L’Étranger, une lecture par Luchino Visconti

En V.O. c’est-à-dire en italien, L’Étranger est un film de Luchino Visconti que certains cinémas (à Paris et Toulouse) ont eu la bonne idée de ressortir à l’occasion du bicentenaire de la mort d’Albert Camus, commémoré ce 4 janvier. Une œuvre invisible en salle depuis sa sortie en 1967.

Émouvant cet Alger en surchauffe de soleil, où Marcello Mastroainni dans le rôle de Meursault transpire, sue, expose son sommeil (dans le bus qui le transporte à l’hospice où est morte sa mère), son regard vide, une espèce de vide existentiel.

Pesant cet Alger et ses plages aux couleurs appliquées, nage d’éternel été, où « les Arabes » sont absents sauf comme menace potentielle, peur permanente, engeance extérieure au récit, au procès, même absents de la veille mortuaire de la mère de Meursault.

Le film est fait de telles ellipses que l’on se demande s’il ne s’agit pas de coupes que la restauration du chef opérateur Giuseppe Rotunno n’aurait pas pu éviter. Les ellipses, les couleurs, la sueur, les acteurs français doublés en italien (Bernard Blier, Bruno Cremer, Georges Wilson) crée une distance qui font de ce film un objet d’art dans un cabinet de curiosité.

Les critiques comme les précisons de Visconti sont utilement rappelées dans un dépliant à disposition du public de 2010…

Visconti : « En 1942, nous étions à l’aube de l’existentialisme : les hommes, les artistes étaient prêts à se poser la question de leur destin et Camus fut l’un des premiers à nous offrir une réponse précise. Il nous indiquait comment vivre en étranger dans une société organisée, comment se soustraire à ses lois, s’enfermer dans l’indifférence, se confiner dans l’absurde. Voilà le message de L’Étranger. Dans ce livre, il y a une grande intuition (…) : la terreur du pied-noir grandi sur cette terre qui se sent de trop, qui sait qu’il va devoir partir en la laissant à qui elle appartient. »

La revue Positif, en novembre 1967, disait de la séquence de Meursault en cellule collective : « version mâle de Delacroix ».

Parmi les critiques contre le film, Mathieu Tuffreau les résume ainsi à l’occasion de cette redécouverte : « le film rend dramatiquement visible tous les problèmes soulevés par le roman : Pourquoi Camus transforme-t-il en héros de l’absurde, de l’athéisme et de la lutte contre la peine de mort, un pied-noir qui tue un Arabe pour défendre un ami maquereau qui frappe l’une de ses prostituées ? Pourquoi passe-t-on tout le procès à parler de la mère de Meursault et du soleil alors que l’on juge le meurtre d’un homme, et que l’avocat général qui cherche à exercer la justice est présenté comme un salaud ? Pourquoi Visconti ne filme-t-il les musulmans algériens qu’en prison, cinq ans après la fin de la Guerre d’Algérie ? »

Luchino Visconti, dans un entretien à Anne Cappelle pour Arts et Loisirs (avril 1967) :

« Je n’ai pas choisi L’Étranger par sentimentalisme, en attachement à une passion littéraire de jeunesse mais à cause de sa modernité. Car n’en déplaise à ses contempteurs, la jeunesse actuelle aime Camus. Le caractère de Meursault, en ce sens, est exemplaire. Son ennui de vivre et son plaisir d’exister, sa rébellion devant le système qui l’enferme, ce mépris si profond qu’il ni’ncite même pas à la révolte devant l’absurdité de la condition humaine, c’est exactement l’attitude des garçons et des filles qui ont vingt ans aujourd’hui. »

L’Étranger en 54 langues, 4 millions d’exemplaires au Japon

« Manman mwen mouri jodi a. Se dwe yè pito. Mwen pa konnen. Mwen resevwa yon telegram Azil la : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Bagay sa pa vle anyen. Siman se yè vrèman. »
(En français : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »)
Etranje ! traduction de Guy Junior Régis, est édité par les Presses nationales d’Haïti. C’est l’une des 54 langues de traduction de L’Étranger nous apprend Le Dictionnaire Albert Camus, dirigé par Jeanyves Guérin, parmi lesquelles, outre le créole ou l’arabe, l’asturien, le basque, le khmer, le malgache, le népalais, l’occitan, l’oriya (langue d’Inde), le sinhala (langue du Sri Lanka). En cours une version en arabe algérien par Akram Belkaïd.

En France, avec 6,7 millions d’exemplaires, L’Étranger est le premier livre par ses ventes. Au Japon, il ne s’est vendu qu’à… 4 millions d’exemplaires ! (p. 754 du Dictionnaire Camus).

Vœux œcuméniques au cœur de l’œuvre de Camus

Ligaturer un débat glissant sur l’identité nationale, tel semble être l’un des objectifs des vœux présidentiels du 31 décembre :

« Je souhaite que 2010 soit l’année où nous redonnerons un sens au beau mot de fraternité qui est inscrit dans notre devise républicaine. »

La phrase conclusive des vœux de Nicolæ Sarkozy aux Français donnerait-elle tort à ces mots de Régis Debray, extrait de son Moment fraternité, publié antérieurieurement dans l’année 2009 :

« Une évasive fraternité continue d’orner nos frontons, sceaux, frontispices et en-têtes administratifs, mais le mot ne se prononce plus guère chez nos officiels, par peur du ringard ou du pompier. Le président de la République se garde de l’utiliser, même dans ses vœux de nouvel an, lui préférant les droits de l’homme. »

On se souvient qu’au dernier jour de l’an 2007, les premiers vœux présidentiels des temps modernes avaient appelé à « une politique de civilisation » :

« J’ai la conviction que dans l’époque où nous sommes, nous avons besoin de ce que j’appelle une politique de civilisation ». Le Président appelait « au cœur de la politique le souci de l’intégration, de la diversité, de la justice, des droits de l’Homme, de l’environnement », à retrouver « le goût de l’aventure et du risque », ou à « moraliser le capitalisme financier ».

Ces vœux ont fait long feu. L’inspirateur du discours, Edgar Morin réagissait ainsi dans Le Monde du 2/01/08 :

« M. Sarkozy a repris le mot, mais que connaissent-ils de mes thèses, lui ou Henri Guaino ? Est-ce une expression reprise au vol ou une référence à mes idées ? Rien dans le contexte dans lequel il l’emploie ne l’indique.

Lorsque j’ai parlé de « politique de civilisation », je partais du constat que si notre civilisation occidentale avait produit des bienfaits, elle avait aussi généré des maux qui sont de plus en plus importants. Par exemple, le bien-être matériel produit un mal être moral, physique et humain. Ou encore, sur le plan écologique, le développement des sciences et techniques a engendré une dégradation de la biosphère et une pollution que l’on sent sur le plan de la vie quotidienne. (…) On peut encore illustrer cette thématique avec la notion d’individu, qui est une conquête dans la mesure où elle donne de l’autonomie et l’essence de responsabilité. Mais qui s’est accompagnée d’une dégradation des solidarités précédentes. »

Question fraternité, l’œuvre convoquée serait-elle celle de Camus ?

Rappelons que le 19 novembre, Nicolas Sarkozy avait estimé que « ce serait un symbole extraordinaire » de faire entrer Albert Camus au Panthéon un demi-siècle après sa mort accidentelle, le 4 janvier 1960. Un appel qui avait suscité de nombeuses controverses, même parmi les enfants de l »écrivain, sa fille étant pour, son fils étant contre.

Selon Pierre Grouix, auteur de l’article « Fraternité » du Dictionnaire Albert Camus, collection Bouquins, éditions Robert Laffont, p. 334, « Il est peu de thèmes aussi camusiens que la fraternité. L’adolescent, puis le jeune adulte, pratique des activités axées sur les autres : le football, le théâtre, le journalisme — les trois coups d’une aventure plurielle bâtie sous la forme de l’équipe. »

Grouix poursuit, citant Alain Vircondelet (Camus, vérité et légendes, ed. du Chêne, 1998) : »

« Une mysthique de la fraternité, de la communauté et du travail le tient dans une ardeur qui exalte ses amis et les invite à donner le meilleur d’eux-mêmes. »

Après Edgar Morin, Albert Camus ? Les vœux présidentiels ont au moins le mérite de nous faire convoquer les œuvres.