» Meschonnic ou le passant considérable  » (Raphaël Confiant)

Raphaël Confiant, sur le site Montray Kréyol, à propos d’une conférence commune dans le  » Forum des langues du monde « , à Toulouse, en 1997 (voici la fin de son texte d’hommage) :

 » Alors que le public s’empressait de lui poser des questions, Meschonnic demanda à Sicre que je puisse faire mon intervention dans la foulée. Je tremblais intérieurement à l’idée d’évoquer une petite langue d’à peine trois siècles, bricolée à la va-vite par des colons sanguinaires et des esclaves hébétés dans un univers d’une violence inouïe, le créole donc. Mais Meschonnic se chargea de m’introduire en déclarant : « J’ai parlé des plus vieilles langues du monde, l’araméen et l’hébreu ; notre ami, nous parlera maintenant de la plus jeune, le créole. » Il venait de me sauver la mise. On m’écouta avec une attention presque égale à la sienne et dans le soir approchant, nous répondîmes de concert à trente-douze mille questions sur la diglossie, la traduction, l’avenir des langues ou encore la fonction de la littérature. Et Meschonnic fut parmi les questionneurs, preuve que son intérêt pour la dernière née d’entre les langues n’était pas pure politesse à mon endroit.

Il reprenait, hélas, le train le soir même pour Paris, pris par ses activités d’enseignant. Sur le quai de la gare où j’avais tenu à l’accompagner, il sortit de sa sacoche un ouvrage, « Poétique du traduire », qu’il venait tout juste de publier aux éditions Verdier. D’une belle écriture, celle d’antan, faite de pleins et de déliés, il me fit une dédicace avec toujours ce petit sourire énigmatique dont il lui arrivait rarement de se départir : « En hommage à une fraternité d’esprit et d’âme. Ne jamais se laisser convaincre ! ». Je mis du temps à comprendre ces mots. Du moins, la deuxième phrase.

Maintenant qu’Henri Meschonnic n’est plus, je crois deviner qu’elle veut dire que tant qu’on n’a pas fait sien les arguments de l’Autre, tant qu’on ne les a pas tournés, retournés, digérés, critiqués, malaxés pour admettre qu’ils peuvent être vrais, les accepter est pure feintise. Paresse ou complaisance intellectuelles. Ou macaquerie comme dit le créole.

Le monde intellectuel est plein de « macaques ». Meschonnic était, lui, un homme debout. J’espère que sur sa tombe, on a songé à psalmodier à haute voix, sa magnifique traduction du « Cantique des cantiques ». « 

2 commentaires

  1. Avatar de Inconnu

    Je suis tellement d’accord Monsieur Confiant…je vais transmettre ce ce petit texte lumineux à mes amis dont les consciences sont alertes…et j’aimerais découvrir l’oeuvre de ce Monsieur Meschonnic.
    Je lis vos livres avec voracité, continuez de me faire lire votre pensée…oui, en toute simplicité, j’ai l’impression que vous écrivez pour moi toute seule…comme un cadeau.
    Merçi
    Gaudeline

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  2. Avatar de Inconnu

    Oui: excellent texte de Confiant que j’essaie de contacter car je prépare un numéro d’Europe sur Henri Meschonnic.
    Si vous pouvez m’aider: merci.
    Je découvre avec beaucoup d’intérêt votre blog et vais le suivre.
    Bien à vous,
    Serge Martin
    MCF littérature à l’université de Caen

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