés, ainsi que des édifices de la ville de Jacmel. »

Source : Associated Press

Haïti : printemps littéraire

À paraître prochainement sur Haïti (les résumés sont de l’éditeur) :

En février :
Kettly Mars, Saisons sauvages, Mercure de France
En 1960, à Port-au-Prince, Daniel Leroy, militant communiste, a été kidnappé en raison de son opposition au régime didactorial de Duvalier. Sa femme Nirvah rend visite à Raoul Vincent, secrétaire d’Etat macoute, pour lui demander de traiter son mari avec clémence. Il accepte à condition que celle-ci devienne officiellement sa maîtresse. Elle cède à son chantage pour garder Daniel en vie.

Le Serpent à plumes pour Haïti, textes de Dany Laferrière, David Damoison, Louis-Philippe Dalembert, etc. photographies Fred Koenig, Le Serpent à plumes
Les bénéfices de la vente de ce recueil de nouvelles sont destinés à l’hôpital de la communauté haïtienne, à Port-au-Prince.

En mars :

Lyonel Trouillot réunit plusieurs textes d’auteurs qui ont écrit sous l’influence du séisme du 12 janvier 2010 (Actes Sud)

Lionel-Edouard Martin, Vers la muette, Arléa
Ce roman explore le réseau de communication constitué par le narrateur mandaté par son Ministère de tutelle en Haïti, sa mère et une femme qu’il connaît peu, Clara-Lise, avec qui il échange des SMS littéraires.

Nick Stone, Tonton clarinette, Gallimard
traduit de l’anglais par Marie Ploux et Catherine Cheval
Après avoir passé sept ans en prison pour avoir tué des meurtriers dans une histoire de rapt d’enfant, Max Mingus rencontre Carver, un banquier haïtien qui l’engage pour retrouver son fils.

Marie Redon, Des îles en partage : Haïti, République dominicaine, Saint-Martin, Timor, Presses universitaires du Mirail-Toulouse. Quispeya (Haïti-République dominicaine), Saint-Martin et Timor sont des îles de taille réduite pourtant divisées par une frontière politique. L’analyse comparative du partage insulaire permet de poser la question de la relation île-frontière.

Louis-Philippe Dalembert et Lyonel Trouillot, Haïti : la littérature haïtienne aujourd’hui, Philippe Rey
Avec CD des témoignages et inédits d’auteurs enregistrés.

En avril
Ben Fountain, Brèves rencontres avec Che Guevara, traduit de l’américain par Michel Lederer, 10-18
Un jeune ornithologue prisonnier des FARC constate à ses dépens que la révolution est aussi un business. Un expatrié est mêlé à un trafic d’art à Haïti, etc. Ces nouvelles prennent le monde entier pour cadre, de la Colombie à la Sierra Leone en passant par Vienne fin de siècle.

Haïti’n Morbraz

A signaler la critique de Clair de Manbo, premier roman de Gary Victor, par Morbraz :

La grande question qui émerge à la recension des œuvres romanesques de Gary Victor, est la suivante : à quoi sert de s’être si brillamment libéré si c’est pour qu’existe sur ce morceau d’île, le plus grand des malheurs et qui y semble incrusté pour durer encore et encore? Et on repense à cette conclusion de Céline « …c’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir. »

Meeting poétique : « Haïti, terre meurtrière et d’immortalité »

Un Meeting poétique, « Haïti, terre meurtrière et d’immortalité », réunira plusieurs intellectuels et poètes à la Maison de la Poésie (Paris), dimanche 31 janvier 2010 à 19 heures : Jean Métellus, Claude Mouchard, Bruno Doucey, Daniel Maximin, Edgar Morin (sous réserve), Léonie Simaga.
Rencontre organisée par La Maison de la Poésie et Le Printemps des Poètes, en partenariat avec Médecins du Monde. Entrée libre, dons versés à l’association Médecins du Monde.
Maison de la Poésie Passage Molière 157, rue Saint Martin 75003 Paris.

De Bruno Doucey, lire l’hommage à Georges Anglade, tué dans le séisme du 12 janvier, sur le site d’Étonnants voyageurs.

En Haïti, la littérature ne plaît pas à tout le monde

Voici la lettre envoyée de Port-au-Prince (Haïti) par Louis-Philippe Dalembert aux prises avec la petitesse rance et le colonialisme sordide.

Louis-Philippe Dalembert est auteur d’une thèse de doctorat en littérature comparée sur l’écrivain cubain Alejo Carpentier (université de Paris III-Sorbonne Nouvelle). Derniers titres parus : Les dieux voyagent la nuit Le Rocher, 2006, Epi oun jou konsa tèt Pastè Bab pati (en créole), Éditions des Presses Nationales, 2008, Le roman de Cuba Le Rocher, 2009.

 

Cher Michel Le Bris,

Je ne sais plus si j’ai encore envie ni si, même en le voulant, je pourrai participer à l’émission La Grande Librairie à prévue le 28 janvier prochain en hommage aux victimes du tremblement de terre en Haïti. En tout cas, un certain M. Hervé Lebarbé m’a menacé, ce midi, de ne pas me laisser partir demain mercredi 27, malgré l’autorisation écrite déjà apposée sur mon passeport par la personne en charge. Dans cette situation difficile que nous vivons tous ici, je n’ai pas, en plus, envie de faire face aux préjugés de ce monsieur qui, visiblement, en a après les Haïtiens.

Tout a commencé à mon arrivée à la résidence de l’ambassadeur, le Manoir des Lauriers, où ont rendez-vous ceux qui souhaitent partir (repartir, dans mon cas) d’Haïti pour aller en Guadeloupe d’où ils peuvent prendre un avion pour Paris. De nombreuses personnes sont agglutinées devant la barrière de la résidence. Malgré la tension, l’ensemble des gendarmes en charge de la sécurité reste d’une grande courtoisie. Il convient à la fois de le souligner et d’apprécier à sa juste valeur leur fair-play. Idem pour le personnel de l’ambassade, en particulier Mme Chantal Roques. Jointe au téléphone, elle m’avait suggéré de préciser ma situation d’écrivain invité à la deuxième édition du festival Etonnants Voyageurs qui, comme vous le savez, n’a pu avoir lieu à cause du séisme.

Tout le monde est donc très courtois, sauf ce monsieur que, à un moment, j’entends traiter les gens en attente de « bande de bourriques qui ne comprennent ni le créole ni le français ». Pour ma part, tandis qu’il vise mon passeport, après lui avoir fait savoir que je suis le dernier écrivain invité d’étonnants voyageurs à ne pas être encore reparti, je lui demande si, à sa connaissance, il y a un avion prévu aujourd’hui. J’ai droit à : « Ici, on ne fait pas de la littérature », alors qu’il vient juste de répondre à deux journalistes français qui lui avaient posé la même question de revenir vers 15 heures… Je n’ai, bien entendu, pas relevé la provocation. Une fois à l’intérieur, tous ceux qui sont passés par ses fourches caudines ne cessent de se plaindre de son arrogance. D’après ceux-là, certains ont l’air de bien le connaître, il serait venu en renfort de Guadeloupe.

 

Une heure plus tard, une dame, peut-être du service consulaire, procède à un dernier contrôle des passeports, destiné visiblement à établir les priorités. Monsieur Hervé Lebarbé est assis à ses côtés. Une Française d’origine haïtienne, venue de province, et qui en est à sa quatrième tentative de départ depuis samedi, a le malheur de demander à la dame s’il y a un avion prévu dans la journée. M. Lebarbé, qui décidément apprécie les formules provocatrices, intervient pour dire : « Ici, ce n’est pas un aérotap-tap » ; le tap-tap, comme tu le sais, désigne les taxis collectifs en Haïti. Il n’a pas d’heure de départ ni d’arrivée.

Après nous être fait dire qu’il n’y a pas de vol prévu aujourd’hui et de revenir le lendemain, certains d’entre nous sont restés dans la cour de la résidence en attendant qu’on vienne nous chercher. A l’invitation d’une autre dame, M. Barbé s’approche et nous demande, en hurlant, de ne pas rester dans la cour. Ce que, soit dit en passant, il n’a pas cessé de faire chaque fois qu’une voiture pénétrait ou sortait de la cour. Cette fois-ci, je lui demande de s’adresser aux gens sur un autre ton. Il nous doit, ai-je ajouté, au moins le respect. Ce à quoi il répond qu’il a le droit de nous adresser la parole comme bon lui semble, et que nous pouvions, si nous le voulions, porter plainte : « Je n’en ai rien à branler », dit-il en appelant les gendarmes. En ce qui me concerne, s’est-il adressé à moi en particulier, je n’aurai qu’à prendre un avion privé, car il ne me laissera pas rentrer à la résidence.

Au moment où des marques de sollicitude nous viennent du monde entier, en particulier de la France, voilà comment ce monsieur Lebarbé se permet de traiter les gens. Je tenais, cher Michel, à ce que tu le saches.

Bien amicalement,

Louis-Philippe Dalembert

Lucien Lemoine par Amadou Lamine Sall

« Vous n’avez pas donné une mauvaise réputation à la culture, notre famille commune. Vous ne serez pas de ceux qui ont mis des moustaches à la Joconde. J’ai appris avec vous qu’un livre est un monde, que chaque page est une ville, chaque ligne une rue, chaque mot une maison. Vous avez été pour moi, comme Senghor, un musée vivant où je n’ai pas encore cessé de rencontrer de si belles œuvres et si nourricières. Dans votre vie si remplie, vous n’avez pas donné UNE place à la beauté, mais TOUTE la place. »

Hommage à Lucien Lemoine, né à Jacmel (Haïti), mort à Dakar (Sénégal) le 13 janvier 2010 par Amadou Lamine Sall, Africultures , 5/2010

Refonder l’Etat, un enjeu historique (Laënnec Hurbon)

« La caractéristique principale de l’Etat haïtien a été son impuissance à répondre à un certain nombre de revendications de base exprimées depuis la chute de la dictature en 1986 : scolarisation universelle (15 % seulement des écoles sont publiques et l’analphabétisme s’élève à environ 50 %), relance de l’enseignement supérieur et de la recherche, demande d’électricité et d’eau potable (38 % de la population y ont accès), demande de sécurité pour le citoyen et la propriété, lutte contre la corruption et l’impunité relative au vol des biens publics et aux actes de banditisme.

(…)

L’on sait que la société haïtienne dispose de capacités de se relever face à l’Etat effondré, car on a assisté à de nombreux gestes de partage entre les survivants dans tous les quartiers ; bien plus, le pays dispose des ressources d’un riche imaginaire et d’une grande créativité culturelle. Autant de signes d’un espoir qui ne doit pas être déçu et qui ne saurait se contenter de l’aide matérielle, aussi nécessaire soit-elle. »

Laënnec Hurbon, Directeur de recherche au CNRS, professeur à l’université Quisqueya (Port-au-Prince), extrait de l’article « Refonder l’Etat, un enjeu historique« , Le Monde, 28/01/10, suppl. Haïti, année zéro.

Reconstruisons le lien entre la France et Haïti (Alain Foix)

« Il est aujourd’hui fondamental de rappeler que le mot fraternité qui frappe notre emblème, nous le devons à Haïti, notamment à l’intervention d’un certain Belley, député noir haïtien envoyé en 1794 à l’Assemblée nationale par Toussaint Louverture, dans une délégation symbolique de trois députés, un blanc, un mulâtre et un noir. Le mot fraternité qu’il prononça, repris par l’abbé Gragoire et par l’Assemblée, ornera définitivement notre emblème à partir de 1795, venant rejoindre le couple liberté-égalité jusque-là sans enfant, et renforçant le lien dans une trinité indéfectible. »

Alain Foix, Rebonds, Libération, 27/01/10 : « Reconstruisons le lien entre la France et Haïti ».