Dans C’était ça ou mourir le narrateur cite René Depestre douze fois, si le compte est bon :
« Parfois, j’avais tout de même des clients. Des vieux. Des fatigués. Des gens qui n’avaient pas d’orgueil. Je leur parlais. Je racontais des histoires. Je faisais des blagues. Je leur récitais même des poèmes de René Depestre en créole murmuré. Certains me laissaient cinq pesos de plus. D’autres, un regard humain. »
« Ma vie tient dans un sac. (…) Je ne sais pas pourquoi j’ai volé ce sac. (…) Dedans, il y a ma maison, mon testament, mon identité, mes archives, mon bagage diplomatique et mon cercueil. (…) il y a aussi (…) un livre de poèmes de René Depestre, abîmé, annoté, corné, mouillé, mais toujours là. »
« Mon sac, c’est mon autobiographie par objets. Il raconte plus que mes mots. (…) Il dit que j’ai lu Depestre – donc que je crois encore à la beauté. Et il ne ment pas. Il ne contient rien de superflu. Pas de téléphone. Pas de bijoux. Pas de papiers officiels. Juste ce qu’il faut pour ne pas devenir un animal. »
« La nuit, je ne dormais pas. Le moteur vibrait sous mes pieds, le vent sifflait dans les jointures du bus. J’avais froid, j’avais chaud, j’avais faim. Le temps s’étirait comme une corde trop tendue. Je lisais Depestre à voix basse, entre deux ronflements de passagers. Il parlait de soleil et de révolte. Moi, je répondais par des bâillements. »

« Et puis, il y avait le livre. Le livre de Depestre qui n’était plus un livre mais un refuge en papier. Un abri pour mes pensées. Un radeau entre les ordures. Un morceau d’Haïti qui parlait plus juste que n’importe quel diplomate. Chaque mot souligné, chaque page cornée, chaque annotation griffonnée était ma langue intérieure, celle qu’aucun douanier ne pouvait fouiller. Et dans les nuits les plus creuses, je lisais à voix basse comme on prie quand Dieu est sourd :
Je suis né noir et haïtien.
J’ai la parole collée au sang.
Et chaque pas me rappelle
Que l’exil est une langue qui mord les pieds.
Si, au détour de la route, on m’avait demandé « Où est ta maison ? », je n’aurais pu répondre « Recife » ou « Port-au-Prince ». J’aurais désigné ce sac et dit : « C’est là. Entre le savon et le poème. Entre le short et la photo. Là où rien ne pèse trop lourd pour être porté. »
« Rolando s’est mis à fredonner une chanson de son pays. Une chanson triste, pleine de montagnes et de femmes qu’on ne revoit jamais. Moi, j’ai répondu avec un poème de Depestre, intitulé « Je ne viendrai pas », soufflé à voix basse. On ne se comprenait pas, mais nos voix formaient un radeau plus solide que celui sous nos corps. »
« Un soir, on a traversé un large ruisseau. L’eau était basse, mais les pierres coupaient les pieds comme des machettes. Le guide marchait devant. Moi, je suivais, mon sac Carrefour sur la tête, le livre de Depestre dans un sachet de plastique scotché, protégé comme un évangile. Je ne voulais pas qu’il meure ici, ce livre. Je voulais qu’il s’en sorte. Qu’il voie le Mexique, au moins. »
« Le militaire m’a dévisagé quelques secondes, puis il a fait un petit signe de tête. J’ai avancé, sans un mot de plus. Ce n’est qu’après, beaucoup plus tard, en marchant dans la chaleur moite, que l’évidence m’a sauté à la gorge comme un animal blessé : « Tu viens d’oublier ton nom pour continuer à vivre. » Ça, c’est quelque chose qu’on n’enseigne dans aucun livre. Pas même ceux de Depestre. »
« Et baignant dans cette odeur-là, il y avait moi, Jonas Dorléon, ancien prof, candidat à l’Amérique, amateur de Depestre, et désormais client officiel de l’inutilité. Car Tapachula est une vraie machine à broyer le temps. Tu dois faire la queue pour avoir le droit de faire la queue. »
« Et moi, je lisais un poème de René Depestre à l’envers, juste pour tuer le temps. »
« Je me suis mis en route, avec mon sac Carrefour, mon livre de Depestre et un sourire au visage. Malgré tout, malgré la haine, malgré les crachats, j’étais vivant. J’avançais, toujours vers le nord. Un nord qui changeait de visage à mesure que j’approchais. »
« L’hiver, on devenait encore plus proches, par nécessité thermique. Le chauffage central avait ses humeurs. Il fonctionnait quand il le voulait, comme les politiciens haïtiens. Une fois, en janvier, le thermostat est descendu à 12 degrés dans l’appartement. Yonas a allumé toutes les plaques électriques de la cuisinière, et on a passé la soirée debout autour, comme des réfugiés autour d’un feu sacré. Daniela chantait Despacito en chuchotant, Han lisait un dictionnaire espagnol à voix basse et moi, je récitais dans ma tête un poème de René Depestre comme s’il s’agissait d’une prière d’exilé.
Je me suis dit ce soir-là : « On n’a pas de pays, mais on a du courage. »
Extraits de C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien, éditions Grasset, 2026.
