
Recommandons le film Mafrouza, film sur ce quartier d’Alexandrie et sa population, documentaire de 12h21, découpé en cinq parties, visibles indépendamment. Filmés au plus près par Emmanuelle Demoris, les gens sont nus, ou plutôt leur vie, comme dans « La main du papillon », sur l’attente d’un accouchement, dans ce bidonville nécropole d’une ville mythique du bord de la Méditerranée. Domine l’absence d’idéologie dans le regard tendre de la cinéaste, les joutes chantées, l’abondance de récits du quotidien, même le rêve d’une famille de plusieurs dizaines d’enfants, qu’Adel emmènerait dans un autobus… à l’école, au travail.
Recommandées aussi à Paris les soirées spéciales du cinéma Saint-André des Arts qui invite chaque semaine l’équipe du film. Jean Gruault, producteur, l’a assuré très justement, lundi 8 août, entre gouaille anarchiste et goût pour l’aventure humaine : « Mafrouza est un film héroïque ». Détails des programmations sur le site du Saint-André des Arts.
Extrait sur le site de Shellac Distribution.
Sur la naissance de ce documentaire monumental, rencontre avec l’auteur Emmanuelle Demoris et avec le producteur Jean Gruault, dans Télérama : « Eblouie par la liberté d’esprit et par l’humanité solaire de ses habitants, Emmanuelle s’y rend à plusieurs reprises. »
Jacques Mandelbaum écrit dans Le Monde, « C’est un éblouissant témoignage. Un tombeau poétique, une prophétie politique, un film d’amour. On pense, naturellement, à un pendant documentaire de l’œuvre du grand cinéaste égyptien Youssef Chahine. On pense, plus encore, à deux références contemporaines, dont Mafrouza partage la préoccupation morale, l’engagement sur le long terme, l’enjeu esthétique. La série cinématographique du Portugais Pedro Costa sur les laissés-pour-compte du bidonville de Fontainhas (Ossos, 1997 ; Dans la chambre de Vanda, 2000 ; En avant jeunesse !, 2006). Le monument du Chinois Wang Bing consacré à la perdition des ouvriers victimes du démantèlement d’un complexe industriel (A l’ouest des rails, 2003). A leur suite, Mafrouza imprime la vraie légende des parias de notre temps. »
Toujours dans Le Monde, lire l’interview d’Emmanuelle Demoris : « Les Egyptiens qui ont vu Mafrouza ont exprimé leur admiration pour les habitants de ce quartier informel, qui ont construit leur monde et leurs lois, sans rendre de comptes à une autorité. En dépit de la pauvreté et des difficultés quotidiennes (les rats, la montée des nappes phréatiques, etc.), ils s’organisaient comme ils voulaient. Lors du débat qui a suivi une projection, l’un des personnages du film, Adel, a même dit : « On pouvait être spontanés et libres. »
Pour Olivier Barlet, dans Africultures, » L’enjeu est bien sûr de sortir de nos certitudes ataviques. Cette expérience cathartique (au sens où l’émotion engendrée construit un regard autonome) est saisissante et l’on comprend qu’Emmanuelle Demoris, qui a tourné seule et sans producteur, avec pour soutien financier une bourse de la Villa Médicis et une petite aide du CNRS, ait pu convaincre d’autres personnes de la pertinence et de l’importance de son travail, à commencer par son ami scénariste Jean Gruault (auteur de Jules et Jim et de La Chambre verte avec François Truffaut, de Mon oncle d’Amérique et de L’Amour à mort avec Alain Resnais), qui à 84 ans monte une société de production, les Films de la Villa, pour donner au film, avec le soutien de la région Ile-de-France et du Studio des Arts Contemporains du Fresnoy, les moyens nécessaires à son aboutissement, notamment le montage réalisé avec Claire Atherton.
Ce bidonville de Mafrouza, aujourd’hui détruit tandis que les habitants ont été relogés dans des HLM à 15 km de la ville, dans une zone à la fois désertique et industrielle, est comme tant d’autres endroits de la planète que le cinéma peut nous rendre proches s’il accepte d’en intégrer l’opacité pour en révéler l’énergie créatrice, c’est-à-dire de ne pas filtrer la réalité à l’aune de notre seule compassion ou compréhension : un lieu qui nous apprend à vivre le chaos du monde. »
