Le Nouvelliste , quotidien haïtien, publie un numéro spécial, daté 12 janvier / 12 février 2010, où l’on peut lire p. 16 l’extrait de la pièce de Frankétienne, Le Piège, écrite avant le séisme :
Deux individus A et B sont enfermés, prisonniers dans un espace délabré, dévasté, sans issue, à la suite d’un désastre. Pour ne pas crever dans ce lieu d’enfermement, ils parlent, déparlent, délirent sur les malheurs provoqués par les prédateurs de la planète.
PROLOGUE
A—Ni dehors, ni dedans.
B—Ni jour, ni nuit.
A—Ni blanc, ni noir.
B—Ni ici, ni ailleurs.
A et B – Nous sommes partout. Et nous ne sommes nulle part.
A—Où que je sois je babylone m’embabylone terriblement.
B—Où que je sois je m’embouchonne me tirebouchonne infiniment.
A–Et je m’encrapaudine et je me débobine de bîme en bîme irréversiblement
B—Jusqu’au fond de l’abîme dans le royaume du rien
A—L’hégémonie du rien l’hypertrophie du rien la gloutonnerie du rien la machinerie du rien !
Et le décor n’est qu’un prétexte existentiel dérisoire.
B—Un mirage.
A—Une hallucination.
B—Les objets et les corps sont des ombres. Des reflets illusoires. Un étrange cinéma dans une caverne obscure.
A—Devant-derrière droite-et-gauche mi-haut mi-bas la tête-en-bas.
B—Au-delà du silence et de la distance inaudible
A—Jusqu’aux frontières du songe.
B—Le songe devenu mensonge.
A—Et la nuit plus obscure se prolonge interminablement.
B—Dans un étrange espace indéchiffrable.
A—Espace déchiqueté.
B—Espace écharpillé.
A—Espace déchalboré.
B—Espace découronné.
A—Espace débondaré.
B—Espace défifoiré.
A—Espace défalqué déboisé.
B—Espace défouqué ratiboisé.
A—Espace déchouqué disloqué.
B—Espace distordu malfoutu.
A—Il n’y a plus d’espace.
B—Il n’y a plus de temps.
A et B—Il n’y a plus rien. Plus rien que le néant qui nous mange et nous démange.
A—Nous avons tout détruit.
B—Nous avons tout démantibulé.
A—Nous avons tout démâchoiré dans un tohu-bohu de déblosailles bruyantes assourdissantes.
B—Nous avons tout salopé et tout anéanti.
A—Masse plastique pathétique dramatique et tragique. Terreur mathématique chimique biochimique agglutinante des dioxines et des oxydes de carbone ! Nous avons salopété la planète dans un horrible jeu de ruines asphyxiantes et de magicritures lugubres.
B—Un épouvantable galimatias de zagribailles et de déchets en pourritures.
A—Un amoncellement de détritus, d’ordures et de fatras accumulés dans les villes, dans les canaux, dans les rivières, dans les fleuves, dans les embouchures sordides vaseuses et jusque dans les océans transformés en marécages gluants.
B—Ils sont irresponsables !
A—Ils sont tous des irresponsables, les fabricants et les trafiquants de bataclans toxiques.
B—Les distributeurs de poison. Les mercantiles, les mercenaires et les rapaces. Ils sont tous des irresponsables, les grands experts de la corruption et de la pollution planétaire.
A—Ils sont tous des irresponsables, les brasseurs de ténèbres et les virtuoses
de l’abîme.
A et B—Déconstombrance absolue ! Déconstombrance exterminatrice ! Déconstombrance
totale capitale !
B—Il fait obscurément noir ! Il n’y a pas de lumière ! Il n’y a que ténèbres !
A—Intenses battements du gouffre quand l’abîme nous avale.
B—Epouvante et panique!
A—Corps meurtris ! Corps défigurés ! Corps broyés !
B—Corps torturés ! Corps dépecés ! Corps laminés !
A—La douleur bouge dans nos entrailles en une brȗlante zinglinderie de tessons, de mitrailles et de ferrailles.
B—Mais il n’y a aucune lumière. Aucune clarté. Même pas la fausse blancheur d’une ombre.
A—La planète titube. La planète trébuche. La planète vacille. La planète oscille. La planète vire et chavire en tressaillements de frayeur et déraillements de terreur. Pas de lumière. Aucune lueur dans l’effondrement des villes, des bidonvilles, des palais et des châteaux en hécatombe cacophonique.
A et B—C’est la gangrène dans l’opéra! Le macabre opéra des rats !
