Mathias Énard, Goncourt des lycéens 2010… « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants »

Rusé comme Énard à l’heure des prix ? Zone avait déjà fait son effet à la rentrée 2008, une longue phrase de 500 pages, qu’un jury populaire et non des moindres récompensa du prix du livre Inter en mai 2009, plusieurs mois après sa sortie. Le lauréat n’en espérant pas tant…

Autre livre, autre prix, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants est distingué par le prix Goncourt des lycéens 2010 par des adolescents qui délaissent l’écriture du désabusement houellebecquien (autre auteur de la sélection) pour faire l’éloge d’un « poème de 150 pages ». Décidément cet Énard est d’une dimension qui fait éclater les genres… serait-ce son profil de lutteur matois ?

La longue phrase de Zone demandait au lecteur de trouver sa propre respiration, exigence qui le récompensait d’une belle traversée littéraire à l’aune d’un siècle de guerre circumméditerranéenne, profuse en événements vus de divers points de vue.

Énard et les prix… déjà pour son premier roman, en 2003, La Perfection du tir, pour lequel il avait obtenu le prix des Cinq Continents de la francophonie.

Quand on quitte Zone, ce grand livre des secrets du XXe siècle, pour Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, d’autres secrets nous attendent… à l’heure de la Renaissance italienne.

Appelé à Constantinople par le sultan Bajazet pour y construire un pont… Michel-Ange expose ses sentiments à l’épreuve de l’Orient, qu’il soit sensuel ou savant, lumineux ou ombreux. (La semaine dernière, au théâtre de l’Odéon, Edouard Glissant exaltait : « L’Orient est en nous. »)

Le Bosphore n’est pas qu’un trait d’union possible entre les mondes. Dèjà Stamboul les réunit ces mondes, ainsi le quartier sur la colline de Péra : « Etres étranges que ces mohamétans si tolérants envers les choses chrétiennes. Péra est peuplée principalement de Latins et de Grecs, les églises y sont nombreuses. Quelques Juifs et Maures venus de la lointaine Andalousie se distinguent par leurs costumes. Tous ceux qui ont refusé de devenir chrétiens ont récemment été chassés d’Espagne. »

L’Autre inspire Énard comme elle inspirait le grand artiste : « En peinture comme en architecture, l’œuvre de Michelangelo Buonarroti devra beaucoup à Istambul. Son regard est transformé par la ville et l’altérité ; des scènes, des couleurs, des formes imprègneront son travail pour le reste de sa vie. La coupole de Saint-Pierre s’inspire de Sainte-Sophie et de la mosquée de Bayazid ; la bibliothèque des Médicis de celle du sultan, qu’il fréquente avec Manuel ; les statues de la chapelle des Médicis et même le Moïse pour Jules II portent l’empreinte d’attitudes et de personnages qu’il a rencontrés ici, à Constantinople. »

Il est intéressant de noter que dans un communiqué, le ministre de l’Education nationale, Luc Chatel a félicité les jurés du Goncourt des lycéens d’avoir choisi « un hymne à la rencontre des cultures et à la puissance créatrice de l’art »…

Dans une interview au Point, Mathias Énard reconnaît qu’il « ne s’attendait absolument pas à être choisi, je pensais que les jeunes iraient plus facilement vers une écriture plus manifestement contemporaine. Qu’ils m’aient choisi, c’est un grand signal d’espoir pour la suite de mon travail. (…)

Ce livre est en réalité un hommage à un genre littéraire clos de la littérature persane, le ghazal, qui est une forme de poésie qui tourne autour de l’amour et de l’ivresse. J’imaginais que des lycéens seraient beaucoup plus sensibles à une intrigue qu’à quelque chose qui a si intimement trait au langage. Je n’imaginais pas, non plus, qu’ils soient à ce point touchés par un roman qui parle de la Renaissance et de l’Empire ottoman. Je ne suis pas enseignant et je n’ai plus de contact avec le lycée depuis le secondaire, mais l’on dit justement aujourd’hui que les jeunes ne s’intéressent plus à l’histoire. Qu’ils puissent y avoir accès par une écriture poétique qui les touche, c’est très beau. »

A noter la réédition de Cent un ghazals amoureux, de Hâfez de Chiraz (1325-1390), traduit du persan, présenté et annoté par Gilbert Lazard, paru en septembre 2010 chez Gallimard.

Sur la genèse de son roman, lire l’entretien vidéo accordée à Médiapart, lors de la rentrée littéraire, en septembre (et ne pas faire attention à l’orthographe du titre…).

On avait aimé également son deuxième titre, Remonter l’Orénoque, paru en 2005.

(Selon la notice de l’éditeur : « Dans les corps qu’ils ouvrent, les patients qu’ils soignent, et jusque dans leur amitié, deux chirurgiens cherchent, comme à tâtons, une vérité qui justifierait leur propre existence. Youri opère sous les yeux de Joana, la jeune infirmière qu’Ignacio convoite ; au cœur d’un été caniculaire et d’un hôpital en pleine déliquescence, l’un se perd dans la passion comme l’autre dans l’alcool et la folie. Ils pousseront Joana à les fuir, à entreprendre un long voyage au Venezuela : remonter le grand fleuve Orénoque sera pour elle l’occasion de démêler, depuis le ventre tiède d’un cargo, l’écheveau de leurs vies. »)

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