Nul n’a jamais vu se déplacer avec autant d’émotion que moi, ce Golem lourd et vacillant sur ses pieds de glaise, rôdant parmi les étals de livres d’un marché de poésie, pour commettre quelque inaltérable dédicace « par les feux, par les fers, par l’argile immortelle » dans la gloire et l’extase d’une écriture qui aurait enfin triomphé des îles, rouées de sucre. Diable, Édouard Glissant aurait-il donc disparu en laissant de dignes héritiers s’autoriser toutes les méprises? Mais nous avons beau affirmer que sa mort, à la douleur exquise, est une crise de la relation, déjà elle s’apparente à l’accointance solidaire et antagoniste qui n’est pas sans évoquer celle du maître et de l’esclave. Car quiconque esclave signe une œuvre de grande importance est bien plus noble que maître.
Qu’avions-nous à craindre de la somptuosité d’une écriture qui recèle de nombreux sortilèges dont l’un procède par boucle, l’autre par déambulation, l’autre encore par concaténation sinon la solarisation de notre conscience (on pense au travail photographique de Man Ray)? (…)
Et nous sommes incapables d’exprimer nos grands fonds de détresses ou de répondre à celles des figures humaines qui l’entourent, le rêve de l’homme suffoquant sous un manteau d’éloges et d’encouragements. Du moins, me dis-je, je n’ai pas tout lu et j’ai peut-être mal lu certaines de ses œuvres mais j’ai entendu sa voix vrombir Les Grands Chaos comme si la poésie était en danger, au sein d’un discours d’une sublime sauvagerie. Joël Des Rosiers, Potomitan.
