L’étranger, une lecture

Beau et magnifiquement désespérant L’étranger d’Albert Camus, son premier roman, publié en 1942, dont les pages de fin (182-183 par ex.) situent l’existence sur le fil tendu de l’absurde, à l’occasion d’une colère de Meursault contre l’aumônier venu le visiter contre son gré dans sa cellule de condamné à mort…

L’extrait :

« Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n’y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu’importait si, accusé de meurtre, il était exécuté pour n’avoir par pleurer à l’enterrement de sa mère ? »

L’adaptation théâtrale (1) :

À noter la programmation consacrée par France-Culture à l’œuvre de Camus dans la semaine du 4 janvier 2010, date du cinquantenaire de sa mort, et ce jour-là le début d’un feuilleton en dix épisodes quotidiens, à 20h30, de L’Étranger, adapté par David Zane Mairowitz et Nicole Marmet.

L’adaptation théâtrale (2) :

présentée au Centre Pompidou, à Paris, le 30 janvier 2010, à 19h, interprété par Pierre-Jean Peters, mis en scène par Moni Grego.

L’analyse :

(développée avec ampleur et lisibilité par Dominique Rabaté, professeur de littérature française à l’université Bordeaux III dans le Dictionnaire Albert Camus, p. 293, sous la direction de Jeanyves Guérin, dans la collection Bouquins, éditions Robert Laffont)

« Le héros camusien refuse de toutes ses forces la mascarade religieuse, rejette l’idée du péché et du salut. S’emportant contre le prêtre, il dessine l’image d’un monde où chacun est condamné, d’une « vie absurde » où tout s’égalise. Cette colère inattendue prépare la métamorphose finale du héros qui espère que les spectateurs nombreux « l’accueillent avec des cris de haine » pour son exécution capitale.

La question du sens, absente de la première partie, structure ainsi toute la seconde, qui effectue un retour sur ce qui s’est d’abord passé, en cherchant une logique qui s’avère mensongère. Le roman de la contingence devient roman à thèse de l’absence de signification globale de l’existence. »

L’impensé colonial :

Sur le fait que « le personnage de l’Arabe [victime de Meursault] est peu caractérisé, décrit de façon plutôt péjorative », Dominique Rabaté prévient : « Cette lecture ne doit pas écraser le roman, dont on voit toute la complexité, sous l’apparente neutralité. L’impensé colonial ne peut être reproché à Camus, dont on connaît les affres pendant la guerre d’Algérie. Car il met en scène, et plus profondément, une culpabilité première (dont on pourrait dire qu’elle est aussi le reflet de celles des Blancs sur une terre qui ne sera jamais totalement la leur). »

Dans ses Chroniques algériennes (1939-1958), Albert Camus situe clairement sa démarche journalistique, lors de ses enquêtes de terrain (p. 97) :

« L’Algérie de 1945 est plongée dans une crise économique et politique qu’elle a toujours connue, mais qui n’a jamais atteint ce degré d’acuité. Dans cet admirable pay qu’un printemps sans égal couvre de ses fleurs et de sa lumière [le soleil est omniprésent dans L’Étranger, source de tous les maux du héros], des hommes souffrent de faim et demandent la justice. Ce sont des souffrances qui ne peuvent nous laisser indifférents puisque nous les avons connues.

Au lieu d’y répondre par des condamnations, essayons plutôt d’en comprendre les raisons et de faire jouer à leur propos les principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes. »

Pour aller plus loin :

1. Lire le dossier Camus dans le NouvelObs.com ;

2. Les Justes, création de Stanislas Nordey, théâtre de La Colline, du 19 mars au 23 avril 2010.

3. Dossier Télérama : lecture de L’Étranger par Camus lui-même et l’enquête de Akram Belkaïd sur Camus et les intellectuels algériens.

4. Centre Albert Camus, à Aix.

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