Yanvalou pour Lyonel !

Le Prix Wepler Fondation La Poste 2009 a été attribué à Lyonel Trouillot pour son roman Yanvalou pour Charlie (Actes Sud). Le Prix Wepler‐Fondation La Poste, fondé en 1997 par la librairie des Abbesses est doté de 10 000 euros.

Extrait p. 29 :

Se tenait debout devant moi un garçon sale que je voyais pour la première fois, une curiosité venue d’un autre monde, et j’entendais ses silences. J’entrais dans sa tête et je disais ses mots. Je me suis mis à transpirer malgré la climatisation. Pris d’effroi. Comme là-bas, au village, il y a longtemps, quand j’ai rencontré la mort pour la première fois et que j’ai passé trois nuits à attendre qu’elle vienne me chercher. Là-bas, le village, mon père, les vieux joueurs de bésigue, Anne, le petit cimetière. Ce crétin de Charlie, avec sa vie de chien et son histoire de fou, était venu ouvrir la porte du retour. 

La Mention spéciale du jury 2009 a été attribuée à Hélène Frappat, Par effraction, Allia. La mention spéciale, dotée de 3 000 euros, est destinée à récompenser « une oeuvre marquée par une audace, un excès, une singularité, résolument en dehors de toute visée commerciale ».

 

D’autres nouvellistes et poètes en concours

Du Nouvelliste haïtien au nouvelliste bourguignon, il n’y a qu’un mot… Ainsi, depuis la Bourgogne, Jacques Dubois m’informe que son association culturelle, Les Après-midi de Saint-Flo, organise chaque année deux concours, l’un de nouvelles littéraires, l’autre de poésie : « Nous sommes désireux d’attirer de nouveaux concurrents de l’espace francophone, tant ressortissants français expatriés qu’auteurs étrangers francophones. » Détails sur le site.

« L’effet Laferrière »

Avec L’énigme du retour (Grasset), Dany Laferrière décroche le Médicis et ses amis écrivains le bonheur. Qu’on en juge par ces réactions par Le Nouvelliste de Port-au-Prince. Extraits :

Gary Victor Dany a été toujours pour moi une brèche fascinante dans la muraille d’une littérature haïtienne quelque part trop sérieuse, trop coincée, sans humour, empêtrée parfois dans des attitudes politiques fausses.
Emmelie Prophète-Milcé Je félicite Dany et le remercie infiniment pour ce cadeau à Haïti, pour cette nouvelle porte qu’il ouvre, aux jeunes auteurs particulièrement auxquels il dédie le prix Médicis.
Pierre Clitandre Ce prix, c’est aussi la reconnaissance que le Caribéen peut aussi arriver à cette maîtrise non pas pour coloniser la nature et les hommes, mais pour s’harmoniser avec. Que la flamme nous éclaire !
Edwidge Danticat Ce Médicis à Dany Laferrière, c’est un prix bien mérité. Je suis tellement contente et tellement fière de Dany, comme toujours, d’ailleurs.
Rodney Saint-Éloi Il m’a appris que je pouvais être Haïtien tout en habitant le monde.
Frantz Benjamin Pour nous de la communauté haïtienne de Montréal, c’est une grande source de fierté, Dany Laferrière est un fils chéri de cette communauté.
Stanley Péan Le Médicis honore celui dont l’humour éclipse par moments les dons littéraires, mais uniquement aux yeux des myopes… Et, à défaut d’aller chercher avec lui son prix, tous ses collègues québécois, haïtiens et même japonais l’applaudissent et le félicitent pour cet honneur bien mérité.
James Noël « L’effet Laferrière » dans la littérature aujourd’hui, c’est le séisme positif qui traverse l’oeuvre tout entière. (…) Dany Laferrière, un nom à porter par ces jours sombres comme un soleil à la boutonnière.
Louis-Philippe Dalembert Je suis heureux pour mon ami Vieux Os, pour sa famille. Je suis fier pour Haïti. Ce prix décerné à un livre qui rend, entre autres, hommage à la peinture haïtienne vient prouver une fois de plus que la culture est le plus grand capital de ce pays à la dérive.
Jean Bernabé C’est un vrai maître de la parole, conscient de ses effets, mais sans nulle arrogance. Habile à ne pas s’enfermer dans les carcans idéologiques, pas même ceux d’une créolité de proclamation, mais qui porte en lui et sait exprimer l’âme du peuple haïtien dans sa polyphonie. Il respire l’intelligence et, sauf à attenter à sa modestie, il est pour moi une des représentations vivantes de l’Homme caribéen dans son devenir et dans ses accomplissements les plus réussies.

“mon père”, c’est-à-dire mon délire… l’émouvant abécédaire de Gwenaëlle Aubry

Dans Personne, le très beau roman autobiographique de Gwenaëlle Aubry, édité par Mercure de France, sélectionné pour le prix Femina décerné ce 9 novembre, un roman construit en abécédaire, de A comme Antonin Artaud à Z comme Zelig, je m’arrête sur D comme Disparu, qui comme les autres chapitres alterne la langue de l’auteur (en caractères droits) à l’écriture de son père (en caractères italiques), auteur d’un texte intitulé Le mouton noir mélancolique.

Extrait (pp. 36-38) : 

Quand mon père est mort, il avait disparu depuis longtemps. Depuis longtemps déjà il avait organisé sa disparition, « privé les siens de lui-même ». Depuis longtemps déjà, on ne parlait plus de lui qu’en baissant la voix.

J’évoque donc le suicide, péché du lâche, qui prive les siens de lui-même. En un premier temps, j’ai fait porter tous mes écrits à la bibliothèque de l’Université, pour qu’ils y restent comme une trace posthume de moi-même. En un second temps, j’ai dilapidé mon petit héritage, vite et sans plaisir, jusqu’à vivre endetté par la suite. Puis j’arrêtai mes cours dans une grande école de commerce, mes conférences à l’ENA, etc. Il m’arrivait d’aller passer une partie de la nuit sur un banc public, non pas ivre, mais fuyant l’appartement et mon bureau. J’allais contempler la Seine pour m’y jeter.

(…)

Nous avons vécu, pourtant, ma sœur et moi, toutes ces années-là. Il y avait des hommes à aimer, des pays à découvrir, des enfants à engendrer, des livres à écrire. Mon père a quitté la rive au moment où ma vie d’adulte commençait.

(…)

Quand je disais « mon père », cette année-là, les mots tenaient bon, je ne sais pas comment le dire autrement, j’avais l’impression de parler la même langue que les autres, d’habiter un monde commun (alors que d’ordinaire, prononçant ces deux mots, je voyais s’ouvrir un écart infranchissable entre ce qu’ils devaient évoquer chez les autres, la représentation qu’ils devaient se forger à partir de l’image que je m’épuisais à projeter, la plus lisse, la plus innocente, la plus transparente possible, dans l’espoir, précisément, de couvrir cet écart, cet écart infranchissable entre les mots des autres et mon langage privé : « mon père », c’est-à-dire mon délire, ma détresse, mon dément, mon différent, mon deuil, mon disparu).

Zot la ka palé trop !

Dany Laferrière est prix Médicis pour L’énigme du retour (Grasset). Lu sur le blog d’Alain Mabanckou, posté par Jean-Toussaint le 06/11/2009 à 3h36:

« Dany, on t’attend au pays ! J’en ai marre que les gens disent que tu es Canadien ! C’est quel Canadien qui peut écrire des choses comme celles que tu écris pour la première République noire ? Vive ce prix qui est à nous. Zot la ka palé trop ! »

Déploration disproportionnée

Ma libraire déplore l’effet commercial des prix littéraires, me citant l’empressement d’un client à acheter trois exemplaires de Trois femmes puissantes au lieu d’un seul accompagné de deux autres titres. Éloge de la diversité littéraire ! Déploration que je juge disproportionnée mais la bienséance et son emportement m’interdisent de lui opposer toute réserve.

Elle me recommande la lecture de David Fauquemberg, déjà remarqué par le prix Nicolas Bouvier 2007 pour Nullarbor. Un prix qui à Saint-Malo avait d’ailleurs eu un effet certain pour un premier roman. Donc ma libraire a lu son tout dernier, Mal tiempo, l’histoire d’un boxeur cubain habité par ses ancêtres Yorubas. Je pressens que je vais partager son enthousiasme.

En attendant, cet extrait de Nullarbor, p. 13 :

J’étais en Australie, au milieu de Nullarbor. Ce rêve mauvais ne me lâcherait plus. Les lances à bout de bras, le deuil et la colère — la mort rôdait à mes côtés. Monde sans prudence, où tout n’est que violence et ruine. Voilà comment j’ai tué l’homme.