Linton Kwesi Johnson Edouard Glissant

C’était ce soir à la Serpentine Gallery de Londres, une rencontre avec Edouard Glissant, le poète martiniquais et Linton Kwesi Johnson, poète britannique d’origine jamaïcaine, considéré comme le père de la poèsie dub. L’occasion pour l’auteur d’une Nouvelle région du monde (Gallimard), titre de l’un de ses derniers essais qui a servi de thème à la soirée, d’évoquer pour la première fois en public un texte coécrit avec Patrick Chamoiseau : « Les murs, Approche des hasards et de la nécessité de l’idée d’identité ». Dans cette critique placée sous l’égide de l’Institut du Tout-monde et qui sera publiée à la mi-septembre, Chamoiseau et Glissant s’élèvent contre la création d’un ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement. Le texte est divisé en sept chapitres : Identité nationale ; Faire-Monde ; Mur et Relation ; L’imaginaire libre ; Mondialité ; De la repentance ; L’appel.
Extraits relatifs au dit ministère : « Ainsi en plein 21ème siècle, une grande démocratie, une vieille République, terre dite des « Droits de l’Homme », rassemble dans l‘intitulé d’un ministère appelé en premier lieu à la répression, les termes : immigration, intégration, identité nationale, co-développement. Dans ce précipité, les termes s‘entrechoquent, s’annulent, se condamnent, et ne laissent en finale que le hoquet d’une régression. La France trahit par là une part non codifiable de son identité, un des aspects fondamentaux, l’autre en est le colonialisme, de son rapport au monde : l’exaltation de la liberté pour tous (…) Mais la folie serait de croire inverser par des diktats le mouvement des immigrations. Dans le mot « immigration » il y a comme un souffle vivifiant. L’idée d’« intégration » est une verticale orgueilleuse qui réclame la désintégration préalable de ce qui vient vers nous, et donc l’appauvrissement de soi. Tout comme l’idée de tolérer les différences qui se dresse sur ses ergots pour évaluer l’entour et qui ne se défait pas de sa prétention altière. Le co-développement ne saurait être un prétexte destiné à apaiser d’éventuels comparses économiques afin de pouvoir expulser à objectifs pré-chiffrés, humilier chez soi en toute quiétude. Le co-développement ne vaut que par cette vérité simple : nous sommes sur la même yole (…) « Et dans sa conclusion (« L’appel ») : » Nous demandons que toute les forces humaines, d’Afrique, d’Asie, des Amériques, d’Europe, que tous les peuples sans États, tous les « Républicains », tous les tenants des « Droits de l’Homme », que tous les artistes, toute autorité citoyenne ou de bonne volonté, élèvent par toutes les formes possibles, une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer à l’insupportable, de nous faire fréquenter, en silence, jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible. Tout le contraire de la beauté. »

Extraits relatifs à l’identité (notion citée 39 fois) et au « mur » (cité 9 fois) : Identité nationale, identité racine et identité relation… » La notion même d’identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l’Autre, qu’on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la Traite des nègres, les atrocités de l’esclavage américain et tous les génocides. Le côté mur de l’identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, tous les peuples, mais c’est en Occident qu’il s’est avéré le plus dévastateur sous l’amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand même fait Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir (…) « Extrait sur la repentance : » Ce n’est pas l’immigration qui menace ou appauvrit, c’est la raideur du mur et la clôture de soi. C’est pourquoi nous nous sommes levés pour que les Histoires nationales s’ouvrent aux réalités du monde. Pour que les mémoires nationales verticales puissent s’enivrer du partage des mémoires. Pour que la fierté nationale puisse s’alimenter à la reconnaissance des ombres comme des lumières. C’est pourquoi nous disons aussi que la repentance ne peut pas se demander mais qu’elle peut se recevoir et s’entendre. »
