« La nouvelle littérature haïtienne », thème de recherche

Laferrière, Trouillot, Lahens, etc. sont-ils des écrivains haïtiens ? ou francophones ? ou japonais ?, telle est la question au cœur des préoccupations de la journée du 10 novembre 2010 organisée par Sylvie Brodziak du Département de Lettres Modernes de l’université  Cergy-Pontoise.

« 1988-2010, Regards sur la nouvelle littérature haïtienne » prendra pour titre cette journée, dont l’intention est présentée sur le site de recherche en littérature Fabula :

« En 1988, René Depestre reçoit le prix Renaudot pour son roman Hadriana dans tous mes rêves. En 2009, l’énigme du retour de Dany Laferrière est salué par le prix Médicis, Yanvalou pour Charlie de Lyonel Trouillot par le prix Wepler et Yanick Lahens reçoit le 15ème Prix du livre RFO pour La couleur de l’aube. Entre ces deux dates, d’autres Haïtiens ont été primés.    Ces récentes attributions de prix littéraires prestigieux non seulement soulignent la vigueur de la littérature haïtienne francophone mais surtout installent celle-ci dans un processus de reconnaissance et de légitimation qu’il nous semble intéressant d’observer (à noter que le festival Étonnants voyageurs qui devait se tenir à Port-au-Prince en janvier dernierinsistait sur les neuf prix remportés par les écrivains haïtiens en 2009) En effet, que s’est-il passé en 20 ans ? Quelles sont ces oeuvres – écrites au pays, en exil ou en immigration – qui désormais prolongent le corpus classique de la littérature haïtienne ? Quelles formes adoptent-elles et que racontent-elles ? Qui sont ces nouveaux auteurs? De qui se réclament-ils ? Sont-ils en fusion, en rupture et/ou en métissage ? Quel Haïti les inspire ? Quel pays, unique ou pluriel, inventent-t-ils et veulent-ils transmettre ? »   

Solidarité Haïti : Thérèse en mille morceaux (Lyon, 9 mars)

Thérèse en mille morceaux, pièce de théâtre de Pascale Henry, adaptée du roman de Lyonel Trouillot, sera présentée au théâtre des Célestins, de Lyon, du 9 au 13 mars 2010 (en présence de l’auteur).
La recette de la représentation du 9 mars à 20 heures (prix des places 30 et 60 euros) sera entièrement versée au Centre culturel Anne-Marie Morisset de Delmas, quartier de Port-au-Prince pour des projets « de formation, des activités sportives et des jeux, une bibliothèque jeunesse, des vendredis littéraires et d’autres formes d’expression artistique. »
La librairie Passages à Lyon s’associe au théâtre Célestins pour cette soirée au profit de Haïti.
Voir le reportage consacré à Lyonel Trouillot à Lyon en 2007.

Le Rhinocéros en charge du théâtre haïtien

La Charge du Rhinocéros, une association belge de coopération artistique, connue en particulier pour avoir mis sur pied à Port-au-Prince depuis 2003 le Festival de théâtre Quatre Chemins, organise le Printemps haïtien, dimanche 21 mars à Bruxelles, une journée de solidarité pour la « reconstruction par l’art et le théâtre », avec le soutien d’artistes belges et haïtiens.

« Sublimer l’adversité par la fête », ambitionnent les organisateurs autour d’Olivier Blin, directeur d’une manifestation dont « les bénéfices permettront à six compagnies théâtrales haïtiennes de créer six spectacles à destination des sinistrés du 12 janvier dernier. »

 A l’affiche notamment : Ayiti, de et avec Daniel Marcelin, mise en scène Philippe Laurent
, du 16 mars au 2 avril 2010 à 20h30, 
Espace Magh, 17 rue du Poinçon, 1000 Bruxelles (lieu de résidence du Rhinocéros).

Dans son projet La Charge du Rhinocéros se propose de « mettre en place un travail de reconstruction par le théâtre qui débutera dans quelques semaines, une fois rencontrés les besoins primaires des Haïtiens. Il s’agit de salarier six directeurs de compagnies haïtiennes actives dans les différents quartiers de Port-au-Prince et de leur permettre, dans la dignité, de créer des spectacles destinés aux sinistrés : familles, enfants dans ou hors du processus de scolarisation.
Ces artistes ont des profils différents : l’un est un formidable marionnettiste, l’autre peut monter l’équivalent haïtien d’un Feydeau ou d’un Labiche, l’autre encore utilisera vraisemblablement le théâtre dans sa dimension plus thérapeutique… »

La Charge du Rhinocéros, pour qui le Papalagui n’est manifestement pas qu’un étranger…

Aimé Césaire, Une saison en Haïti (Lilian Pestre de Almeida)

« Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois… », parole extraite du Cahier du retour au pays natal.

Chez Mémoire d’encrier (Montréal), cet essai de Lilian Pestre de Almeida, Aimé césaire, Une saison en Haïti, présenté ainsi par l’éditeur :

« Lilian Pestre de Almeida, témoin capital du poète et de son œuvre, relève les traces et influences de la terre haïtienne dans l’ouvre de Césaire, avec cet ouvrage qui met en lumière le poète et sa cosmogonie, cette géographie à la fois intime et rituelle qu’il s’est inventée à partir de son séjour en Haïti. Cet essai de Lilian Pestre de Almeida est hommage à Césaire, à sa passion d’Haïti et de son peuple. »

A signaler également l’essai d’Elvire Maurouard, Aimé Césaire et Haïti, chez Acoria, présenté ainsi par l’éditeur :

« Le séjour haïtien d’Aimé Césaire ne fut pas sans profit pour la littérature. Il a produit des chefs-d’oeuvre qui sont tirés du passé d’Haïti. « Sur l’échiquier politique de Saint-Domingue, c’est Toussaint Louverture qui fut sans conteste le grand joueur. L’Histoire a déjà dégagé l’oeuvre qu’il a accomplie au point que son esprit domine la dernière phase coloniale de l’histoire de ce pays. » Dans Aimé Césaire et Haïti, Elvire Maurouard, revient sur la figure du roi Christophe, vu par le dramaturge, aux prises avec d’autres interprétations, celles de Leconte, Walcott ou Zimmerman. Dans cet essai, l’analyse du roi haïtien se confond avec celle du genre humain. Telle est la démarche d’Elvire Maurouard. »

Lire Conversations sur Haïti avec Christophe Wargny, Le Monde diplomatique, 18/04/08.

 

« Le peuple haïtien est un peuple en marche » (Pascale Monnin)

Après un séisme dont on évoque le bilan de 300 000 morts, est-il utile de songer déjà à la culture ?

La question paraît si incongrue pour Pascale Monnin qu’elle éclate de rire.

« Je rencontre chaque jour des hommes qui ont tout perdu. La population dort à la belle étoile depuis plus d’un mois, alors que la saison des pluies a débuté. Et ce sont des chants que nous entendons chaque nuit. Même traumatisé, le peuple haïtien est un peuple en marche, pour lequel la culture est un exutoire. »

Le portrait de Pascale Monnin, peintre et galeriste à Port-au-Prince est à lire sur Le Temps.

Saisons sauvages, saisons macoutes (Kettly Mars)

Le principal mérite du roman de Kettly Mars, Saisons sauvages, est de nous faire ressentir l’emprise intime d’une dictature sur ses sujets.

Son dispositif initial tend les ressorts du tragique : à Port-au-Prince au début des années 60, un journaliste communiste, Daniel Leroy, a disparu dans les geôles de Duvalier. Sa femme Nirvah se présente au chef de la police politique. Elle veut savoir.

Va-t-elle succomber aux avances du chef macoute ? A-t-elle le choix ? Comment sauver son mari emprisonné ? Comment se sauver soi-même et sauver sa famille ?

Les ingrédients du tragique vont subtilement laisser place aux conditions pratiques de la survie, à l’acceptation de la soumission, à l’aveuglement de Nirvah, non par amour pour son mari, sentiment noble, mais à son embourgeoisement et à sa complicité.

A Port-au-Prince règne « la paix macoute, la paix sauvage », thème central du quatrième roman de Kettly Mars, auteur né et vivant dans la capitale. La sortie du roman peu après letremblement de terre du 12 janvier a été comme le symbole de cette culture haïtienne, dont Dany Laferrière a dit « qu’elle nous sauvera ». Saisons sauvages explore les arcanes sentimentaux d’une démission collective face à l’oppression quotidienne.

Le découpage de l’ouvrage en 51 chapitres courts où prend place le plus souvent le monologue intérieur de chaque personnage assure une lecture facile. Daniel Leroy le dissident est présent par son journal intime découvert par Nirvah. Plus tard, elle le brûlera, comme se consumera jusqu’à l’espoir de le revoir vivant, jusqu’à l’absence même du personnage en fin de roman.

A quelques pages de distance, le lecteur passe de « Daniel est responsable de ce qui nous arrive. » (p. 164) à « Nous avons tous trahi Daniel. » (p. 176). L’héroïne de Kettly Mars, Nirvah, « vivait deux vies, l’une où elle attendait Daniel et l’autre où elle jouissait d’être la maîtresse du secrétaire d’État ».

Saisons sauvages est le roman de l’abandon généralisé de la liberté par une société devenue macoute, où la dictature conduit à la folie collective et acceptée. Les thèmes secondaires donnent de l’épaisseur à l’atmosphère macoute.

La question de la couleur. Le chef de la police est noir et sa revanche n’est pas exercée contre les blancs mais contre les mulâtres et singulièrement les femmes mulâtresses, dont Nirvah est la représentante. Telle est sa vengeance : il doit « posséder une mulâtresse ». Papa Doc est « le chef suprême de la République des nègres libres. »

Le marronnage. Pendant la période de l’esclavage, l’esclave en fuite était dit « marron ». Marronner c’est donc résister par la fuite. Au-delà de ce « marronnage primitif », Kettly Mars évoque un marronnage au pouvoir, au seul service de la dictature, et un marronnage du peuple qui, pour survivre, doit ruser, composer avec le régime et ses sbires.

La critique des intellectuels et le mystère des esprits.

Solange, la voisine de Nirvah aux pouvoirs occultes, pute des macoutes, se résigne à la disparition du journaliste dissident : « A quoi lui a servi de tant savoir ? », un journaliste jugé par le chef macoute de « scribouillard d’articles subversifs. Ce fonctionnaire prédateur sexuel changera d’attitude assez curieusement au contact de Nirvah, qui remarque alors : « la lecture reste son passe-temps favori ».

En dernier lieu, saluons l’usage des mots du créole haïtien, comme autant de grains de beauté de la langue : zouzoune, pwens, mombin, kounan, badji, zébaklou, kadejak, zotobré, soleil man foubin, maconne de cabris, etc. ou d’autres pépites venues du tréfonds d’une langue française oubliée ou méconnue : souché, veillative, dolence, écolage, déparler.

« Nous avons besoin d’un changement de mentalité » (Kettly Mars)

 Kettly Mars nous a accordé un entretien exclusif après la sortie de son roman Saisons sauvages, publié par Le Mercure de France fin janvier, quelques jours après le cataclysme qui a frappé Port-au-Prince, où elle est née et où elle vit.

Cet entretien s’est déroulé via Internet : Kettly Mars répondait aux questions au fur et à mesure, sur une semaine. C’est un beau et utile prolongement à la lecture du roman.

« Saisons sauvages » est publié en France quelques jours après le séisme. C’est même le premier livre haïtien qui sort « après ». Que représente pour vous cette sortie en ce moment ?

La sortie de Saisons sauvages prend une toute autre signification après le séisme que vient de vivre Haïti. Un tel « timing » m’interpelle. Même s’il a été écrit avant la catastrophe, le livre paraît dans ce moment  comme un arbre qui pousse en plein chaos, au milieu de toute la casse. Il y a des choses que les tremblements de terre ne détruisent pas, l’écriture en est une.

Cette sortie vient dire au monde que nous sommes encore vivants et désireux de vivre, de créer un autre pays, une autre façon d’exister et  d’habiter notre terre. Tant que nous pourrons créer, nous saurons résister à l’adversité. Il faut beaucoup d’imagination et un grand rêve comme levier pour relever Haïti de ses décombres.

Le roman a pour héroïne la femme d’un journaliste emprisonné par le régime duvaliériste et qui s’accommode de devenir l’amante d’un ministre responsable de la police politique. Votre projet littéraire était-il de mettre en scène des personnages de théâtre tragique pour décrire les rouages intimes et pervers d’un régime fasciste ?

Le mot  « tragique » a déjà été utilisé pour commenter Saisons sauvages. L’histoire que je traite dans ce roman ne pouvait s’accommoder que d’une dimension tragique. Cette dimension s’est imposée à moi dès le début, ce n’était ni un projet ni un choix. La dictature a le même visage dramatique partout, seules les circonstances changent.

J’ai été tout à fait consciente de la particularité de l’univers auquel je redonnais vie et son poids ne m’a pas lâché tout le temps de l’écriture. Je savais toucher à des blessures encore vives dans nos mémoires. Tailler mes personnages dans le tissu du tragique était peut-être une façon de sauver le roman, de rechercher la beauté jusqu’au fond de  la douleur, d’empêcher que le cynisme insensé  des hommes n’empoisonne les pages et le lecteur.

Lire  ce roman après le séisme, c’est éprouver encore plus intensément l’enchaînement « catastrophe politique/cataclysme naturel ». Survivre, est-ce « rechercher la beauté jusqu’au fond de la douleur » ? Ceux qui n’ont rien n’ont-ils pas en eux-mêmes une forme de beauté, seule garante de leur survie ?

L’enchaînement catastrophe politique/cataclysme naturel n’est peut-être pas évident pour ceux qui ne connaissent pas bien l’histoire d’Haïti. Mais les dérives politiques usent un pays plus sûrement que les cataclysmes naturels, une usure qui devient physique, mentale, psychologique et environnementale.  Haïti se retrouve depuis longtemps dans une situation d’extrême vulnérabilité face aux frappes inévitables de la nature. Conséquence de politiques sans vision, de gouvernements prédateurs, d’une incapacité fondamentale de transcender notre mentalité postcoloniale d’exclusion.

La condition humaine recèle une certaine beauté dans la douleur des situations extrêmes. Mais je refuse toute esthétique de la douleur qui serait complaisance ou complicité face à la douleur. De nos jours le désespoir se vend bien, malheureusement. Ma démarche est de toucher la douleur, la comprendre,  la partager dans ce qu’elle a de plus profondément humain, tout en refusant de la subir comme un destin inéluctable. Cette beauté est garante de la survie de ceux qui n’ont plus rien, tant qu’elle illumine et éclaire la cruauté de la douleur jusqu’à la  brûler.

Vous n’avez pas choisi de développer un personnage de victime héroïque. L’un (Daniel Leroy, le journaliste emprisonné) n’est présent que par son journal intime, l’autre (son épouse Nirvah), va se rendre à son bourreau, finalement choisi comme protecteur. Ce protecteur tout-puissant, vous lui faites éprouver des sentiments pour chacun des membres de la famille du dissident. Des sentiments qui vont jusqu’au viol. Le viol ressenti comme une période d’initiation. Est-ce par souci d’éviter tout manichéisme que vous choisissez de dessiner des personnages aussi plein de contradictions ?

La logique manichéenne ne trouve pas de prise dans un régime totalitaire et populiste comme celui que François Duvalier a modelé pour Haïti au début des années 60 avec la complicité de ses affidés. Dans ce contexte, les lignes sont floues entre le bien et le mal, entre l’instinct de survie et la lâcheté, entre les vices et la vertu. Certains macoutes connus pour leur cruauté sont aussi connus pour avoir sauvé des vies au risque de la leur. Il y a dans cette ambiance une perte de sens, une corruption délibérée du sens qui est à la base de  la perversité entachant les relations humaines. Le mal règne et est justifié. Le pouvoir tient lieu de conscience. Le pouvoir doit donc être sans limites pour contenir les outrances de la conscience.

Quand Raoul Vincent s’installe au fur et à mesure dans une relation perverse et ambiguë avec les membres de la famille de Daniel Leroy, sa puissance atteint son apogée. Dans un régime dictatorial, les compromis et compromissions à des niveaux infinis sont indispensables pour la survie des citoyens.  Les protagonistes au pouvoir ne se voient pas tels qu’ils sont. Il y a une cause qui doit se perpétuer par tous les moyens. Une cause qui sert de prétexte à l’assouvissement d’un fantasme maître/esclave trop longtemps refoulé.

La psychologie d’une dictature est complexe, c’est une machine qui se nourrit des contradictions que nous portons en nous pour nous subjuguer. Mes personnages sont les visages multiples de ces contradictions. Les victimes héroïques sont mortes sous la dictature. Je m’attache surtout à comprendre ceux qui y ont survécu.

« Les victimes héroïques sont mortes sous la dictature ». Quel jugement portez-vous sur ceux qui ont alors choisi de quitter le pays ?

Je ne porte pas de jugement sur ceux qui sont partis. Souvent ils n’avaient pas de choix, c’était l’exil ou la mort.  C’était cela, une question de vie ou de mort. Il n’est pas facile de prendre racine ailleurs, de tout recommencer, malgré soi. Mais il reste et demeure que la migration est aussi la veine percée par laquelle Haïti  s’affaiblit de plus en plus.

Je déplore la migration économique, je déplore qu’Haïti ne puisse plus nourrir ses enfants, je déplore que mes frères et sœurs choisissent de se faire traiter comme des animaux dans la république voisine. Depuis la chute de Jean Claude Duvalier, et jusqu’à aujourd’hui, des milliers de familles ont émigré en Amérique du Nord, particulièrement au Canada où des conditions alléchantes de résidence sont offertes aux détenteurs de diplômes universitaires. L’exode des cerveaux est un mal insidieux ici, un saignement qui affaiblit notre matrice.

Après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, des milliers d’haïtiens ont laissé le pays, des jeunes surtout, légalement ou illégalement. Ce constat suscite un sentiment d’impuissance en moi. Mais j’ai foi que cette diaspora haïtienne tellement forte va jouer un rôle de premier plan dans le renouveau haïtien. Nos frères et sœurs au dehors ne peuvent rester indifférents à ce qui se passe, ils peuvent aider, chacun à leur manière. Nous avons besoin de ce sang nôtre pour redonner la vie à Haïti et nous relever ensemble.

Personnellement, quel serait votre héritage de cette période duvaliériste ?

La peur du politique. Une vision péjorative du politique. Le non respect du pouvoir que j’ai vu longtemps uniquement comme un lieu de corruption.  Une grande majorité des hommes et femmes de ma génération a grandi dans une fausse innocence, un état de grâce garanti par la neutralité, je devrais dire l’indifférence,  citoyenne.

Pour vivre une vie relativement normale, nous avons appris à garder nos opinions pour nous-mêmes, à ne pas nous mouiller, à ne pas nous sentir concernés.  On donne dans la débrouille, on s’accommode de la corruption des institutions de l’état.  Nous vivons des vies privées pseudo-honnêtes dans un contexte pourri.  Nous nous confortons dans un attentisme théorique et philosophique. Notre seuil de tolérance s’étire à l’infini.

Il n’est donc pas étonnant que dans ce vacuum sociopolitique le pays se soit souvent retrouvé dirigé par des leaders aux compétences et aux motivations questionnables. Certains en sont arrivés aujourd’hui à regretter même la dictature, la paix macoute, ce temps où il faisait bon vivre sous certaines conditions. Mais aujourd’hui nous n’avons plus d’arguments pour justifier notre silence face aux dérives qui condamnent le pays.

Des mouvements ont été initiés dans un passé récent pour trouver une cohésion, une cause commune entre les citoyens pour dire non aux tentatives de remettre le pays dans la voie totalitaire, pour un nouveau départ. Mais comme tant d’autres fois dans notre histoire ces mouvements ont tourné court car dénaturés par des intérêts et projets occultes.

La société civile haïtienne doit se réinventer,  entrer dans un âge adulte, prendre conscience de ses faiblesses et  de ses potentialités, de sa responsabilité dans le projet de développement du pays et de son rôle de contrepoids du pouvoir.

Le roman « Saisons sauvages » est traversé (essentiellement dans sa première partie) par la revanche que prend le représentant de la dictature sur des peaux plus claires, mulâtres.  Le « noirisme » est-il superposable au duvaliérisme ? A-t-il des effets aujourd’hui ?

Dans noirisme et mulâtrisme il y a  à la base une négation des droits de l’autre pour le maintien de privilèges économiques et politiques. La question de couleur n’est en fait qu’un prétexte pour qu’un groupe arrive à dominer l’autre, comme l’évangélisation n’était qu’un prétexte pour établir des hégémonies. Mais beaucoup ne le comprennent pas et se complaisent à s’identifier non en Haïtiens mais en nuances de peaux.

Je ne dirais pas que le noirisme se superpose au duvaliérisme, il y a plutôt une continuation des mouvements identitaires qui se sont initiés autour de l’occupation américaine du pays en 1915 et ont culminé avec la révolution de 1946. Sauf que le politique a dénaturé le mouvement, l’utilisant pour maintenir des intérêts de clans, exploitant les préjugés hérités de la colonie et encore vivaces dans nos mentalités. Mais les choses ne sont pas aussi simples et tranchées qu’elles le paraissent. Alors que noirs et mulâtres s’entendent en coulisse pour défendre leurs intérêts, il faut maintenir en façade une relative étanchéité dans les groupes, du moins au niveau du pouvoir.

L’une des causes de l’affaiblissement du pouvoir de Jean-Claude Duvalier fut son mariage avec la mulâtresse Michèle Bennet qui lui a valu la désolidarisation d’un noyau duvaliériste pur et dur. De même, plus récemment, le mariage du président Jean-Bertrand Aristide avec la mulâtresse Mildred Trouillot a jeté un certain trouble dans la masse populaire qui s’identifiait à lui et sur laquelle reposait sa force.

Les esclaves en fuite « marronnaient ». Le marronnage est une expression que vous utilisez souvent, sans la développer. Est-ce à dire que le duvaliérisme a empêché tout véritable marronnage, toute dissidence, quelle soit intellectuelle, artistique, politique… Et qu’en est-il aujourd’hui ? La « culture du marronnage » existe-t-elle aujourd’hui en Haïti ? Est-ce un mythe, une nostalgie ?

Le marronnage n’est pas la prérogative des seuls dirigeants. Nous marronnons à tous les niveaux. Le duvaliérisme a plutôt  incité les citoyens à marronner. Il fallait avancer masqué. Des groupuscules de résistance survivaient sous couvert d’organisations culturelles inoffensives.

Les honnêtes citoyens marronnaient pour protéger leurs familles en se mettant sous l’aile d’un chef notoire, quand ce n’était pas en se procurant une « carte macoute », le petit rectangle de carton qui garantissait l’immunité. Le gouvernement marronnait en faisant croire, entre autres choses, qu’il essayait de soulever le monde pour le bien-être du peuple.

Marronner dans le contexte de la dictature duvaliériste  c’est prétendre être ce que l’on n’est pas, c’est ne jamais laisser transpirer ses vraies pensées. Marronner ne serait pas condamnable en soi s’il ne comportait une composante de tromperie, de duplicité, de repli sur soi instinctif qui ne peut mener nulle part. Chaque peuple se caractérise par des codes de comportement qui lui sont propres, porteurs de travers mais aussi de sagesse ancestrale. Il revient à l’éducation des nouvelles générations d’extirper des mentalités les masochismes génétiques qui entravent l’épanouissement de l’être haïtien.

Les « pintades » comme figure du macoute, ce n’est pas très glorieux… Est-ce terrifiant ? Une figure que véhiculent les conversations ?

L’image de la pintade rentre dans la panoplie de suggestion duvaliériste. Il y a les pintades domestiques et les pintades sauvages, communément appelées chez nous  « pentad maron », tout comme les chats sauvages sont qualifiés de « chat maron ». Un clin d’œil à la culture marronne. Cet oiseau est vu dans l’imaginaire populaire comme symbole de la ruse, de l’impénétrable et l’image seyait bien à ce corps paramilitaire.

Papa Doc ne s’embarrassait pas de faire joli, il voulait faire peur. Duvalier a changé les couleurs de notre drapeau, les ramenant du bleu et rouge au noir et rouge, couleurs hautement mystiques des sociétés secrètes, et a posé dessus  la pintade assise sur une coquille de lambi qui était l’instrument pour appeler au rassemblement des esclaves marrons. Nous avons là un cocktail impressionnant pour plus d’un. Manipulation des cerveaux. Rien n’était laissé au hasard.

La « paix macoute », expression lourde de sens, est-ce une expression de romancière ou recouvre-t-elle une perception commune ?


Je suis peut-être la première à utiliser cette expression dans le cadre de la fiction mais je veux croire qu’elle recouvre une perception commune. Elle rend bien la paix relative et dangereuse des citoyens sous la dictature. Un équilibre fragile qui pouvait se rompre pour des raisons banales, comme la dénonciation d’un voisin haineux, la possession de littérature jugée subversive, le lien avec une belle femme convoitée par un macoute… Ces deux mots décrivent un contexte assez complexe. Certains concitoyens ne seront peut être pas d’accord avec ce concept. Les victimes non héroïques, elles, se souviennent encore de cette paix douloureuse.
Pwens, zouzoune, kounan, etc. comment envisagez-vous l’usage de ces pépites créoles dans une narration ?

Ces pépites (j’aime beaucoup la comparaison) s’échappent de ma pensée et de mes doigts. Quand j’écris, par exemple, d’un potentat économique ou politique qu’il est un « zotobré » ou un « gros zouzoune », il n’y a pas de  façon plus vraie pour moi de rendre une image exacte de ces états. Mes compatriotes peuvent visualiser tout un paysage à partir d’un seul de ces mots. Ce sont des expressions que nous employons toujours dans notre créole quotidien. Et bien évidemment, elles apportent une note de couleur attachante pour le lecteur étranger.

Le séisme a-t-il créé une peur permanente ?

Nous avons peur. Nous venons de découvrir une chose qui existe depuis des millénaires : Haïti est traversée d’une faille de plus de 300 kilomètres de longueur et la récente rupture n’a eu lieu que sur 50 kilomètres. Comme la terre n’avait pas tremblé depuis 200 ans, nous vivions jusqu’à récemment dans la parfaite ignorance de notre statut sismique. Il y a bien eu depuis trois années les avertissements des spécialistes haïtiens et étrangers sur la potentialité d’un séisme de grande magnitude, mais elles sont restées lettre morte auprès d’un gouvernement défaillant à tous les niveaux et de la minorité informée immunisée au bon dieu bon.

Aujourd’hui tout a changé, nous savons vivre sur une bombe à retardement qui emmagasine une énergie terrifiante. À ce jour où j’écris, les petites et moyennes répliques consécutives au séisme du 12 janvier nous gardent encore hors de nos maisons, même la nuit, l’alerte sous la peau. La chose peut nous frapper demain, dans dix ans ou dans cent ans. La peur se dissipera éventuellement avec le temps si aucune secousse de même ou de plus grande magnitude ne vient nous frapper dans un avenir proche.  Mais le traumatisme de ce séisme marquera profondément cette génération, haïtiens d’ici ou de l’extérieur, 250.000 morts ce n’est pas rien.

Vous considérez-vous comme une rescapée ? Quel projet faites-vous pour 2010 ?

Quand je vois ces milliers de personnes agglutinées sur des places publiques et des terrains vagues, vivant dans des conditions indicibles, quand je pense à ces centaines, ces milliers de personnes prisonnières du béton et du fer et qui sont mortes d’une mort angoissante, atroce et lente, oui, je suis une rescapée.

Mon projet pour 2010 ? Écrire, plus que  jamais, pour conjurer le désespoir, garder la foi et lutter.

« C’est la culture qui nous sauvera », comme l’a formulé Dany Laferrière, qu’en pensez-vous ?

Prise hors d’un contexte, l’assertion peut paraître simpliste, comme  un vœu pieux. Notre culture, aussi riche et forte soit-elle, n’est pas une panacée capable de nous guérir de nos terribles maux ; elle l’aurait déjà fait. C’est plutôt un changement de mentalité dont nous avons besoin, une autre façon d’être nous-mêmes, d’imaginer, de nous ouvrir au monde et de nous projeter vers l’avenir. Une révolution des idées, l’anéantissement des forces rétrogrades, un grand chambardement. Et alors la culture, notre belle culture haïtienne nous sauvera en trouvant à l’échelle collective sa véritable dimension de vecteur de progrès et d’émancipation.

23 février 2010

Le piège (Frankétienne)

Le Nouvelliste , quotidien haïtien, publie un numéro spécial, daté 12 janvier / 12 février 2010, où l’on peut lire p. 16 l’extrait de la pièce de Frankétienne, Le Piège, écrite avant le séisme :

Deux individus A et B sont enfermés, prisonniers dans un espace délabré, dévasté, sans issue, à la suite d’un désastre. Pour ne pas crever dans ce lieu d’enfermement, ils parlent, déparlent, délirent sur les malheurs provoqués par les prédateurs de la planète.

PROLOGUE
A—Ni dehors, ni dedans.
B—Ni jour, ni nuit.
A—Ni blanc, ni noir.
B—Ni ici, ni ailleurs.
A et B – Nous sommes partout. Et nous ne sommes nulle part.
A—Où que je sois je babylone m’embabylone terriblement.
B—Où que je sois je m’embouchonne me tirebouchonne infiniment.
A–Et je m’encrapaudine et je me débobine de bîme en bîme irréversiblement
B—Jusqu’au fond de l’abîme dans le royaume du rien
A—L’hégémonie du rien l’hypertrophie du rien la gloutonnerie du rien la machinerie du rien !
Et le décor n’est qu’un prétexte existentiel dérisoire.
B—Un mirage.
A—Une hallucination.
B—Les objets et les corps sont des ombres. Des reflets illusoires. Un étrange cinéma dans une caverne obscure.
A—Devant-derrière droite-et-gauche mi-haut mi-bas la tête-en-bas.
B—Au-delà du silence et de la distance inaudible
A—Jusqu’aux frontières du songe.
B—Le songe devenu mensonge.
A—Et la nuit plus obscure se prolonge interminablement.
B—Dans un étrange espace indéchiffrable.
A—Espace déchiqueté.
B—Espace écharpillé.
A—Espace déchalboré.
B—Espace découronné.
A—Espace débondaré.
B—Espace défifoiré.
A—Espace défalqué déboisé.
B—Espace défouqué ratiboisé.
A—Espace déchouqué disloqué.
B—Espace distordu malfoutu.
A—Il n’y a plus d’espace.
B—Il n’y a plus de temps.
A et B—Il n’y a plus rien. Plus rien que le néant qui nous mange et nous démange.
A—Nous avons tout détruit.
B—Nous avons tout démantibulé.
A—Nous avons tout démâchoiré dans un tohu-bohu de déblosailles bruyantes assourdissantes.
B—Nous avons tout salopé et tout anéanti.
A—Masse plastique pathétique dramatique et tragique. Terreur mathématique chimique biochimique agglutinante des dioxines et des oxydes de carbone ! Nous avons salopété la planète dans un horrible jeu de ruines asphyxiantes et de magicritures lugubres.
B—Un épouvantable galimatias de zagribailles et de déchets en pourritures.
A—Un amoncellement de détritus, d’ordures et de fatras accumulés dans les villes, dans les canaux, dans les rivières, dans les fleuves, dans les embouchures sordides vaseuses et jusque dans les océans transformés en marécages gluants.
B—Ils sont irresponsables !
A—Ils sont tous des irresponsables, les fabricants et les trafiquants de bataclans toxiques.
B—Les distributeurs de poison. Les mercantiles, les mercenaires et les rapaces. Ils sont tous des irresponsables, les grands experts de la corruption et de la pollution planétaire.
A—Ils sont tous des irresponsables, les brasseurs de ténèbres et les virtuoses
de l’abîme.
A et B—Déconstombrance absolue ! Déconstombrance exterminatrice ! Déconstombrance
totale capitale !
B—Il fait obscurément noir ! Il n’y a pas de lumière ! Il n’y a que ténèbres !
A—Intenses battements du gouffre quand l’abîme nous avale.
B—Epouvante et panique!
A—Corps meurtris ! Corps défigurés ! Corps broyés !
B—Corps torturés ! Corps dépecés ! Corps laminés !
A—La douleur bouge dans nos entrailles en une brȗlante zinglinderie de tessons, de mitrailles et de ferrailles.
B—Mais il n’y a aucune lumière. Aucune clarté. Même pas la fausse blancheur d’une ombre.
A—La planète titube. La planète trébuche. La planète vacille. La planète oscille. La planète vire et chavire en tressaillements de frayeur et déraillements de terreur. Pas de lumière. Aucune lueur dans l’effondrement des villes, des bidonvilles, des palais et des châteaux en hécatombe cacophonique.
A et B—C’est la gangrène dans l’opéra! Le macabre opéra des rats !

Port-au-Prince n’est pas une ville (Lyonel Trouillot)

Extrait de la chronique de Lyonel Trouillot (Le Point, 23/02/10) :

Oui, j’ai eu tort de rouler dans Port-au-Prince. Je m’arrête. Une pause. J’écoute une jeune fille qui fait du volontariat dénoncer la corruption qui s’installe dans les réseaux de distribution. On le sait : des médicaments qui devraient être donnés ont été mis en vente. C’est pareil pour la nourriture. La corruption existe partout dans le monde, ce qui manque ici, c’est la sanction. Ce qui agace, c’est le mensonge. Ce qui indispose, c’est l’incapacité, non pas du pays, mais du pouvoir, de mettre de l’ordre, de la transparence.

De l’ordre ? Retour dans les rues. Du côté de la faculté de Médecine (faut-il continuer de nommer lieux et institutions du nom qu’on leur donnait avant ?), on construit dans la rue des maisonnettes avec portes et fenêtres. La rumeur veut qu’on les loue. Esprit d’entreprise ? Grand désordre et laxisme des autorités. Il est vrai que, dans les camps, ce n’est pas la confiance dans les autorités qui donne le ton. C’est plutôt le désordre. Surtout dans les camps de plus de mille personnes où « cohabitent » des personnes qui ne se connaissaient pas avant. Corruption. Exactions.