Ligaturer un débat glissant sur l’identité nationale, tel semble être l’un des objectifs des vœux présidentiels du 31 décembre :
« Je souhaite que 2010 soit l’année où nous redonnerons un sens au beau mot de fraternité qui est inscrit dans notre devise républicaine. »

La phrase conclusive des vœux de Nicolæ Sarkozy aux Français donnerait-elle tort à ces mots de Régis Debray, extrait de son Moment fraternité, publié antérieurieurement dans l’année 2009 :
« Une évasive fraternité continue d’orner nos frontons, sceaux, frontispices et en-têtes administratifs, mais le mot ne se prononce plus guère chez nos officiels, par peur du ringard ou du pompier. Le président de la République se garde de l’utiliser, même dans ses vœux de nouvel an, lui préférant les droits de l’homme. »
On se souvient qu’au dernier jour de l’an 2007, les premiers vœux présidentiels des temps modernes avaient appelé à « une politique de civilisation » :
« J’ai la conviction que dans l’époque où nous sommes, nous avons besoin de ce que j’appelle une politique de civilisation ». Le Président appelait « au cœur de la politique le souci de l’intégration, de la diversité, de la justice, des droits de l’Homme, de l’environnement », à retrouver « le goût de l’aventure et du risque », ou à « moraliser le capitalisme financier ».

Ces vœux ont fait long feu. L’inspirateur du discours, Edgar Morin réagissait ainsi dans Le Monde du 2/01/08 :
« M. Sarkozy a repris le mot, mais que connaissent-ils de mes thèses, lui ou Henri Guaino ? Est-ce une expression reprise au vol ou une référence à mes idées ? Rien dans le contexte dans lequel il l’emploie ne l’indique.
Lorsque j’ai parlé de « politique de civilisation », je partais du constat que si notre civilisation occidentale avait produit des bienfaits, elle avait aussi généré des maux qui sont de plus en plus importants. Par exemple, le bien-être matériel produit un mal être moral, physique et humain. Ou encore, sur le plan écologique, le développement des sciences et techniques a engendré une dégradation de la biosphère et une pollution que l’on sent sur le plan de la vie quotidienne. (…) On peut encore illustrer cette thématique avec la notion d’individu, qui est une conquête dans la mesure où elle donne de l’autonomie et l’essence de responsabilité. Mais qui s’est accompagnée d’une dégradation des solidarités précédentes. »
Question fraternité, l’œuvre convoquée serait-elle celle de Camus ?
Rappelons que le 19 novembre, Nicolas Sarkozy avait estimé que « ce serait un symbole extraordinaire » de faire entrer Albert Camus au Panthéon un demi-siècle après sa mort accidentelle, le 4 janvier 1960. Un appel qui avait suscité de nombeuses controverses, même parmi les enfants de l »écrivain, sa fille étant pour, son fils étant contre.

Selon Pierre Grouix, auteur de l’article « Fraternité » du Dictionnaire Albert Camus, collection Bouquins, éditions Robert Laffont, p. 334, « Il est peu de thèmes aussi camusiens que la fraternité. L’adolescent, puis le jeune adulte, pratique des activités axées sur les autres : le football, le théâtre, le journalisme — les trois coups d’une aventure plurielle bâtie sous la forme de l’équipe. »

Grouix poursuit, citant Alain Vircondelet (Camus, vérité et légendes, ed. du Chêne, 1998) : »
« Une mysthique de la fraternité, de la communauté et du travail le tient dans une ardeur qui exalte ses amis et les invite à donner le meilleur d’eux-mêmes. »
Après Edgar Morin, Albert Camus ? Les vœux présidentiels ont au moins le mérite de nous faire convoquer les œuvres.
