« Résumé : Ce travail invite à reconsidérer de manière plus complexe la dynamique croisée entre question sociale, exclusion politique et « race » dans la construction de la citoyenneté française au XIXe siècle.
Cette thèse interroge l’apparente « contradiction » entre égalité civile et politique et mise en dehors du droit commun dont font l’objet les citoyens des colonies des Antilles françaises après l’abolition de l’esclavage. Abordé pour sa fonction heuristique, ce paradoxe est resitué à l’intérieur de l’économie générale de la citoyenneté française et au croisement de l’histoire des statuts juridiques des personnes dans l’empire colonial français durant le second XIXe siècle.
L’enquête retrace, dans le temps long, une généalogie conceptuelle de la citoyenneté française à partir de sa marge. Elle montre que l’égalité civile et politique des individus n’entraîne pas la pleine inclusion dans la cité : la communauté des citoyens ne s’achève pas avec l’octroi des droits. La mise à l’écart des citoyens anciens esclaves se fonde en effet sur l’évaluation politique et morale, à l’aune de l’idéal de coïncidence entre individu autonome libéral et citoyen moderne, des héritages sociaux et historiques des sociétés auxquelles ils appartiennent : l’universalisation des droits et la généralisation de la loi requièrent l’appartenance des individus à un même éthos social.
En d’autres termes, à l’aune même des principes modernes, l’altérisation des égaux repose sur l’assignation des individus aux héritages sociaux et historiques qui les ont façonnés. Elle opère en cela comme un mécanisme de racisation : l’exclusion procède d’une politisation des origines. Ainsi, la citoyenneté française ne fut pas toujours unitaire ni abstraite — autant pour inclure que pour exclure. Sa construction historique s’est articulée à une certaine modalité de la « race », celle-ci étant ici comprise non simplement en termes coloristes, mais en termes « civilisationnels », ou dirions-nous aujourd’hui, « culturels ».
Enfin, l’étude des conceptions sociales que les acteurs concernés au premier chef se font de leurs droits, de l’égalité mais aussi de l’idée républicaine, invite à envisager la citoyenneté, plus que comme un simple statut juridico-politique ou comme l’objet d’une imposition d’État, mais encore comme un processus social et historique polémique.
Mots clefs : colonies, esclavage, citoyenneté, individu autonome, question sociale, droit commun, constitution, assimilation, héritages, post-esclavage, état social, race. »
