Philippe Bordas aime les utopies africaines. Il les rend bien. Il leur donne du sens. Il nous fait témoins de son emportement de grand mythographe pour des êtres d’exception, des anonymes grandioses, commes les chasseurs du Mali ou les boxeurs, lutteurs de l’Afrique à poings nus, et pour un encyclopédiste Frédéric Bruly Bouabré, trois figures de l’Afrique héroïque, exposées à la Maison européenne de la photographie (MEP), à Paris.
Il nous dit pendant l’exposition : « L’Afrique m’a tellement apporté de choses positives, je ne veux pas m’inscrire dans l’Afrique du désastre ».
S’il existe de grandes gestes épiques, il existe encore de nos jours des gestes frappadingues, portées par une certaine incandescence, un génie de l’Autre, considéré dans ce qu’il nous apporte, à nous, simples béotiens de l’aventure.
Écrit à l’entrée de l’exposition :
« La recrudescence des guerres civiles, l’emprise de la famine et le ravage du Sida ont transformé l’Afrique en réservoir d’images infernales où l’Occident, au modèle de Dante, catégorise et désigne le mal pour le conjurer. »

Et concernant l’objet de ce livre, L’invention de l’écriture (Fayard), dont on déconseillera de passer à côté, l’expo présente le complément, c’est-à-dire les photos d’un maître en écriture, détenteur d’une sapiens pour son peuple, en un beau renversement, que les légendes des photos magnifient.
« Les encyclopédistes du siècle des Lumières partaient du donné occidental et diffusaient l’universel français vers le monde entier. Bruly Bouabré opère le parcours inverse. Il récapitule les traditions africaines comme les savoirs relevés dans les livres des Blancs et les réunit dans la forêt natale de son pays bété. Un geste poétique et politique. »
Raconté par Philippe Bordas dans sa langue incandescente, c’est ainsi :
« Un enfant pauvre de la forêt primaire de Daloa, au coeur de la Côte d’Ivoire, fuit le travail forcé imposé par les colons.
Il s’inscrit en fraude dans l’école des Blancs, en autodidacte brillant, et tombe sous le charme des écrivains et poètes d’Occident.
Sur ce continent noir privé d’alphabet et soumis à l’oralité, Frédéric Bruly Bouabré est touché par une révélation divine. Mission lui est confiée d’inventer une écriture authentique d’Afrique et sauver sa culture de l’oubli.
Bruly Bouabré invente une écriture noire, en s’inspirant du dessin des pierres volcaniques sacrées de sa région natale.
Il invente des pictogrammes et développe un système syllabique cohérent salué dès sa création par le savant Théodore Monod.
Bruly Bouabré construit une oeuvre encyclopédique prodigieuse, mêlant contes, légendes et dessins, qu’il consigne sur des cahiers d’écolier ou sur le dos de petits cartons dérisoires, au format d’un jeu de tarot, qui ne sont rien de plus que les supports d’emballage des fausses mèches (de marque Darling) récupérées dans les poubelles des coiffeuses d’Abidjan.
Bruly Bouabré est aujourd’hui le plus grand artiste africain vivant. Ses oeuvres sont exposées dans le monde entier.
L’oeuvre de Bruly Bouabré est un art poétique, le manifeste des déshérités dont la seule politique est le génie verbal et la frappe des noms. »
