Les Chants de Mandrin, rêves de contrebandiers au XVIIIe siècle

C’est par un déserteur blessé qui dévale une colline de la campagne française à la mitan du XVIIIe siècle que commence Les Chants de Mandrin (Prix Jean Vigo 2011), en salle depuis le 25 janvier 2012. Poursuivi par les dragons du roi, celui qui répond au nom de « Courre-toujours » sera sauvé par Bélissard, chef de contrebande (interprété par Rabah Ameur-Zaïmeche, scénariste, réalisateur et producteur) qui se réclame de Louis Mandrin, célèbre brigand de l’Ancien Régime, condamné au supplice de la roue à Valence dans la Drôme en 1755.

Tels des Robins des bois, la forêt héberge ces hors-la-loi qui vendent aux villageois lors d’un « marché libre » étoffes, broderies, livres et chapeaux. Parmi les livres, Les Mille et une nuits «dans une version non expurgée», précise le colporteur Jean Sératin (Christian Milia-Darmezin, au registre étendu), des extraits de livres interdits, ou Les Chants de Mandrin, poèmes en mode burlesque « prémisses de la République », ce qui lui vaudront autodafé.

Parmi leurs soutiens : l’imprimeur Jean-Luc Cynan (Jean-Luc Nancy, philosophe superbe de bonhommie qui demande à Bélissard s’il rêve beaucoup…), un marquis (Jacques Nolot, grande subtilité, grand étonnement du personnage), des femmes qui manient clairon et rient à gorge déployée.

C’est un film qui sent bon la rébellion (la Confédération paysanne figure au générique), l’insoumission de terroir, qui fait feu sur les soldats du roi, comme on joue aux gendarmes  et aux voleurs, joyeusement et naïvement, « pour la beauté de nos rêves », lance Bélissard en tirant sur les forces de l’ordre royal.
Mais pas seulement. Les personnages sont filmés au plus près d’une vie sans trop de paroles, en préfiguration d’autres résistances peut-être, comme les maquis du Vercors en 1943 par exemple.

Une sensualité à fleur d’image… une presse à fabriquer le papier pour les poèmes de Mandrin, cette pâte pétrie généreusement d’une main suave, la gorge profonde d’une belle éclairée d’une lumière douce et picturale qui révèle tout un grain d’émotions, le toucher des étoffes reçues par les belles, etc.

Cette alliance d’un message politique où prédomine la fierté d’être soi (liberté, égalité, fraternité, slogan républicain que portent tacitement les contrebandiers) et l’atmosphère presque bucolique d’une bande non pas de sauvages, mais d’hommes au grand cœur, fait la force du film. Une grande poésie qui n’est pas effacée par l’apprêté de quelques dialogues.
Le final chanté a la force enthousiaste du Déserteur de Vian, plans fixes sur le marquis qui entonne la Complainte de Mandrin :
«Monté sur la potence
 / Je regardai la France / 
Je vis mes compagnons / 
A l’ombre d’un, vous m’entendez, / 
Je vis mes compagnons / 
A l’ombre d’un buisson.
Compagnons de misère
 / Allez dire à ma mère / 
Qu’elle ne m’reverra plus / 
J’ suis un enfant, vous m’entendez, / 
Qu’elle ne m’reverra plus / 
J’suis un enfant perdu.»

« C’est une façon de m’emparer de l’identité française, qui est aussi la mienne. Mandrin appartient à tout le monde, c’est plus un guerrier intrépide, un homme des bois. », reconnait Rabah Ameur-Zaïmeche dans un tchat à Libération.

L’occasion de consulter le site très complet Mandrin, héros ou bandit ?

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