Pour saluer Édouard Glissant (Michel le Bris)

« Nous l’aimions. Moi, l’équipe toute entière du festival, les écrivains qui en forment la famille, et le public qui, à chacune de ses venues à Saint-Malo, se pressait pour l’écouter. Ce dernier l’avait véritablement découvert en 1997, lors de l’édition que nous avions consacrée aux littératures de la Caraïbe, et cette découverte fut pour tous un coup de cœur. Comme sa réflexion sur le « Tout Monde » rejoignait ce que nous développions à travers le festival depuis sa création, d’une « littérature monde » ! Les deux concepts ne se recouvraient pas comme certains ont pu le dire, tout simplement parce que leur généalogie différait. L’un partait du questionnement de tout ce qui constituait son identité antillaise, qu’il agrandissait sans cesse à travers les idées d’identités multiples, d’identité rhizome, de créolisation du monde (à ne pas confondre avec la créolité). L’autre partait de la situation de la littérature française, s’efforçait de l’arracher aux dogmes qui l’étouffaient pour l’ouvrir aux vents du monde.

Michel Le Bris, fondateur et directeur d’Étonnants voyageurs.

Édouard Glissant, la fin des langues absolues (Érika Martelli)

Ce volume le mérite d’avoir su focaliser la position philosophique d’Édouard Glissant sur la question, si urgente, de la langue et de l’avoir fait dans la modalité informelle et immédiate de l’interview.
(…) Si on regarde de près, remarque Glissant, la langue colonisatrice est, dans l’usage, possédée par la langue colonisée, qui l’habite comme un cheval de Troie, qui la subvertit, l’estropie : inutile donc, pour les Français ou les Anglais, de blinder leurs vocabulaires puisque leurs langues se contaminent réciproquement de l’intérieur. Le trait caractéristique de notre temps est, selon le penseur martiniquais, précisément cette impossibilité d’adopter tout monolinguisme : notre époque est infiltrée par l’“imaginaire des langues”, on s’exprime de plus en plus “en présence de toutes les langues du monde” .

Lire la critique d’Erika Martelli sur le site nonfiction.fr.

Extraits de L’imaginaire des langues, publiés par Le Devoir.

Édouard Glissant, ou le pays d’enfance (Edwy Plenel)

« Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ? » Rendant hommage pour le Journal de Mediapart à Edouard Glissant, j’ai retrouvé cette question d’un autre poète venu de la Caraïbe, Saint-John Perse, dans un texte écrit en 2005 pour l’inauguration de la Médiathèque Edouard Glissant au Blanc-Mesnil (Seine Saint-Denis). La réponse est dans la question: c’est sans doute cette enfance martiniquaise, ses plaisirs que je connais et ses douleurs qui m’échappent, qui est au secret de cette émotion incontrôlable à laquelle je ne sais résister dès qu’il est question de ce pays sans pareil. De cette île qui m’a fait ce que je suis.

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Édouard Glissant : les Grands chaos s’en sont venus

Les Grands chaos s’en sont venus

Les Grands chaos sont sur la place

Il n’est tempêtes que de sang

La race blanche des frégates

Les Grands chaos sont sur la place

J’apprends qu’il y a eu bataille

Je ne vois d’oiseaux qu’apeurés

Il n’y a pas eu de combattant

Mais une seule éternelle défaite

Femme qui navigue

Un enfant mort au sein

Femme qui va

Un chevreau mort au sein

Je t’ai nommée

Terre blessée

Où crie le noir silence qui m’étreint

Les Grands chaos s’en sont venus

Les Grands chaos sont sur la place.

Édouard Glissant, L’archipel des Grands chaos, Ière partie, La Traite, Poèmes complets, Gallimard 1994.

Jacques Coursil, Clameurs, Suites Enchaînées. Universal Jazz/France, album de 2007 :

1 Prologue – Paroles nues
2 Monchoachi, Wélélé nou (Nos clameurs)
3 Frantz Fanon 1952
4 La chanson d’Antar
5 Edouard Glissant, l’archipel des grands chaos « La traite »
6 Edouard Glissant, l’archipel des grands chaos « Les îles »
7 Epilogue – Cadences de chaînes

Et ce Détour, riche de pépites, belles découvertes des textes de Jacques Coursil, offerts à l’occasion des Grands chaos…

« Il n’est point besoin d’avoir bac + 10 pour lire Édouard Glissant » (Abdoulaye Imorou)

« Je dirais que le plus bel hommage qu’on pourrait rendre à Édouard Glissant consisterait à ne plus se contenter de le citer mais à tenir compte de ses travaux, à l’étudier, à l’enseigner y compris dans le secondaire. Il n’est point besoin d’avoir bac + 10 pour lire Édouard Glissant. Il suffit de se montrer sensible à la marche du monde, de faire l’effort de considérer que le monde ne se divise pas entre un Je aux caractéristiques définies une fois pour toutes et des Autres également figés. Toutes choses dont chacun est capable. » Abdoulaye Imorou, universitaire, dans Respect Mag.

Édouard Glissant, départ de l’ami élégant d’Haïti (Dominique Batraville)

« Avec la mort d’Édouard Glissant, la littérature caribéenne perd un penseur de classe. Connu en Haïti comme poète, dramaturge, romancier et penseur, le défunt philosophe antillais dépasse les frontières de sa Martinique natale à cause de la puissance de son œuvre intellectuelle protéiforme.  » Lire la suite du texte de Dominique Batraville, poète, comédien et journaliste haïtien, dans Haïti Press Network.

« Ci-gît Glissant. A-t-il vraiment cessé de trembler ? »

Signalé par Eddy Nedelkovski, le questionnaire de Proust que L’Express avait posé à Édouard Glissant, en 2005.

Le bonheur parfait, selon vous ?
Etre très loin et très près de tout. C’est difficile.

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’idée que l’écriture n’attend pas. (Mais c’est aussi de la prétention.)

La dernière fois que vous avez explosé de rire ?
Une histoire contée par un de mes enfants. Là, je me laisse toujours prendre.

La dernière fois que vous avez pleuré ?
Au spectacle du malheur insondable d’un peuple.

Quel est votre principal trait de caractère ?
L’impatience. Par exemple, face aux pièges techniques (ceux des ordinateurs…).

Votre principal défaut ?
L’impatience. Et de ne pas savoir la contenir ou l’atténuer.

A quelle figure historique vous identifiez-vous le plus ?
Les figures des peuples, de tous les peuples.

Qui sont vos héros, aujourd’hui ?
Comme tout un chacun, Gandhi, Luther King et Mandela.

Votre héros de fiction ?
Je crois que mes héros sont avant tout de poésie. Mais, dans mon enfance, Pardaillan (très exotique).

Votre voyage préféré ?
En direction et autour de la Martinique.

Quelle est la qualité que vous préférez chez un homme ?
L’intuition, toujours très improbable, de la féminité.

Et chez une femme ?
Une légèreté qui ne pose pas.

Vos écrivains préférés ?
Faulkner, Segalen, Saint-John Perse, Césaire.

Votre compositeur préféré ?
Beethoven et les improvisateurs de jazz. Et les chansons créoles.

La chanson que vous sifflez sous la douche ?
Je n’en ai jamais su le titre. C’est sans doute pourquoi je la serine.

Votre livre culte ?
Absalon ! Absalon ! de W. Faulkner. L’inextricable absolu.

Votre film culte ?
Les enfants du paradis.

Votre peintre préféré ?
Matta et Wifredo Lam. Deux Cohées du Divers.

Votre boisson préférée ?
Le punch et le mabi, boissons caraïbes, à la fois natifs et métis.

Votre couleur préférée ?
Le mauve et les couleurs composées, qui hésitent, s’évaporent.

Que considérez-vous comme votre plus grande réussite ?
Aucune. Ce serait la fin de tout, du moins selon moi.

Quelle est votre devise ?
« Changer en échangeant. »

Votre plus grand regret ?
D’avoir laissé passer l’occasion de rencontrer certaines personnes que j’admirais ou appréciais. Regret égoïste.

Quel talent voudriez-vous avoir ?
De savoir déchiffrer les mystères techniques de la musique.

Qu’est-ce qui vous est le plus cher ?
La vie du Tout-Monde, où je me débats avec les miens.

Si vous pouviez changer une chose dans votre physique ?
J’aimerais avoir des jambes moins amaigries, que mes copains d’enfance appelaient « baguettes-la-vérité ».

Que détestez-vous par-dessus tout ?
Hypocrites, arrivistes, profiteurs.

Quand vous n’écrivez pas, quelle est votre occupation préférée ?
Lire partout, grands textes, échos en fracture, morceaux de paysages, hasards des sports…

Votre plus grande peur ?
Etre en déséquilibre dans l’air (vélo, trottinette, téléphérique, avion, etc.).

A quelle occasion mentez-vous ?
Peut-être quand je me « parle » à moi-même, ou quand j’ai peur d’offenser quelqu’un.

Comment aimeriez-vous mourir ?
Je ne sais pas. Montaigne n’est pas facilement imitable.

Rédigez votre épitaphe ?
« Ci-gît Glissant. A-t-il vraiment cessé de trembler ? »

Si vous rencontrez Dieu, qu’aimeriez-vous qu’il vous dise ?
Si, dans l’éternité, il y aura toujours des jours et des nuits qui se suivent et ne se ressemblent pas.