Du désir selon Devi

Dans Indian Tango, la romancière d’origine mauricienne Ananda Devi, a voulu placer une femme devant un choix de vie radical. L’écrivain a situé la trame du roman en Inde, pays où les assignations identitaires, sociales et religieuses fixent les gens dès leur naissance, surtout les marginaux, les femmes et les filles… L’auteur nous emmène donc, nous lecteurs oisifs, dans un pays où la transgression, plus qu’ailleurs, est difficile, plus difficile qu’en Occident, plus difficle qu’à Maurice aussi, encline à l’Occident.

La transgression ? Subhadra, l’héroïne d’Ananda Devi doit choisir entre « aller à Kashi », lieu des femmes en ménopause, pélerinage synonyme du « délitement annonciateur de la mort de la femme avant sa mort », objet du désir familial et de l’ordre établi, et sortir du rang, dire son refus de cet ordre séculaire, par exemple en choisissant la pente de son désir, tout sa vie tu. 

Dans son roman précédent, Ève de ses décombres, Ananda Devi dessinait avec une savante subtilité les vies sans issue de quatre adolescents mauriciens de 17 ans, dans leur quartier périphérique, répondant au nom maudit de « Troumaron ». Livre récompensé de plusieurs prix littéraires, dont le prix RFO du livre et le prix des Cinq continents de la francophonie.

Avec Subhadra, Ananda Devi réussit à esquisser un personnage de tragédie, dont le décor est le quotidien indien, et le dilemme la possibilité d’une renaissance… 

Ce questionnement incessant fait passer tout le reste au second plan. Et pourtant « tout ce reste » n’est pas rien :

– un écrivain face à ses doutes et à la question des personnages : réalité ? ficiton ?

– des seconds rôles entiers : belle-mère archétypale, femme à tout faire, intouchable mais fière (merveilleuse « Mataji, déchet irréparable »), mari falot, fils universitaire, à la rébellion incommunicable pour sa famille ;

– réalité effrayante de l’Inde tels que les journaux la relatent ;

– sombres frictions religieuses.

Indian Tango n’a pas grand chose à voir avec le tango, beaucoup plus avec le sitar, instrument de musique avec lequel Devi joue, d’harmonies en couacs, et si peu avec l’Inde d’ailleurs… Fallait oser écrire un roman où l’héroïne semble partir à la découverte du sous-continent, alors que seule la découverte d’elle-même vaut tout…

Indian tango, roman de la transgression et de la désaliénation, réussit à nous faire oublier l’Inde, à la réduire à un décor, à nous prendre aux rets du littéraire, à l’épaisseur de ses personnages, petits ou grands, de la jeune fille acrobate à l’éphémère première Dame, Italienne de naissance, à reléguer loin « l’illusion de la grande Inde philosophale « …

Extrait Indian Tango, p. 41 :

Comment raconter l’histoire d’un dessèchement ? Quoi de plus banal, de plus abject que l’écrivain qui se raconte en prétendant croire que le lecteur n’a qu’une envie, celle de suspendre quelques heures de sa vie pour en suivre une autre dans laquelle ne se passe rien d’autre que le mortel silence du tarissement ?

Extrait Indian Tango, p. 110-111 :

Elle les fait disparaître dans ce rempart de chairs douces, dans la molesse maternelle de sa personne. Son individualité a disparu, remplacée par la représentation du vide, par l’écorce d’un arbre pourri à l’intérieur : épouse, cinquante-deux ans, mère, bientôt grand-mère, ne reste plus qu’une vieillesse à vivre. Le cheminement du couple est contraire : plus l’homme se simplifie et se débarasse de ses épaisseurs, plus la femme se concentre, se referme sur ses noeuds, devient une inconnue pour elle-même.

Prolongements :

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1. Ananda Devi cite un film de Satyajit Ray, La Maison et le monde, et la figure de son héroïne, Bimala, qui naît à la modernité, « lourde de ses apparats d’épouse, sari somptueux, gros point rouge sur le front… ». Ce film dont le DVD est semble-t-il introuvable, sera projeté le 26 septembre à 12h15, dans le cadre du festival de cinéma « Eté indien », organisé par le musée Guimet à l’occasion du soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Inde.

2. Ce film est une adaptation du roman du prix Nobel de littérature, Rabindranath Tagore, écrit en 1905.

 

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