Chamboula, le grand chamboulement (Oulipo)

 

Après Chamoiseau, qui veut  » résister à la barbarie par la beauté «  [Papalagui, 6/10/07], vient tout naturellement à l’esprit le tout dernier roman de Paul Fournel, Chamboula, aux éditions du Seuil.

Chamboula est une boîte à merveilles. C’est l’histoire simple, et faussement naïve, d’un village africain où les blancs découvrent du pétrole. Avec l’accord du Chef, maudit par les ancêtres, ils vont transformer le village en ville. Les acteurs du drame gravitent autour de Chamboula, reine de beauté…

Extrait, Chamboula, p. 25 :

 » Regarder passer la belle Chamboula était une des occupations favorites des hommes du village. Le Chef racontait que, toute petite déjà, la belle Chamboula était la belle Chamboula. Elle était la grande beauté du village parce que chacun des ancêtres lui avait fait le cadeau d’une petite beauté. Elle avait les yeux du vénéré chef Massou, elle avait les mains de la déjà belle Roballa, elle avait le ventre de Bounia, elle avait le dos du grand guerrier Tadoussa, les seins de Madina, la femme du vieux vieux chef, et, surtout, des fesses qui rassemblaient les fesses des ancêtres et qui étaient la Beauté Rassemblée elle-même. Les jeunes du village ne pouvaient pas savoir tout cela, mais regarder passer Chamboula était regarder passer leur histoire tout entière et la beauté même de leur tribu.  »

Chamboula (le roman) déploie tout au long de ses 343 pages une parabole de la beauté, mais de la beauté chamboulée par l’intrusion de la modernité…

Extrait, Chamboula, p. 229 :

 » Les ancêtres ne se présentaient pas aux élections. La sagesse ne vient pas aux hommes par les élections. Les ancêtres n’étaient pas modernes. Qu’est-ce que ça voulait dire,  » être moderne  » ? Le Chef fit un grand geste pour montrer tout ce qui avait poussé autour d’eux, les maisons, les boutiques, les tours, les antennes de télévision, les paraboles, les haut-parleurs qui diffusaient de la world music, les passants en costume et les passantes en jean de chez Prada, le téléphone enfoncé directement dans le trou de l’oreille.  »

Ce conte philosophique ne ménage aucun suspense. D’emblée l’Histoire est écrite : ( » … se déversa sur le village un déluge de bruit qui ne devait plus avoir de fin « , p.101).

Ce qui en fait le charme, c’est justement l’écriture de l’histoire, une histoire dont l’écriture prolifère comme le veut l’Oulipo, l’Ouvroir de littérature potentielle, que préside Paul Fournel.

Paul Fournel a placé en épigraphe cette parole d’Italo Calvino [feu membre de l’Oulipo]:

 » C’est un contresens d’écrire aujourd’hui de longs romans : le temps a volé en éclats, nous ne pouvons vivre ou penser que des fragments de temps qui s’éloignent chacun selon sa trajectoire propre et disparaissent aussitôt.  »

Chamboula construit ainsi sa propre histoire -comme toute fiction-, comme son autodérision. Comme si tout cela n’avait pas de finalité, pas de sens. Seuls les mots et ce qu’on en fait semblent nous sauver. Ainsi le personnage de Boulot qui, au gré de l’auteur sera un émigré congelé dans le train d’atterissage d’un avion (p.119), décongelé (p.121), dans le sas des candidats réfugiés (p.123), face à la police (p.125), en classe (p.127), surdoué, à l’Ecole normale sup. (p.167),champion du 400 m, de retour en  » un peu chef  » (p.163), celui  » qui apporta la littérature au village  » (p.174). Finalement Boulot fondit (p.305).

Autant d’histoires qui raillent   » les hordes de sans-mémoire  » (p. 333) et qui se moquent même du narrateur, traité de  » petit con «  par Chamboula (p.312).

Un roman qu’on n’a pas envie de finir, comme un bonbon qu’on suce lentement pour en garder longtemps le goût.  

Notons au passage que l’Oulipo fait sa rentrée publique ce 8 octobre avec  » Les lundis de l’Oulipo  » au Théâtre du Rond-Point, à Paris. Pour cette ouverture de saison, le thème est  » De l’Amour « …
Lu sur le site (http://www.oulipo.net/) :  » Le lundi, venez écouter l’OUvroir de LIttérature POtentielle. Et rire des contraintes qui font exploser les barreaux de la pensée, du sens, des mots, des lettres, de l’encre, du stylo, du papier, de la table, des molécules, des atomes… et de votre belle-mère aussi. « 
Participation annoncée de Jacques Roubaud, Hervé Le Tellier, Paul Fournel, Jacques Jouet, Marcel Bénabou, Olivier Salon, Michelle Grangaud, Anne Garrétta, Ian Monk, Valérie Beaudouin, Harry Mathews, Frédéric Forte et un invité surprise.

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