Prix essai France Télévisons (sélection 2010)

Vingt-et-un lecteurs-télespectateurs choisiront entre ces six essais le 25 mars, veille du prochain Salon du livre de Paris (26-31 mars) :

Didier Eribon, Retour à Reims (Fayard)Guillaume de Fonclare, Dans ma peau (Stock)

Christine Jordis, L’aventure du désert (Gallimard)

Marie-Dominique Lelièvre, Saint Laurent, mauvais garçon (Flammarion)

Michelle Perrot, Histoire de chambres (Seuil)

Ivan du Roy, Orange stressé (La Découverte)

  

Haïti : lodyans et lodyanseurs (Georges Anglade)

Je choisis le genre littéraire qui m’a fasciné avant même d’avoir 15 ans, la lodyans haïtienne, cette histoire racontée le soir, la littérature orale haïtienne de bonimenteur, consistant à mentir pour dire plus vrai que vrai. J’ai plongé très tôt dans ce genre littéraire avec en héritage un certain talent d’ailleurs venant de ma mère.
Je m’inscris donc dans la littérature haïtienne sur un angle seulement ; ma contribution à la lodyans.
Mes inspirations remontent à mon enfance et à mes rencontres avec d’excellents lodyanseurs. Il y a eu d’abord la gouvernante (Cétimène) quand j’étais petit – j’étais le quatrième de fratrie –, une raconteuse d’histoire exceptionnelle. Puis à 10-12 ans, je rencontre le grand raconteur d’histoires, Dieudonné, à Aquin (dans la province). Je fais la connaissance de Noémie Jean puis à 18-19 ans, alors que je suis un jeune professeur à Saint-Pierre, je suis moi-même raconteur d’histoires, mais cette passion n’a pas de débouché littéraire, car en français, la nouvelle courte n’a pas l’impact qu’elle peut avoir en anglais, allemand ou espagnol.
Extrait de l’entretien de Georges Anglade, invité d’Étonnants voyageurs Haïti 2010 et disparu dans le sésime du 12 janvier, propos recueillis par Thomas C. Spear, entretien disponible en version vidéo et en version écrite sur le site d’Île en île.

Dans la notice biographique de Georges Anglade, Françoise Naudillon précise :

« La lodyans doit être classée parmi les créations collectives haïtiennes les plus significatives que sont le Vodou, le créole, la commercialisation par madansara, le compagnonnage des jardins paysans, la peinture, le marronnage, la gaguère des combats de coqs, le carnaval etc. Et cette lodyans est le mode littéraire le plus généralisé, le plus populaire, le plus ancien aussi dans l’expression du romanesque de ce peuple profond tel qu’il s’exprime en son pays profond. » (Avant-propos, Blancs de mémoire)

La force d’un peuple et la puissance de sa culture (Nathalie Petrowski)

Tous les soirs depuis que la terre a tremblé, il apparaît à l’écran. Toujours le même t-shirt noir dont il doit avoir cent exemplaires et d’où saillent ses bras musclés, toujours ces cheveux courts tirant sur le blanc platine, toujours ce regard bleu perçant. À première vue, le Anderson Cooper qui se promène depuis une semaine dans les gravats et la poussière de Port-au-Prince n’est pas très différent de celui qui officie tous les soirs dans le confort chromé du studio new-yorkais de CNN. Pourtant, quelque chose chez lui a changé. Dans la façade lisse de son image est apparue une faille à travers laquelle se sont glissés un soupçon d’émotion, une pincée de compassion, un zeste d’humanité et au moins une tasse de solidarité, toutes choses habituellement refoulées par l’objectivité à laquelle doit tendre tout journaliste sérieux et crédible.

(…)

Durant toute la semaine, sur tous les réseaux mais aussi dans les textes de mes collègues de La Presse, je n’ai cessé de voir des journalistes prendre fait et cause, s’investir, protester, ne pas se mêler de leurs affaires. Je les ai vus applaudir le bambin souriant qui a survécu miraculeusement, soupirer de soulagement en voyant la vieille édentée chanter en sortant des décombres, retenir leurs larmes devant les larmes des éprouvés. J’ai vu Anderson Cooper abandonner sa caméra sur un bidon pour porter secours à un jeune ado haïtien ensanglanté. J’ai vu Byron Pitts engueuler des soldats pakistanais qui tiraient sans raison sur la foule. J’ai vu Harry Smith se perdre dans la nuit haïtienne à l’heure du souper et s’émerveiller du semblant de vie qui s’organise. J’ai rarement senti chez les journalistes un tel élan, une telle empathie, un tel débordement émotif.

(…)

Ce qui fait la différence, c’est peut-être la nature même des Haïtiens, leur dignité, leur courage, leur gentillesse et ce sourire qu’ils braquent comme un antidote sur leurs malheurs et qui semble avoir touché les journalistes jusqu’au coeur. Par moments, on a l’impression que dans les ruines d’un pays en miettes, les journalistes viennent de découvrir la force d’un peuple et la puissance de sa culture.

Nathalie Petrowski, La Presse, Montréal, 23/01/10

Île en île, version Littré vidéo

L’ami américain Thomas C. Spear met en ligne des vidéos d’auteurs des îles francophones, depuis fin octobre 2009.
Vos influences ? Votre quartier ? Votre enfance ? Votre œuvre ? L’insularité ? En cinq questions se dressent des portraits de personnalité réalisés sur le ton de l’intime par le créateur du site Île en île.
Ce work in progress a pour premiers témoins Monique Agénor, Marie-Célie Agnant, Odette Roy Fombrun, Daniel Honoré, Yusuf Kadel, Dany Laferrière, Frédéric Ohlen, Shenaz Patel.
La série d’entretiens a débuté à Port-au-Prince en janvier 2009 et s’est poursuivie à New York, à Montréal, à Paris, à la Réunion, à l’île Maurice et en Nouvelle-Calédonie. Réalisés avec l’assistance à la caméra, de Giscard Bouchotte, Véronique Deveau, Anjanita Mahadoo, Colin Morvan et Kendy Vérilus. Prochaine étape : à nouveau Haïti lors d’Étonnants voyageurs.
A voir sur le site Ileenile sur Dailymotion.

Le grand lettré confirme son statut de grand Littré de l’archipel francophone.

Véronique Ovaldé, Prix roman France Télévisions 2009

Les femmes puissantes de Véronique Ovaldé dans la catégorie « Ce que je sais de Vera Candida » (L’Olivier) ont remporté le Prix roman France Télévisions 2009. Un jury de vingt-et-un télespectateurs l’a distingué au 4e tour de srutin par 11 voix, contre 6 pour Le Rapt, d’Anouar Benmalek (Fayard) et 4 à L’énigme du retour de Dany Laferrière (Grasset).

À voir des images de la délibération et de la remise du prix.

Cultures Sud, tout net

Est-ce une bonne nouvelle ? Une revue qui passe de la version papier à la version Internet, telle Cultures Sud qui, à partir d’aujourd’hui se décline uniquement sur un portail  » dédié à l’actualité des littératures du Sud « . Signalons les chroniques quotidiennes et un dossier mensuel. Sur ce point, apprécions à sa juste valeur une première analyse de la rentrée littéraire version Sud par Sami Tchak :  » Pour la rentrée littéraire 2009, paradoxalement, alors que le volume total de publications a baissé, celui de ces auteurs-là a fait un bond : neuf au total, tous déjà confirmés, plus ou moins connus du grand public « . Ajoutons au menu un photographe à l’honneur et la très remarquable base de données d’un millier d’ouvrages.

Est-ce une bonne nouvelle la disparition d’une revue papier ? Tous les lecteurs disséminés dans  » un Sud mondialisé  » vont-ils trouver leur compte ? Internet, réseau mondial certes, donne-t-il accès à tous les lecteurs potentiels ? Les anciens lecteurs papier des différentes bibliothèques de Ségou, Windhoek et Port-au-Prince auront-ils plus de chance de lire sur écran ce qu’ils auraient pu lire sur papier ? La revue de Culturefrance a-t-elle été victime de coupes budgétaires ? Que signifie ce changement de profil dans la politique française de diffusion de la culture ?

Coïncidence : à l’heure où l’Elysée annonce une réforme des filières littéraires du lycée (16,6% de bacheliers seulement), le Quai d’Orsay passe au numérique…

La Quinzaine nous le donne en mille !

Quelques morceaux d’anthologie dans La Quinzaine littéraire n° 1000 (du 1er au 15 octobre 2009).  » Pari tenu  » titre Maurice Nadeau qui conclut son éditorial par cette humble adresse, après  » quarante-trois années de labeur, de joies et de soucis  » :  » La Quinzaine littéraire, dans ce monde qui a pas mal changé, doit prendre un nouveau plumage. En a-t-elle les moyens ? A vous amis lecteurs, de le dire.  »

Parmi les hommages des fidèles, il y a les radicaux, comme Jean-Jacques Lefrère, qui fait un sort aux  » coups de cœur des libraires (qui) se croient obligés de donner leurs jugements sur des livres qu’on ne leur demande que d’exposer et de vendre « , qui règle son compte à  » la critique littéraire (…) remplacée par la réclame de copinage, les perpétuels renvois d’ascenseur, les comptes-rendus fadasses « , qui assassine allègrement l’époque, les suppléments littéraires des quotidiens, les premiers romans  » de tant de petits cons  » :  » À l’heure où la  » rentrée littéraire  » voit éclore six cents romans chaque automne, tous pareils, tous médiocres, tous inutiles (…) à l’heure où la littérature devient conformiste jusque dans sa subversion même « .

Parmi les fidèles, citons le  » pédagogue  » Nobert Czarny, qui a passé vingt années à La Quinzaine. Il écrit un beau papier sur la poésie de Queneau, intitulé  » L’intime, l’universel « . Il se confesse humblement (sans doute l’école Nadeau cette humilité, une marque de fabrique) :

 » Écrire un article me prend un temps fou. Je crains de me tromper sur le sens de tel passage, sur la dimension symbolique ou que sais-je d’autre. (…) Je suis plutôt fier de mes efforts.  » Dix pour cent d’inspiration, quatre-vingt dix de transpiration  » expliquait un vieux détective dans Baisers volés de Truffaut. Je pourrais en dire autant.

Le pédagogue évite les effets inutiles et aime la clarté. Je déteste les formules définitives, les adjectifs dévalués, les superlatifs ou comparaisons qui font d’un jeune romancier le nouveau Faulkner ou le fils spirituel de Beckett (…) J’ai besoin de citations, de références, de preuves formelles.  »

Sur le travail de critique, lire  » Ne jamais être acquis à soi-même  » de Christian Mouze : « Auteur, lecteur et critique sont les faisceaux d’une même source lumineuse qui leur reste une énigme. Cette lumière dessille et aveugle. Nous lisons, nous disons de multiples choses pour arriver à quoi ? Comme tout un chacun je garde les défauts de ma vue. L’imperfection et l’insuffisance nous lient, mais l’amour que l’on porte aux livres, à quelque chose ou à un être nous délie.  »

Enfin (mais tous sont à lire), remarquons le travail de La Quinzaine littéraire sur  » La Polynésie, les Antilles, l’Afrique, l’océan Indien… Glissant, Ananda Devi, Nimrod, Farah, C.T. Spitz…  » avec Patrick Sultan qui signe un article plaidant pour  » Une critique d’affinité  » :

 » Sous les images chatoyantes, le critique doit percevoir en quoi, dans des formes généralement empruntées à l’Europe et mêlées à d’autres venues de partout, s’exprime le grand lamento des nations dépossédées, le deuil des peuples ou des multitudes traumatisés (…) Il doit accéder à une écoute  » post-coloniale « . (…)

Pour tenir ce cap difficile et éviter ces écueils, peut-être faut-il s’efforcer de pratiquer une lecture que je dirais  » d’affinité  » ; j’entends par là, une critique qui cotoie l’œuvre, se déplace vers ses frontières, en éprouve les limites, apprécie sa beauté, circonscrit son lieu qui, bien qu’il soit enraciné dans l’histoire et la géographie (coloniales ou décoloniales), demeure singulier et offert librement à tout lecteur qu’il soit d’Europe ou d’ailleurs, à tout lecteur fraternel. « 

Sélection du prix Roman France Télévisions 2009

Le jury de présélection du prix roman France Télévisions, réuni aujourd’hui, a choisi les livres suivants :

Anouar Benmalek, Le Rapt (Fayard)

Brigitte Giraud, Une année étrangère (Stock)

Dany Laferrière, L’énigme du retour (Grasset)

Marie Ndiaye, Trois femmes puissantes (Gallimard)

Véronique Ovaldé, Ce que je sais de Vera Candida (L’Olivier)

Jean-Philippe Toussaint, La vérité sur Marie (Minuit).

Un jury de vingt-et-un télespectateurs élira le lauréat le 19 novembre.

La culture, ce n’est plus seulement le « tout Ma’ohi »

 » Le discours culturel a changé, il n’est plus aussi exclusif qu’avant. La culture, ce n’est plus seulement le « tout Ma’ohi ». On est plus consensuel. La diversité culturelle est mieux admise, mieux respectée aussi. Hiro’a tend à transmettre ce message : nous parlons aussi bien d’arts traditionnels que d’arts modernes ou classiques, car tous ont leur légitimité dans le paysage culturel polynésien. Notre culture, ce n’est pas seulement le chant et la
danse. L’art contemporain n’a jamais été soutenu car pour beaucoup il ne fait pas partie de ‘notre’ culture. Pourquoi serait-il incompatible pour un Polynésien de faire de la peinture ou du hip-hop ? Pourquoi un Japonais ne pourrait-il pas danser le ‘ori ?
C’est la réalité culturelle aujourd’hui. Pour reprendre Jean-Marie Tjibaou, « Le retour à la tradition est un mythe. Aucun peuple ne l’a jamais vécu. La recherche d’identité, le modèle, pour moi, il est devant soi, jamais en arrière. » La culture est en mouvement et elle est devant nous.  »
(extrait de l’éditorial  » Écrire sa culture « de Heremoana Maamaatuaiahutapu, Directeur de la Maison de la culture de Polynésie, à Tahiti, à l’occasion des deux ans de la revue Hiro’a, salué par Papalagui, à sa création.)