Un week-end à Hiroshima

Lune d’automne

Hiroshima cœur vibrant

des ruines de guerre

À Hiroshima,

j’ai vu une ruine atomisée

et plein de belles choses.

Sous la lune lasse,

je suis retourné voir

la même ruine atomisée.

J’ai écouté Kosei Mito, « survivant in-utero », au lendemain de l’attribution du prix Nobel de la paix à l’organisation japonaise Nihon Hidankyo pour son combat contre l’arme atomique.

Kosei Mito continue son travail d’information, chaque jour depuis 17 ans.

Il était dans le ventre de sa mère (hibakusha « in utero survivor ») quand la bombe a explosé causant entre 68 000 et 140 000 morts, sur le coup puis d’autres victimes irradiées qui se consumaient à petit feu.

Depuis 17 ans, il vient tous les jours en bicyclette dire « non aux armes » devant le Dôme de Genbaku, témoin dans ses ruines et sa charpente métallique de l’impact de la bombe au centre d’Hiroshima.

À côté, j’ai entendu la parole docte d’un militant contre la bombe parlant un anglais sonorisé à un public réduit, son discours était traduit en japonais,

j’ai vu des touristes photographes,

des centaines de touristes photographes,

le jour sous le soleil chaud d’automne,

la nuit sous la lune gibbeuse d’automne,

ils photographiaient tant et plus,

moi aussi j’ai photographié tant et plus,

à moins qu’ils aient été visiteurs, militants anti-bombe, voyageurs, latins, slaves, latinos, bantous, tamouls, germains, saxons, ils parlaient chacun leur langue, ça faisait Babel ;

à Hiroshima j’ai participé à un pèlerinage laïque autour d’un dôme unique, icône de béton et de fer ;

dans une exposition d’art contemporain j’ai vu sa réplique, c’était comme un modèle réduit du Dôme,

je me suis demandé pourquoi Isamu Wakabayashi avait créé une œuvre d’acier intitulée « Dôme » alors que la réalité était insurpassable ;

j’ai vu les carpes koï de Hiroshima qui semblaient lasses comme l’orbe de la lune,

j’ai mangé des huîtres panées de Hiroshima,

elles étaient délicieuses,

j’ai bu une bière Suntory,

j’ai mangé sans une once de culpabilité ou presque une brochette d’œufs de caille du Japon comme gourmandise,

j’ai dit à la serveuse qu’en France j’étais végétarien mais qu’au Japon j’adorais les brochettes, surtout après une journée de marche, de découvertes et d’émerveillement que le voyage procure à foison.

Avec la serveuse nous avons parlé calligraphie, qu’elle avait pratiquée à l’école, il y a longtemps,

la serveuse de l’izakaya (bar) Hachiya (à l’abeille) connaissait parfaitement, comme une grammaire intime, les trois types de traits de la calligraphie japonaise : tomé とめ (vertical), hané はね (trait arrivé en bas de son parcours qui remonte subitement d’un coup bref vers la droite) et haraï はらい (symétrie verticale, comme ハ [ha]).

À Hiroshima, j’ai photographié une façade très urbaine, couverte de plantes et de feuilles qu’un fleuriste au catogan arrosait à grand jet,

c’était comme une fontaine de fraîcheur verte, hélas le fleuriste arroseur a pris soin de se placer hors cadre si bien que la photo ne ressemble à rien sauf à une façade de végétation verticale, ce qui n’est pas rien quand même ;

j’ai vu un jeune lecteur de manga dans un train pour Kumano très absorbé par sa lecture,

j’ai essayé de lire par-dessus l’épaule d’un poète, d’un écrivain ou d’un simple humain, allez savoir, qui écrivait sur un banc public, rive droite de la rivière Kyobashi, c’était si paisible que je me suis cru un moment dans une scène du film « Paterson », de Jim Jarmush… où à la fin apparaît un personnage japonais.

À Hiroshima je me suis demandé comment aller à la rivière Ôta. Mais je n’y suis pas allé, laissant entier le mystère des « Sept branches de la rivière Ôta », du metteur en scène canadien Robert Lepage, dont l’ami Dominique m’avait souvent parlé,

À Hiroshima j’ai donc gardé intact l’énigme d’un personnage qui dans une première version de cette pièce fleuve [sic] de 7 heures était calligraphe puis dans une autre, chorégraphe ou danseur, selon le bon vouloir de l’auteur, metteur en scène,

À Hiroshima, j’ai songé à la danseuse calligraphe que l’ami Sébastien avait photographiée, et dont le nom comme la silhouette me sont inconnus.

À Hiroshima, je savais déjà que le corps du danseur et la main du calligraphe, c’était la même chose.

À Hiroshima, j’ai admiré les gardiennes d’un musée d’art contemporain si stoïquement et si intouchablement assises qu’on aurait pu penser à des œuvres d’art,

j’ai perdu mon billet d’entrée entre deux salles de musée

mais des hôtesses l’ont retrouvé et me l’ont rapporté en une prévenance si exquise qu’après je me sentais si léger-léger, léger comme un poème, a écrit Mahmoud Darwich, et bien c’était exactement ça,

à Hiroshima, j’ai vu des vidéos d’artistes indonésiens contemporains qui semblaient, vues à Hiroshima, prendre un sens plus affirmé.

[Nous ne notons pas les fleurs, 2011 (参考画像).]

Ainsi « Nous ne notons pas les fleurs. Jakarta », soit huit écrans, petits ou grands, qui montrent un planisphère aux pays fleurs, faits et défaits, en français dans le texte du titre, reprenant une parole du « Petit Prince », d’Antoine de Saint-Exupéry, où le géographe dit au prince que les géographes n’enregistrent pas les fleurs, car elles sont éphémères. En réponse à ce dialogue, l’artiste Tintin Wulia utilise des matériaux éphémères, comme des fleurs colorées pour créer une carte du monde et la présenter comme une installation éphémère. La performance, qui s’établit grâce à la participation du public, est documentée en vidéo et les participants impliqués dans la formation et la transformation du monde. La carte fait également partie du projet, signifiant par là une métaphore de la culture et de l’échange de marchandises. Le projet, qui a débuté à Patna, en Inde, a été réalisé à Singapour, Jakarta, Gwangju et Leiden. La carte du monde colorée et en constante évolution implique que les frontières nationales changent également constamment, elles présentent la dynamique du pouvoir politique, la guerre, le territoire, la migration et la nationalité qui se cachent derrière elles.

À Hiroshima, j’ai gravi une côte si pentue que mes pas s’allégeaient du simple fait d’échanger des « bonjours » avec les policiers en faction tout au long du chemin ;

j’ai vu dans un tramway d’avant guerre — mais quelle guerre ? — une fillette sourire à sa mère ;

à la gare de Yano un monsieur très âgé m’a renseigné très aimablement sur le bus à prendre,

à la gare de Yano nous avons pris le même bus avec ce vieux monsieur très âgé accompagné de son épouse très âgée. Ils sont descendus à un arrêt avant moi et lui m’a salué à travers la vitre d’un grand geste chaleureux. Il est peu probable que je le revois un jour ce vieux monsieur très âgé, mais il est très probable que je le garde en mémoire, la mémoire ça sert à ça, je crois,

dans le bus qui cheminait entre les collines verdoyantes, un autre homme très âgé avait demandé l’arrêt, il venait du fond du bus pour gagner la sortie devant, à côté du conducteur, courbé, il marchait très lentement sous l’effet du grand âge, traînant les pieds dans un effort empressé, il nous a plongé dans une scène de film au ralenti, il marchait à très petits pas, comme en pointillés, mais le bus attendait sans ronchonner et personne dans le bus ne ronchonnait, tout le monde savait que ce très très vieux monsieur qui marchait si lentement se pressait autant qu’il le pouvait,

je me souviens qu’à la gare de Yano un homme aveugle est monté dans le même bus que moi et qu’il est descendu au même arrêt à Kumano,

au retour j’ai vu un autre homme aveugle en grande discussion attendant comme moi le train pour la gare d’Hiroshima,

j’ai songé aux aveugles de Tokyo qui apprennent la calligraphie en relief sur des plaques de polystyrène,

je me suis souvenu du film d’Alain Resnais, « Hiroshima mon amour », vu jadis dans une salle de cinéma à Bruxelles et qui m’avait tellement ému.

J’ai pensé que le seul hôtel que j’avais dégotté et qui était hors de prix était un hôtel pour « adults only », donc un love hotel, qui cachait son genre sous des propos de loisirs. On n’y occupe la chambre que par tranches horaires.

À Hiroshima, j’ai poursuivi ma quête calligraphique, me demandant « où se trouvait la calligraphie à Hiroshima ? »,

j’ai posé la question aux hôtesses d’accueil d’un musée qui se sont dévouées en quatre pour me renseigner,

elles m’ont désigné une œuvre de Kazuo Shiraga aux noirs épais qui m’a laissé indifférent. L’artiste était connu pour se suspendre et glisser sur la toile les pieds enduits de peinture.

Dans son cas, l’expression « peindre avec ses pieds » est à prendre à la lettre, pourtant il était internationalement côté. Sachiko, elle, trouve l’œuvre « très puissante ». Serais-je passé à côté ?

En revanche, j’ai aimé un « Mont Fuji », de Yuki Ogura, une peinture à l’or sur soie de 1995. Dépouillé sauf de l’essentiel, une montagne sacrée comme un ハ (ha) majuscule.

À Hiroshima j’ai vu un Van Gogh, un Cézanne, un Signac, un Toulouse-Lautrec, alignés côté-à-côte.

Je suis passé en souriant devant l’enseigne du Caffè Veloce, une autre Bijou Croire, tant d’enseignes en français malaxé, biscornu, érigé, croit-on, en langue de standing du commerce international.

À Hiroshima, j’ai vu « promenade de la paix », gravé sur des plaques scellées sur le bitume, en japonais et en français, et le miroitement de la lumière du soleil à travers les feuillages, qu’on nomme partout au Japon d’un seul mot, le mot « komorebi », qui a pour moi la valeur d’un sésame, et d’une certaine façon d’habiter le monde, une recherche d’esthétique et de beauté.

À un carrefour de ruelles, je suis tombé en arrêt sur une plaque d’égout au motif de pêcheurs près d’un temple, si belle que je l’ai contournée, elle semblait comme échappée d’un musée d’estampes.

À Kumano, j’ai visité un musée dédié au pinceau, il y en avait des centaines, de tous poils et tous prix ; il y est exposé un pinceau fier comme une Tour Eiffel, un pinceau de 400 kg d’une taille considérable,

j’ai repensé à Akiko, calligraphe rencontrée à Tokyo qui a dessiné une œuvre avec un extrait du poème de Robert Desnos, « une fourmi de 18 m ».

À Hiroshima j’ai voulu écrire un haïku, du genre :

Au Japon extrême

une calligraphie de 18m

un pinceau de 400kg

mais visiblement ça n’a pas marché ;

À Hiroshima, je me suis arrêté deux jours seulement, le temps d’un week-end, venant de la mer de Seto, en vedette rapide, repartant en train encore plus rapide pour Fukuoka, dans cette vitesse insensée du voyageur pressé,

à Hiroshima, j’ai pensé que le temps n’était pas un temps unique, car ici coexistent plusieurs temps, celui qui travaille la mémoire collective ou la mémoire individuelle et le temps présent avec son ébullition permanente ; quant au temps du voyageur, espace-temps dilaté dans un infini personnel, c’est un sacré chamboulement où s’entremêlent souvenirs, traversées vécues, imaginaire, réalité, rencontres fugitives ou durables, émois ou sourires de connivence.

À Hiroshima, j’ai pensé que le secret de la ville était de rendre l’existence supportable, et la vie belle.

Japon, le lieu du poème

Ce 11 octobre, le voyageur eut de la chance.
Un sandwich de konbini contenta sa faim tant la beauté des eaux de la mer de Seto le ravissait.

Entre ce littoral et la dernière demeure de Santōka, il n’y avait que quelques kilomètres. L’un des plus grands poètes de haïku du XXe siècle était mort ici à Matsuyama, un 11-octobre 1940.

Des eaux limpides au pied du sanctuaire shinto Shiraishi Ryu, puis une bénévole du groupe Santōka de la ville accueillaient le voyageur en ce jour de célébration.

Comme si tout convergeait, au bon moment, autour d’un simple haïku, dépouillé même du mot de saison, contrairement à l’usage répandu depuis Bashô. Mais un haïku qui pouvait convenir comme simple bagage, tellement il était comme les eaux, limpide.

Alors le voyageur se fit la réflexion qu’il n’y avait pas de plus grand bonheur : trouver le lieu du poème, le trouver sans le chercher, le lieu qui incarne le poème comme si le poète l’avait écrit ici même. Et que le poète s’adressait au voyageur.

われいまここに
海の青さの 
かぎりなし

ware ima kokoni
umi no aosa no
kagirinashi

Me voici
là où le bleu de la mer
est sans limite

Santōka (1882 – 1940)
Cheng Wing Fun et Hervé Collet, Santōka, journal d’un moine zen, éditions Moundarren, 2003, 2013.

« ようこそ » Bienvenue à Matsuyama !

Le voyageur au pays de Chihiro, au moins dans ce que les songes et les films de Miyazaki ont laissé de traces, abordant l’île de Shikoku, après la ponctuation d’îles de la mer de Seto, se baigna dans un onsen millénaire, 道後温泉 Dōgo onsen, modèle pour le Palais des eaux du même Chihiro.

Un instant, dans ce monde flottant, il ne sut plus quel était son monde, le réel ou l’imaginaire…

les confiseries à l’enseigne de la Mère Megumi, 道後ハイカラ通り, rue Dōgo Haikara Dori, lui promettant rien de moins qu’un Poème….

C’était comme un écho à l’accueil de madame Rié ITÔ, directrice d’une école de calligraphie à Matsuyama, « ようこそ » (yōkoso) signifiant « Bienvenue »…

Atelier de calligraphie à Kobe 神戸

À Kobe, un atelier de calligraphie fréquenté par des retraités, le matin, des enfants, en fin d’après-midi.
La qualité est impressionnante.


Tracé, équilibre, relief, tout sera passé à l’œil acéré de la professeure, qui elle-même a été élève d’un maître dont il reste les pinceaux majuscules.

[Le caractère du « rêve », 夢 (yumè)]

Tout ici respire la quête du beau geste ou du geste parfait, selon les cas, la concentration 集中 (shūchū), la transmission que le temps a porté comme un rêve 夢 (yumè), vers un Chasseur de nuages 雲追人 (kumo-oï-bito) :

[雲追人 (kumo-oï-bito), soit « Chasseur de nuages ».]

Premières impressions calligraphiques de Kobe

Calligraphie géante pour un restaurant de ramen qui promet « le goût authentique de Tokushima » (le bœuf de Kobe est réputé pour sa tendreté sans égale).

Plus loin, on se demande bien ce que signifie ce « あの » (ano), pour « hum », à moins qu’il s’agisse d’un « おの » (ono), tout aussi mystérieux.

Une exposition de calligraphie aux genres très divers… elle se termine à 15h. Alors à 15h pile on décroche les œuvres.

Pendant ce temps on s’abandonne dans un bruit dément au pachinko.

À Tokyo, trois calligraphes japonaises

Des émotions qui traversent le voyageur au pays des calligraphes, l’une des plus saisissantes jusqu’à présent est celle des aveugles en atelier de calligraphie.
Comment illustrer mieux ce phénomène : au pays des écrans, petits ou géants, personnels ou publics, la lettre est partout, dans une proximité intime, et tout Japonais n’est-il pas d’abord et avant tout un lettré ?
Pendant six ans l’enfant apprend les caractères chinois, au minimum deux mille.

[photo Bob Leenears]


Un jour, l’un d’entre eux, ou l’une comme cette femme élégante, ne voit plus.
Ici dans un groupe de malvoyants en atelier de calligraphie, elle apprend à dessiner sur une plaque de polystyrène des caractères chinois à l’aide de pâte à modeler.
Le relief du caractère guide ses deux mains et son geste devient majestueux.

Un geste qui rappelle celui d’un Trésor national vivant, le portrait d’un calligraphe aveugle, narré par Michael Ferrier dans « Tokyo, Petits portraits de l’aube », Gallimard, 2004, Arléa, 2010 :

« Soudain il se lève et, avec une célérité étonnante pour son âge, il s’empare d’un pinceau et d’un halo de couleur crème. Très vite, il inscrit quelque chose de noir sur le papier blanc, sa main zèbre l’espace et le fait exister. Il trace à une vitesse folle : je vois les caractères s’élancer dans la pièce en volutes déliées. Il trace comme on abat un grand arbre, comme on désarme un adversaire, comme on engloutit une poire, comme on dénoue le cordon d’un sac. »

La calligraphe Akiko Yamaguchi me montre son travail corrigé par sa professeure. Elle vient d’être classée au 17e dan (grade) sur une échelle de 24.

Pour calligraphier les 17 syllabes d’un haïku, elle a choisi le style 新書芸 (shinshogei), littéralement « nouvelle calligraphie artistique », caractérisé par sa lisibilité.

Enfin, une performance de la jeune calligraphe Misaco.

Tokyo, la beauté nichée dans les détails

Tokyo, à Takinogawa, le temple bouddhiste des enfants, morts ou vivants, viennent prier des parents. On croise une mère devant des doudous kawais aux couleurs vives dans un lieu patiné par le temps.
Merci à Bob Leenaers de m’avoir guidé dans ce lieu de méditation, mon premier temple visité au Japon. Et merci à Sebastien Lebègue d’avoir permis cela.


Hâte de rencontrer Akiko Yamaguchi, artiste qui réunit calligraphie japonaise et poésie française, que Bob a exposé au printemps dernier dans sa galerie de poche redたんぽぽ (Red Tampopo), lieu de partage des langues.

Calligraphie de Akoko YAMAGUCHI

À Ginza, dans le quartier du luxe, la librairie Tsutaya books expose l’illustrateur Akira Kusaka. Avec « Nuit lointaine », il imagine que « la nuit est née quelque part comme un œuf, la nuit est le moment où commencent les histoires. »

Ailleurs, un quartier calme. Dans un ryokan (auberge) au goût sûr, au savoir-vivre délicat, une coupelle va recevoir un sachet de thé. Pendant l’infusion, l’œil plonge sur un poème minuscule écrit au creux de l’objet de céramique bleu cobalt. Il est question de 白雲 (shira kumo), de nuages blancs.

Dans un univers hyperconsumériste, la beauté se niche dans les détails. Et la curiosité appelle les détails.
Au pays du monde flottant et des haïkus la beauté est partout. Le voyageur est saturé de beauté. Atteint du syndrome de Stendhal, il est pris au piège.

Japon 道 12. La calligraphie est silence

En atelier de calligraphie, le moment le plus intéressant est le moment du silence.

Le but de l’atelier est d’initier et au mieux de faire sien un kanji choisi. Il a été choisi par l’élève pour diverses raisons. Prenons par exemple le duo de kanji formé par 書道 (shodō), soit « la voie de l’écriture », autrement dit la « calligraphie ». Simplement parce qu’il est jugé « beau » ou qu’il correspond à votre humeur du moment. 

Vous avez commencé par examiner les modèles proposés par le sensei ou maître, ici Miki_la_calligraphe. Des styles classés par chronologie. Certains ont une allure de caractère d’imprimerie, d’autres, très cursifs, peu reconnaissables, même par un lecteur japonais. Dans ces caractères, le geste semble une danse sur le papier ou le tracé d’une danse, bien éloigné de la symétrie apparente des autres styles.

Et quand vous l’avez choisi, vous vous appliquez. Inutile de dire que vous répétez le geste jusqu’à la maîtrise complète. Ce n’est absolument pas ça. Il ne s’agit pas d’imiter un geste parfait et de reproduire un geste parfait. D’abord c’est impossible, ensuite ce n’est pas souhaitable.

équilibre

Le but est de faire sien le caractère. Quand vous réalisez un tracé, vous le montrez au calligraphe-sensei. Et son œil fait mouche. Le diagnostic est sans appel : geste pas assez anguleux ou dans la mauvaise direction, lever du pinceau trop tardif et surtout l’équilibre des formes internes au kanji n’est pas assuré, avec des traits trop courts ou trop longs, disproportionnés, ou à la direction incertaine, vers le bas quand ils devraient aller vers le haut ou mieux parcourir son espace en une courbe légère.

Dans 書道 (shodō) par exemple, le premier kanji, 書 (sho) présente un trait horizontal dans sa partie supérieure plus long que les autres. Il sert véritablement de stabilisateur à l’ensemble un peu comme un fildeferiste en plein exercice au-dessus du vide tenant sa perche comme si c’était une plume, mais il lui doit aussi sa survie. Dans le second caractère 道 (dō), l’équilibre doit se réaliser entre une forme apparemment symétrique, dessinée en premier, et une forme avec un enroulé à la base du caractère.

méditation

Alors s’impose le silence.

C’est un moment qui vient sans prévenir. Jusqu’alors la pression du pinceau sur le papier, la juste application de la touffe de poils de belette 鼬 (itachi), à moins qu’elle ne soit de marte, la tenue du manche, bien droite, l’inclinaison du pinceau, la longueur des traits, leur proportion, l’alternance des traits longs et courts, l’apparence générale d’équilibre – la calligraphie est une recherche constante de l’équilibre, ici des dix plus douze, soit vingt-deux traits, la graduelle progression du tracé de l’encre de haut en bas du papier 紙 (kami), la pression du pinceau dans la courbe à angle droit de certains traits, finalement l’équilibre général de l’ensemble 書道 (shodō), composé des parties suivantes : 聿 (ichi : brosse) + 日 (nichi : jour, soleil) + 首 (dju : cou) + 自 (ji : soi) + 込 (komu : bondé) + 并 (hei : mettre ensemble), et que cet équilibre tienne comme celui d’un ensemble de pièces d’horlogerie empilées, distribuées, agencées, tracées en harmonie dynamique.

Dans cette exécution vous avez senti ce moment de silence, où toute l’attention, toutes les attentions au détail essayaient de composer une harmonie. La calligraphie est un art de la méditation.

Dans ce moment suspendu règne le silence sous l’effet du souffle distribué dans la main et son pinceau. Dans cette suspension du temps fait de silence, équilibre et harmonie, peut-être avez atteint une étape sur la voie ?

Japon 声 11. Tanino, dystopie théâtrale

Dans Maître obscur, Kurō Tanino, a écrit et mis en scène un huis-clos de cinq  personnages et leur relation à l’Intelligence artificielle qui épouse leurs désirs avec plus ou moins de facilité, d’erreurs et de confusion. Une pièce présentée au Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d’Automne 2024.

[Maître obscur, photo © Jean-Louis Fernandez]

Dans un décor, ils apparaissent depuis un long couloir invisible, marqués par le son de leur pas. Serait-ce l’influence de Jacques Tati, apprécié par le metteur en scène ?

Une voix dans un casque porté par chacun d’entre nous, spectateurs, nous incite à estimer le profil, l’âge, la taille de l’arrivant. Comme si la pièce était elle-même un lieu expérimental. Chaque pensionnaire est dans l’attente du suivant, comme si une mystérieuse convocation les réunissait.

« RIONS »

L’expérience semble se confirmer lorsque, une fois dans la pièce, ils répondent aux instructions d’une voix neutre, enveloppante comme celle d’un instructeur qui s’efforcerait de paraître bienveillant. La voix leur dit comment préparer un repas, boire un café, danser… jusqu’au summum à la fin de la pièce lors d’un repas fait d’une soupe aux composés improbables, organiques ou matériels, quand s’affichera sur l’écran géant de la pièce : « RIONS ».

Les questions posées par Kurō Tanino reflètent les inquiétudes de l’époque sur l’emprise, son thème de prédilection, la voix mystérieuse incarnant l’Intelligence Artificelle, selon les termes aux initiales majuscules du dossier de presse (DP).

 numériser l’inconscient ?

Cet ancien psychiatre a ainsi repris avec le Théâtre de Gennevilliers, dont il est artiste associé (les acteurs de Maître obscur sont francophones) ce qui travaillait sa pièce Dark Master, la domination entre humains, le lavage des cerveaux au cœur de l’activité économique « menée par des hommes dépendant du travail ».

Avec Maître obscur, Kurō Tanino annonce une belle ambition : « Mon but n’est pas de montrer comment les IA vont remplacer les humains sur des tâches relativement simples, puisque c’est déjà en train d’arriver. Ce qui m’intéresse, pour aller plus loin, c’est comment les IA vont avoir une influence à un niveau psychologique, sur des aspects plus profonds de nos âmes. Il est probable que la prochaine frontière que franchira la technologie sera celle de l’inconscient. Qu’est-ce que cela signifierait concrètement que de numériser l’inconscient ? » (DP).

La forteresse du sourire, en 2021, un autre huis-clos, s’intéressait aux liens entre les occupants de deux appartements voisins. C’était une réussite. Lire « L’effet papillon du théâtre de Tanino », Papalagui, 25/11/2021 :

Maître obscur est moins convaincant. Tanino nous avait prévenu : « C’est une œuvre dans laquelle il y aura beaucoup de grands malentendus, de confusion, je vais créer de la confusion chez les acteurs, c’est tout cela qui fera l’œuvre. » Une pièce où l’IA n’est pas l’ennemie, elle est « neutre ». 

Hélas, la confusion voulue entre les personnages nous a gagné. Et ce n’est pas un trouble stimulant. 

Rien à voir avec le trouble véritable ressenti à la projection du film dystopique japonais, Sayonara, de Koji Fukada (2015), par exemple, où une survivante à la bombe dialogue avec sa seule « compagne »… un robot féminin.

Dans Maître obscur, l’ennui vient d’un dispositif lourd et de dialogues au burlesque faux. On reste au bord du plateau, comme s’il manquait l’étourdissement propre aux questions métaphysiques posées par Tanino.

Maître obscur, (durée : 1h30), écrit et mis en scène par Kurō Tanino (traduction du japonais par Miyako Slocombe), est à l’affiche du Festival d’Automne 2024, joué au Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 7 octobre.

Interview (3’14) de Kurō Tanino ici.

En partenariat, France Culture propose une série de trois podcasts L’intelligence artificielle, objet philosophique.