Saudade est un mot nippon et un film enragé de 2h47

C’est un film japonais qui porte un nom portugais « Saudade », mot pour désigner la poésie du fado selon Pessoa, cette mélancolie habitée de nostalgie, un mot comme la marque permanente des liens entre une ancienne colonie portugaise, le Brésil, et le Japon.

Le Brésil a hérité d’un jour de la saudade, officiellement célébrée le 30 janvier, et le cinéma a hérité du film de Katsuya Tomita, cocktail du meilleur alcool, saké do Brasil ou caipirinha au saké. Question de langues, de rapports sociaux, de jalousies identitaires. Film de fragments de vies, où Seiji est un ouvrier de chantiers dans une ville moyenne sans personnalité à Kôfu, « l’une des capitales du vignoble japonais », dans la préfecture de Yamanaski, au centre du Japon. Les guides la distinguent comme destination touristique populaire, avec le Mont Fuji, le « charmant temple Erin-ji », où « l’écotourisme est particulièrement en vogue ».

Avec Katsuya Tomita, dont Saudade est le quatrième film (juste après le documentaire Furusato 2009), foin de tourisme, place à la ville sans âme. « Le point de départ, c’était de décrire une ville, et les Japonais en général. Mais en voyant la situation des Thaïlandais et Brésiliens, surtout en 2008, au moment de la grande crise, quand on voyait les premiers licenciements et les gens qui dormaient dans leur voiture, j’ai trouvé nécessaire d’inclure en plus les Brésiliens et les Thaïlandais, car c’est eux qui souffraient le plus. « , explique-t-il dans un entretien aux Cahiers du cinéma, publié dans le numéro de novembre 2012.

Avec ses collègues de chantier, Seiji (Tsuyoshi Takano) court le contrat. Il trompe sa femme, esthéticienne au parler affecté-mignonnet, avec une entraîneuse thaïlandaise qui lui serine des complaintes dans sa langue maternelle. Oui, la mondialisation est dans le bruit des langues du monde (mais quel boucan !), d’un monde qui n’a de pacifique que le nom, et qui hybride le japonais, le thaïlandais et le brésilien. Dans cet îlot de la mondialisation, un rappeur du groupe Army Village (donc aux mots très armés) chante sa haine des métèques et cherche avec difficulté une thématique nationaliste. Il ira planter le leader d’un groupe qu’il juge ennemi, parce que d’origine brésilienne.

Petit point d’histoire, loin de notre européocentrisme : depuis le XIXe siècle, le Brésil accueille une main d’œuvre japonaise, qui en a fait le pays d’élection de la diaspora japonaise dans le monde, du moins jusqu’en 1971 : selon le journaliste Jakob Gramss « le flux migratoire du Japon au Brésil est devenu très faible, au point que le centre d’émigration de Kobe, d’où sont partis tous les expatriés japonais depuis 1928, a fermé ses portes en 1971 » (voir son étude Des Nippo-Brésiliens reviennent au pays du soleil levant, Hommes et Migrations n° 1235, janvier-février 2002).

Avec le boom économique nippon, le balancier s’était renversé : des descendants de ces Nippons-Brésiliens sont partis vers l’Ouest, c’est-à-dire vers le pays natal de leurs ancêtres, le Japon.

Aujourd’hui la crise a touché le Japon, et le retour des Japonais-Brésiliens vers le pays de leurs ancêtres brésiliens est à l’ordre du jour. Dans une scène édifiante de repas familial du film de Katsuya Tomita, les parents interrogent leurs jeunes enfants : « préférez-vous le Japon ou… les Philippines ? »

En attendant Godot, on creuse…

Aller voir ailleurs, en Thaïlande par exemple, hypothétique Eldorado, seule perspective qui s’offre aux jeunes comme aux moins jeunes, semble nous dire le cinéaste. En attendant Godot… les compagnons de tractopelle de Seiji tuent le temps et attendent de nouveaux chantiers dans ce paysage urbain anonyme et sans personnalité, malgré ce qu’en disent les guides touristiques.

A bout de commandes, ils se feront à l’idée de travailler dans un chantier atypique, un cimetière, là où il faut toujours creuser. Katsuya Tomita nous offre un superbe ballet de brouettes au versant d’une colline de tombes.

Creuser est le maître mot du film. Film de survie, dont l’affiche nous présente Seiji creusant la rage au visage et au corps, alors que la tractopelle est en panne. Dans une scène onirique, il creuse le bitume d’un parking imaginaire : « Continue de creuser jusqu’au bord opposé de cette maudite planète. »

 

 

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