Les Brumes du passé de Leonardo Padura raconte les péripéties de Mario Conde, un ancien policier qui exerce honnêtement « la fonction de pilleur de bibliothèques ». Pour manger, les Cubains sont contraints de vendre leurs livres quand il en reste: « Ou nous vendons les livres, ou nous mourrons de faim à petit feu », dit Amalia Ferrero « . Ce « filon havanais » entraîne une « hémorragie » de livres qui se revendent à prix d’or dans les librairies nors-américaines.Cette « vieille femme usée, aux yeux mélancoliques » est avec son frère la gardienne d’une bibliothèque de cinq mille volumes accumulés et « pas touchés depuis quarante-trois ans », « lieu sacré de la mémoire familiale ».D’entre ces talismans, Conde découvre un article de presse sur une chanteuse de boléro, « une femme effacée de la mémoire et comme évanouie dans le temps », « perdue dans les brumes du passé »: Violeta del Rio.Animé par « un romantisme désuet », l’ex-policier retrouve ses réflexes d’antan. Il n’aura de cesse que de ressusciter la mémoire de cette femme mystérieuse et d’élucider les circonstances de sa disparition. Il devra explorer les bas-fonds de la Havane qu’il découvre, lui un véritable « Martien », venant d’une autre époque, perdu dans « la jungle de la vie créole du troisième millénaire ».Les Brumes du passé, au-delà d’une nostalgie obligée, tissent un véritable hymne à une culture et aux livres qui constituent les soubassements de toute présence consciente au monde. Et au boléro qui appartient à la Caraïbe. « Né à Cuba, il s’est acclimaté au Mexique, à Porto-Rico, en Colombie… »Les Brumes du passé est un très beau roman sur l’oubli et le travail de la mémoire, sur la « profanation » des bibliothèques, symboles d’un chaos irrémédiable, et sur la « bibliothèque idéale et ses trésors inavoués ».
Extrait Les Brumes du passé, de Leonardo Padura (éd. Métailié), p. 195-196:« Vous avez réfléchi au genre de pays dont on a hérité? Oui? Non? Il attendit la réponse qui n’arriva pas et conclut: eh bien, vous devriez le faire! C’est un pays condamné à la démesure.C’est Christophe Colomb qui a commencé à tout faire foirer quand il a dit que c’était la terre la plus belle et tout ce qui s’ensuit (…) cette démesure, c’est aussi notre pire châtiment: elle nous a mis au coeur de l’histoire… »L’auteur:Leonardo Padura vit à Cuba. C’est une des valeurs sures des éditions Métailié où la plupart de ses romans sont traduits en français. Il sera présent à la troisième édition du Festival America qui se déroulera à Vincennes (banlieue de Paris) du 29 septembre au 1er octobre 2006 parmi 55 écrivains du continent nord américain.
Catégorie / Amérique latine
Tchak, un livre qui guérit avec les mots
Livre majeur qui n’est pas à mettre entre les mains des mineurs, Le Paradis des chiots de
Sami Tchak raconte la vie quotidienne des gamins des rues d’Amérique latine, dont la capitale d’un pays imaginaire porte le nom d’Eldorado. Livre majeur où le style impose sa vivacité, sa vigueur et sa générosité humaine une vie hors norme, miséreuse mais trépidante, dans l’ornière et la fange des caniveaux mais dans la seule joie d’exister.
Eldorado est la capitale, « El Paraíso », le Paradis, un vaste bidonville où « la mort et les maladies se sont installées en reine ».
C’est Ernesto qui raconte, souffre-douleur de Rikki, avec sa grosse tête et sa bouche large comme une carpe morte. : « Moi Ernesto plus pleutre qu’un agneau ».
Mais plus fort que Rikki, il y a Juanito, protecteur d’Ernesto.
C’est Linda qui raconte l’ambiance de La planète des gamines, un bar pourri, pourtant « un bar à te faire dire tous tes rêves. » Linda qui dit : « je suis née adulte ». Laura dans laquelle « les garçons adorent barboter dedans ».
Livre majeur où les mineurs parlent sexe crûment, sans vergogne ni déraison.
Cette atmosphère hybride où se côtoient le glauque et le simple petit bonheur d’exister est ce que tisse avec talent
Sami Tchak, un sociologue d’origine togolaise qui écrit aussi des livres de sociologie. Mais là, chapeau ! C’est pas de la socio… Comme le dit l’un des jeunes narrateurs, Le Paradis des chiots (Le Mercure de France) c’est « un livre qui pourrait guérir par les mots ». Si les gamins des rues pouvaient lire.
