Édouard Glissant, ce qu’il nous lègue (Samia Kassab-Charfi)

« Ce qu’il nous lègue est le soleil d’une conscience nouvelle, mûrie sur plus de cinquante ans : celle qu’incarne la nécessité pour les peuples anciennement dominés de connaître ce qu’il appelait, en 1956, dans un de ses plus beaux poèmes, Les Indes, « et l’une et l’autre face des choses ». Cette exigence drue le liait en fraternité à Kateb Yacine, le « vagabond sublime de Kabylie » dont il partagea un temps la destinée littéraire et politique, elle lui faisait porter la voix de poètes et d’artistes d’Amérique du Sud, de la Caraïbe, d’Afrique.(…)

Mais ce qu’il nous lègue presque au même moment que cette lucide réappropriation de notre Histoire commune, c’est aussi la générosité de la penser dans un futur qui ne soit pas pris en otage par le ressentiment, c’est un dépassement de la conscience éclairante vers ce qu’il appelait une poétique de la Relation : tout le contraire d’une riposte procédurière et grinçante.(…)

C qu’il nous lègue est aussi une façon différente de concevoir les poétiques et les esthétiques, un autre rapport au paysage, à l’écriture, où la répétition n’est plus un défaut mais une singularité accumulative – ce qu’il nommait « entassement » –, d’autres manières de narrations, des mangroves d’histoires mêlées de toute la violence de leurs nœuds. C’est aussi une sensibilité accrue aux mondes composites, aux archipels tenaces, aux créolisations jouées non seulement dans la Caraïbe mais en tous lieux du Tout-monde.(…)

Ce que je lui dois personnellement, c’est que du jour où j’ai rencontré son œuvre, sa pensée, je n’ai plus rien lu comme avant.

Honneur et respect à son opacité, en ce jour.

Samia Kassab-Charfi, Université de Tunis, le 3 février 2011.

Lire l’intégralité du texte dans Afrik.com et le monument-Timoune.

Édouard Glissant, la force dans nos yeux qu’on tournera vers la mer (Valérie Eugène)

Pieds nus sur la terre sacrée. Hommage à Edouard Glissant

Rêvé, réel. Il nous laisse, imaginaires grand ouverts, pour déborder les rives de sa mangrove, nos
rivières, janbé dlo, et ouvre aux grands vents nos races nos traces, nos lianes de descendances
métisses. Lui qui nous a toujours invité à aller parcourir le Tout-Monde, aller partout, rencontrer
l’autre, apprendre sa langue, lui raconter la nôtre. Questionner nos identités, dépasser nos limites
insulaires.

Et bien sûr il y a des larmes, des épaules ployées, un sentiment de grande solitude-détresse
qui nous assaille en ce jour si triste et redouté – mais bien sûr encore il faut des visages au
mitan de la plage, le roulis de grosses lames de vagues lourdes, au Diamant, des tambours, la force
dans nos yeux qu’on tournera vers la mer, pour honorer la vision qu’il a eue, poétique de la Relation,
et nous pousser à ouvrir large, larges nos vies-mélanges, vers le plain-monde.

Merci M. Glissant. A la façon de Lénablou, il faut continuer à danser, pieds nus sur la terre sacrée.

Hommage de Valérie Eugène, Gens de la Caraïbe .

 

Éloges de Glissant (Durpaire, Miano, Taubira, Vergès)

Trois réactions recueillies par le magazine Respect Mag (extraits) :

François Durpaire, historien :

« Avec tout le respect dû à Jean-Marie Lé Clézio, si on considère les occurences d’auteurs dans les bibliographies des étudiants américains, britanniques, canadiens, sénégalais etc., Édouard Glissant est incontestablement notre « autre » prix Nobel de littérature… Au delà de cet argument d’autorité, Glissant est celui qui nous aide à penser le XXIème siècle, grâce aux concepts de « créolisation » et celui de « tout-monde ». De la Martinique, il a vu arriver le monde, mieux que ne l’ont fait les intellectuels des dits grands pays, engoncés dans leur passé glorieux. »

Léonora Miano, écrivaine :

« Édouard Glissant ne dit pas que le monde métissé est une sorte de méli-mélo où toute différence s’annule. Au final, le mélange n’aboutit jamais à un univers de personnes lisses, identiques. Il y aura toujours des efforts à faire pour découvrir l’autre. Pour lui, la rencontre ne cesse jamais. Quelque chose reste toujours à conquérir. Le métissage se réalise de manière permanente, le monde est en constante mutation. Une idée très belle et très juste. »

Christiane Taubira, députée :

« Les seuls moments où il était cassant avec moi c’est lorsque je parlais économie. Il me disait : « Tu arrêtes là ! On ne comprend pas le monde par l’économie ». Il trouvait que cette dernière avait tout envahi. Je suis toujours éblouie par sa pensée. »

Françoise Vergès, politologue :

« Edouard Glissant remet l’histoire à l’endroit dans Mémoire de l’esclavage. Il parle de l’abolition comme d’un don et rend compte de l’esclavage comme un processus qui détache les personnes d’elles-mêmes. Il dénonce aussi cette manie qu’on a de rattacher les Antilles à la métropole, de les réduire à ce rapport là.

La création d’un musée de l’esclavage est une bonne idée, dans la continuité du travail qu’il a réalisé depuis des années mais il ne faut pas attendre que les gens disparaissent pour leur rendre hommage. Edouard Glissant a enseigné aux États-Unis, mais il n’a jamais pu le faire en France. Il a écrit un rapport dans le cadre du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage que je préside. Cela fera 10 ans que la loi Taubira du 21 mai 2001 a été votée et rien n’est encore fait. »

Édouard Glissant, le vertige d’un chaos-opéra (Aliocha Wald Lasowski)

« Je me souviens de ma première rencontre avec Édouard Glissant. Invité à un opéra poétique, rue Dieu à Paris, chez la styliste Agnès B., j’assistais à la lecture par Glissant de ses poèmes. Je le revois assis au milieu de la scène, vêtu d’une chemise blanche et d’un gilet noir, entouré d’artistes et de musiciens, tandis que la mêlée des textes, vocalises, musiques, lectures à plusieurs voix, produisait l’image sonore de la beauté du chaos dans le tourbillon des ritournelles. C’est avec une sorte de vertige que le spectateur entrait avec lui dans la mémoire et le partage des humanités. »

Lire dans L’Humanité l’article de Aliocha Wald Lasowski, philosophe. Chargé de cours à l’université de Lille-3, il co-dirige le séminaire « L’homme et ses rythmes » à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm et enseigne la philosophie en classe préparatoire à Sciences Po.

Édouard Glissant, passer par-dessus l’oubli (Manthia Diawara)

« Je me souviendrai toujours de ce voyage entrepris avec Edouard à Sainte Marie en Martinique, pour visiter la case de sa naissance dans un petit village du nom de Bezaudin. Du Diamant, en contournant Fort de France, pour aller vers le Lamantin, nous traversions un petit pont sur une rivière où jouait Edouard avec ses amis, quand il était enfant.(…)

Arrivés à Bezaudin, Edouard me montra la case natale, ou plutôt sa trace, parce qu’elle s’était effondrée au fond d’un gouffre pendant l’ouragan Hugo. Ah, Edouard, tu m’apprenais à ce moment comment ne pas avoir peur, ni du gouffre, ni de la mort, ni de la perte, ni même de l’oubli. Ce jour-là, Edouard, tu me disais: « Ça m’est complètement égal que nous ayons oublié pourvu que nous passions par-dessus l’oubli. » Nous repassions alors par-dessus l’oubli.  Littératures de traces, traces de l’Afrique, littératures de créolisation, littérature-Monde, littératures de notre diversité—et non du sectarisme. Edouard, je crois que ton message commence à être compris et faire son chemin dans nos consciences. »

Extrait d’un texte de Manthia Diawara, cinéaste et enseignant à l’université de New York, auteur du documentaire : Edouard Glissant: un monde en relation.

Glissant, la révolution tunisienne et les périphéries-centres (Abdelwahab Meddeb)

« Vu de France, la francophonie est perçue comme l’espace de la périphérie, le centre étant la métropole et les multiples lieux desquels émane une parole en langue française, qu’il s’agisse du Maghreb, du Machrek, de l’Afrique subsaharienne ou des Antilles qui est le lieu d’émission d’Édouard Glissant, ou de la vie, tous ces lieux sont perçus comme étant des périphéries par rapport à la métropole.

Or, cette vision là est une vision qui est révolue, qui a disparu avec le colonialisme et l’évolution du monde tel que nous le vivons est tout autre. Elle montre que le monde se fait polycentrique, et que désormais toute périphérie est un centre.

Lorsque je parle, en partie en français, de ma mémoire maghrébine, je parle en l’émettant à partir du Maghreb comme centre et non pas d’une périphérie soumise à l’autorité d’une métropole.

Il en est de même pour ce qui concerne Édouard Glissant lorsqu’il parle à partir des Antilles ou à partir de sa Martinique natale. Et la révolution du jasmin illustre à la perfection cette idée que toute périphérie est devenue un centre puisque c’est de la périphérie, Sidi Bouzid, ce lieu complètement perdu en Tunisie, et qui perçu par rapport à centralité tunisienne comm étant une périphérie qu’a démaré cette révolution qui est en train de faire bouger l’intégralité du monde arabe. »

Extrait de l’entretien de Abdelwahab Meddeb (né à Tunis en 1946) sur Médi1 Radio, signalé par Thomas Spear (Île en île).

Mort de Glissant, mort de Socrate

Alors qu’il est mort le 3 février 2011, les mots d’Édouard Glissant, interviewé le 30 mars 2010 sur les poèmes qu’il a choisis de faire figurer dans « La Terre, le feu, l’eau, le feu et les vents, L’Anthologie des poètes du Tout-Monde », éditions Galaade, prennent un écho retentissant :

« J’ai toujours adoré : « Voici le temps de nous séparer, moi pour mourir et vous pour vivre, qui de nous a le meilleur sort ? nul ne le sait si ce n’est la divinité. » Cette chose m’a toujours habité, de Socrate, rapporté par Platon dans L’Apologie de Socrate. C’est dedans [L’Anthologie] et cela a déclenché d’autres événements poétiques… Il y a un poème pré-colombien, qui est magnifique, qui est extraordinaire, où l’auteur dit – c’est une réponse à Socrate – « Nous ne serons pas une montagne, nous ne serons pas une montagne sacrée, nous quitterons le monde, nous aussi… voici le temps, moi pour mourir, vous pour vivre… les textes se sont appelés. »

http://culturebox.france3.fr/player.swf?video=30211Découvrez Entretien avec Edouard Glissant sur Culturebox !

Lire le texte intégral de L’Apologie de Socrate (ou l’écouter dans une version des éditions Thélème), où Platon rapporte les plaidoyers de Socrate lors de son procès qui devait déboucher sur sa condamnation à mort. Ses derniers mots, selon la traduction de cette version :

« Mais il est temps que nous nous quittions, moi pour mourir, et vous pour vivre.
Qui de nous a le meilleur partage ?  Personne ne le sait, excepté Dieu. »

Édouard Glissant, ce Détour qui redonne accès à l’Autre et l’interpelle (Samia Kassab-Charfi)

« Mais comment se satisfaire des infamies de l’Histoire ? Et surtout comment retrouver le diapason poétique après la blesse de l’esclavage ? Il fallait pour lui, après cette somme qu’est Le discours antillais (1981), dans laquelle à la suite de Fanon et de Césaire, il pose tous les problèmes auxquels les Antilles, aliénées, colonisées, se trouvent confrontées ; il lui fallait inventer cette brèche, ce Détour qui redonne accès à l’Autre et l’interpelle, réinventer l’échange qui n’appauvrit ni ne spolie mais rehausse et consolide. Ce fut Poétique de la relation en 1990, avec ce si beau prolongement dix-neuf ans plus tard, Philosophie de la relation. Poésie en étendue en 2009. »

Lire « Le monument-Timoune « , sur le site Médiapart, hommage de Samia Kassab-Charfi, professeure de littérature à l’université de Tunis, l’une des organisatrices du colloque sur Glissant et son œuvre, réuni à Carthage (Tunisie) en 2005.