Renaissance, Régénération et Ressassement par Glissant et Chamoiseau

Le cyclone Dean qui n’a pas fini de faire des dégâts -aujourd’hui en Amérique continentale- a causé la destruction des bananeraies antillaises, le premier employeur privé de Martinique et de Guadeloupe. Douze mille personnes seraient directement concernées. A la veille du voyage du Premier ministre et d’un comité d’experts pour évaluer les dégâts du cyclone Dean aux Antilles, les écrivains Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau ont adressé une lettre ouverte intitulée « Renaître, aprézan ! », aux présidents des Conseils régional et général et à tous les élus de la Martinique.

On peut lire l’intégralité sur les sites Gens de la Caraïbe : http://www.gensdelacaraibe.org/ et Potomitan : http://www.potomitan.info/matinik/aprezan.php, et dans Le Monde daté 25-26 août 2007.

 Cette lettre ouverte se termine ainsi : 

Extrait : 

 » C’est au nom de ces milliers emplois, toutes ces désespérances, qu’il faudrait oser l’aprézan décisif : penser, imaginer, se projeter, désirer un futur. Quitte à être massivement subventionnés, quitte à recevoir des tombereaux de secours bienveillants, pourquoi les affecter au seul réamorçage du cycle de la dépendance ? Pourquoi ne pas en faire le souffle d’une renaissance en les affectant à une restructuration déterminante ? Pourquoi ne pas préciser un aprézan à court, à moyen et long terme pour s’éloigner de l’agriculture pesticide pour une agriculture raisonnée, raisonnable, ouvrant à une agriculture totalement biologique ? Pourquoi ne pas définir un aprézan d’apurement des sols et de reconversion qui, en moins de vingt ans, rapprocherait la Martinique de cette fameuse globalité biologique (Martinique bleue, Martinique pure, Terre de régénération et de santé, Terre de nature et de beauté…) que nous ne cessons de proposer depuis une décennie et que d’autres auprès de nous envisagent déjà ?   1000 km2 cela peut se saisir, se ressaisir, cela peut se nettoyer, se maîtriser, se soumettre à une volonté claire, une intention globale qui nous ferait renaître et surtout naître au monde. Aprézan. »   23-02, 9 ko, 165x226Rappelons que par le passé Glissant, Chamoiseau (avec Delver et Juminer) avait voulu mobiliser pour la « Martinique, premier pays biologique du monde ».Extrait :

 » Les conditions générales des Antilles, de la Guyane et de la Caraïbe (des îles, ou des espaces facilement nettoyables, aisément transformables) font que la valeur ajoutée que nous pouvons envisager résulterait d’une production à caractère biologique, dont la demande grandit irrésistiblement sur le marché mondial. Il nous faut occuper ce créneau. C’est pourquoi, depuis quelque temps déjà, certains d’entre nous ont proposé de mettre en place, en Martinique, le projet global d’une économie centrée sur des produits biologiques diversifiés et de conquérir sur le marché mondial le label irréfutable « Martinique, pays à production biologique », ou « Martinique, premier pays biologique du monde ». Nous appelons les Guadeloupéens, les Guyanais et les Martiniquais à considérer la nécessité d’une telle orientation même si, dans chacun de ces pays, un projet de cette nature peut passer par des voies différentes, par exemple un accomplissement technologique en Guyane. « 

Ce texte, intitulé  » Manifeste pour refonder les DOM  » avait été publié dans Le Monde le 21 janvier 2000…  

Comme le temps passe, comme le temps presse… 

Maryse Condé, Guadeloupe amer natal

LE COEUR A RIRE ET A PLEURER | livres: MARYSE CONDE | ISBN: 2266098683 Dans un entretien à Gérard César de Télé Guadeloupe, diffusé le 12 juillet, l’écrivaine Maryse Condé a annoncé qu’elle quittait la Guadeloupe après 22 ans de séjour. Elle s’installe définitivement à New-York. Elle vivra entre la cité américaine et Paris.

Ses propos vont sans doute faire l’effet d’une bombe aux Guadeloupéens…

« Le tour d’esprit que j’ai, qui est assez critique, assez lucide, qui essaie toujours de faire la part des choses, qui refuse la mythification, l’idéalisation facile, n’a pas convenu aux Guadeloupéens. Ils aiment les gens qui disent que la Guadeloupe est un paradis, la Guadeloupe n’est pas un paradis, ce n’est pas un enfer mais ce n’est certainement pas un paradis.

(…)

– Qu’est-ce que tu laisses en Guadeloupe ?

– Rien, pas grand chose. Moi j’ai beaucoup pris. Quand je regarde mes livres, je sais que j’ai beacoup pris de la terre de Guadeloupe, pas des gens mais de la terre de Guadeloupe. Le pays me parlait, le vent, la mer, les arbres,la nature, la montagne, le pays avait une voix extraordinaire, belle et puissante que j’ai enregistrée, mais les gens je crois ne m’ont pas donné grand chose et n’ont pas pris grand chose de moi. Je pense que ça ne les intéressait pas.

(…)

Victoire, les saveurs et les motsLa Guadeloupe est un pays complètement laminé, décervelé par le colonialisme, un pays où on a peur de l’avenir, où on parle toujours du passé, un pays qui se replie sur ses traditions et qui ne veut pas la nouveauté, la création, la créativité. »

(…)

Je crois que Victoire, les saveurs et les mots sont mon adieu à la Guadeloupe. J’ai bien trouvé la famille à laquelle j’appartenais. J’ai bien compris ma mère, ma grand-mère, tout ce qui les a entourées, donc je pense que maintenant je peux partir, essayer de faire autre chose dans ce monde qui est nouveau, qui est différent et qu’Edouard Glissant appelle le Tout-Monde, qui est une très belle expression. Il faut maintenant écrire et créer à la mesure du Tout-Monde. »

A noter que Maryse Condé est à Avignon pour une rencontre à la Maison Jean Vilar, ce lundi 16 juillet à 17h et que la salle Edouard Glissant est inaugurée à la Chapelle du Verbe incarné mardi 17, 20h45 en présence du poète. 

A noter aussi que la pièce de Maryse Condé, Comme deux frères, est reprise au Théâtre du Balcon, dans le Off, à 11h.

Manteca ou comment les Cubains réinventent le quotidien

Prenez un petit cochon, élevez-le tendrement dans votre appartement en fermant portes et fenêtres pour que les voisins ne sentent pas cette présence proscrite… L’intrigue est propice au théâtre de l’absurde sur fond de message politique du Cubain Alberto Pedro Torriente, que la compagnie des Corps beaux présente à Avignon dans le Off.

Basée en Martinique, composée de Cubains et de Martiniquais, la toute jeune troupe a présenté un spectacle digne, loufoque, inventif, où l’animal vit en appartement, alors que les humains sortent des frigos.

« A Cuba, les frigos sont de véritables fossiles vivants », nous dit le scénographe Ludwin Lopez. Lui-même a connu sa grand-même qui élevait des cochons dans son petit appartement. 

Avec le théâtre cubain, la Martinique peut sortir des sentiers battus, délaisser un temps la mémoire enchaînée pour inventer un art caraïbe aux prises avec le réel, l’irréel, le grotesque du quotidien… Les Martriniquais peuvent être fiers de leurs Cubains, capables de s’arranger avec les objets, réinventés. Au pays de l’éphémère permanent, la pénurie, vue par les créateurs devient source de fraternité.

Livres de poche

Notre besoin de consolation est impossible a rassasier Dans le tramway de Strasbourg, une lectrice sort de son sac à main, ce minuscule livre de Stig Dagerman au titre long comme le temps d’une nostalgie, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Cette lectrice est elle-même écrivain. Fatou Diome vient de publier Le Ventre de l’Atlantique. Gros succès. Plus tard, c’est-à-dire en 2005, ce Ventre de l’Atlantique sortira en poche.

J’imagine dans un bus africain, un jeune garçon rêvant d’idole de foot, sortant de son sac de sport, un livre de poche, Le Ventre de l’Atlantique.

Aujourd’hui, Folio publie deux auteurs qu’on aime bien, Gisèle Pineau et sa Fleur de Barbarie et Dany Laferrière et son Goût des jeunes filles.

Des Caraïbes, des jeunes filles et de nostalgie. Et d’une figure de l’écrivain qui traverse leur roman, chez Pineau, comme exigeance et comme modèle de réussite, chez Laferrière, avec Magloire Saint-Aude, comme exigeance et comme modèle, chez Fatou Diome avec ce petit livre, toujours dans son sac à main, comme un talisman.

Esclaves au paradis, le poids des mots, le choc des regards doux et résignés, les peaux écorchées vives

 

Esclaves au paradis est une exposition photographique de Céline Anaya Gautier, présentée jusqu’au 15 juin à l’usine Springcourt, dans le quartier de Belleville à Paris.

Springcourt est un nom de marque de tennis, chaussures inventées dans les années 36, dans l’air du temps des congés payés. A Belleville, 5 passage Piver, il reste une boutique de chaussures fabriquées en Thaïlande, délocalisation oblige. Curieux effet boomerang de la mondialisation : les chaussures sont nées à Belleville, l’usine a dû fermer, elles reviennent nous narguer. Pour des baskets, c’est un peu normal de revenir par la fenêtre…

Autre effet de la mondialisation : la République dominicaine emploie quelque 500 000 coupeurs de canne dans ses sucreries. Ce sont eux les esclaves, sans contrat, leur travail est échangé contre un ticket de survie, qui leur permet d’acheter un peu de nourriture dans la boutique du batey, le campement ghetto. Dans certains bateys les enfants n’ont pas le droit de grignoter un peu de canne, le sucre est réservé aux sucriers, dont certains sont même propriétaires d’hôtels de luxe.

Ces esclaves sont venus en République dominicaine pour fuir la misère d’Haïti. Ils sont tombés dans une plus grande misère, sans espoir de retour. Ils vivent dans un pays paradisiaque pour touristes nantis.

Les photos de Céline Anaya Gautier présentent dans la sobriété de leur dénuement des êtres au regards doux et résignés, des êtres à la peau noire, crevassée, écorchée, tailladée par la canne, un coupeur à la main coupée, la machette au creux du bras amputé, une femme à les pieds nus, sur un mur une croix, sur un autre un chapeau et une veste.

Edouard Glissant fait du Tout-Monde un opéra poétique

La styliste Agnès B. a invité Edouard Glissant à une soirée de « chaos-opéra », une manière de lancer avec la nouvelle année l’Institut du Tout-Monde, ambition des arts protéiformes (littérature, théâtre, arts visuels). Objectif : inciter à une insurrection des imaginaires. 

A l’entrée de ses bureaux, rue Dieu à Paris, Agnès B., styliste renommée pour ses engagements dans l’art contemporain, accueille ses invités le long d’un déambulatoire immense, aux murs recouverts des toiles d’un jeune peintre de dripping, Jen-Chri (Jean-Christophe) Bisson. Le dripping c’est cette manière qu’avait Jackson Pollock de jeter sur la toile des giclées de couleurs, comme ce CR 33 (Overall Composition peinte vers 1934-1938).

Une impression de jungle vive, qui convient bien à l’amateur d’art qu’est Edouard Glissant, préfacier de Lam ou Matta, dont l’un des tableaux préférés est La Jungle de Wifredo Lam, peintre cubain cubiste aux talents surréalistes. 

Glissant a le talent de nous faire percevoir le chaos du monde dans sa beauté. Belle gageure que seuls osent les vrais poètes. Quelque deux cents personnes ont ainsi assisté à la lecture par Glissant de ses poèmes, assis à 78 ans au milieu de la scène, vêtu d’une chemise blanche et d’un gilet noir, accompagné par Bernard Lubat, qui se définit comme « artiste-œuvrier-tôlier », et ses chanteurs et musiciens : Bernard Lubat , Beñat Achiary,

Fawzi Berger, Nathalie-Dalilà Boitaud, Isabelle Loubère, Fabrice Vieira. C’était tout à fait réussi cet enchevêtrement de poèmes, vocalises, musiques, lectures à plusieurs voix, enchevêtrement qui donne une image sonore de la beauté du chaos.

Juste avant, nous avons pu écouter en français et en arabe, Abdelawahab Meddeb; et en français et en islandais Thor Vilhjalmsson.

Une nouvelle région du monde

Les applaudissements nourris et enthousiastes en fin de ce spectacle de chaos-opéra témoignent de la justesse du propos: l’avenir de la poésie est opératique. 

« … les pages de la mer sont un livre laissé ouvert… »

Derek Walcott, prix Nobel de littérature en 1992, auteur à mi-vie de cette belle formule : « Une homme vit la moitié de sa vie, la seconde moitié est mémoire. », commence ainsi son poème autobiographique, Une autre vie :

« Vérandas, où les pages de la mer

sont un livre laissé ouvert par un maître absent

au milieu d’une autre vie –

je recommence ici, commence

jusqu’à ce que cet océan

soit un livre clos, et que telle une ampoule

les filaments pâlissent, de la lune blanche. »

Derek Walcott, Une autre vie, Gallimard, 2002, traduction Claire Malroux.

Lire la suite. Vous avez une demi-vie pour ça.

« Mon frère », de Jamaica Kincaid, éditions de L’Olivier

Le livre de la semaine :

Mon frère de Jamaica Kincaid, éditions de L’Olivier

L’histoire :

Jamaica Kincaid raconte la disparition de son frère, mort du sida à l’âge de trente-trois ans, à Antigua, une petite île des Antilles. Avec délicatesse, avec précision, parfois avec une brutalité inouïe, elle décrit ce qu’elle voit, ce qu’elle ressent. Elle s’efforce de comprendre pourquoi cet événement l’oblige à repenser toute sa vie, et avec elle celle de sa famille.

Extrait (pages 131-132):

« Ce que je ressentis quand cela arriva, au moment exact où mes livres furent détruis par le feu, ce que je ressentis après que cela arriva, la destruction de mes livres par le feu, immédiatement après que cela était arrivé, peu après que cela était arrivé, je ne le sais pas, je ne me le rappelle pas. En fait, je ne me rappelais même pas que cela était arrivé, cela n’avait pas de place dans les nombreux événements horribles que je pouvais réciter à des amis, ou les nombreux événements horribles qui ont façonné et fait naître et vivre la chose que j’allais devenir, un écrivain. »

Critique :

Après Autobiographie de ma mère, Jamaica Kincaid, née à Antigua, poursuit l’exploration de ses relations à sa mère et à sa famille. La maladie (le sida) est l’occasion de retisser les liens qui unissent malgré eux les membres d’une même famille : mère dominante, homosexualité supposée d’un frère, promiscuité dans une île des Antilles anglophones.

Jamaïca Kincaid, qui vit aux Etats-Unis, développe une écriture de la répétition, du ressassement comme empreinte des cicatrices familiales, violences contenues ou non. C’est Proust né aux Antilles. L’auteur est servi par un gros travail de traduction française. Les quelques expressions en créole d’Antigua sont traduites en créole guadeloupéen francisé par Marie-Claude Mapaula.