Ombre féconde

Coïncidence, le même jour, ce 27 octobre, le romancier Erik Orsenna dresse l’éloge de l’ombre, à l’occasion de la rentrée de l’Institut de France, placée sous l’égide de… la « lumière », et un poète, Edouard Glissant est placé au cœur de quatre rencontres, à New-York, dont la première, aujourd’hui justement, est intitulée : « Opacité, stupidité et l’Histoire de l’inintelligible : Le droit à l’opacité comme préalable à la politique et à la philosophie ».

La deuxième rencontre, le 4 novembre, sera elle aussi marquée par l’ombre et l’opaque : « Diversité dans la Nuit Noire : chaos, créolisation et métissage »

Pour l’Académicien (E.O.) : « L’obscurantisme n’est pas mort. On dirait même qu’il renaît. Dans des régions croissantes du monde, on se bat pour revenir au Moyen Age qui serait le lieu des seules vraies valeurs authentiques. Chez nous, une autre logique se fait jour. Elle suit une ligne absolument inverse puisque appuyée sur la démocratie la plus sourcilleuse, le respect scrupuleux de l’opinion de chacun. Et pourtant, voici qu’elle aboutit à des résultats presque aussi pernicieux : c’est le fait de considérer toute connaissance comme suspecte. Autrefois, le savant, le sachant, imposait naturellement son autorité. On s’inclinait devant sa science qu’on constatait supérieure à la sienne.
Aujourd’hui tout savant, tout sachant doit passer devant une sorte de tribunal où il doit présenter ses excuses de tant savoir. On le conteste, on le discute. Pourquoi pas ? Mais souvent on le soupçonne. (…)

Bref, les Lumières sont malades. J’aimerais vous dire que les dernières nouvelles de l’ombre sont meilleures. Hélas.

Je me souviens d’une de nos séances du dictionnaire. Nous examinions la longue liste des exemples accompagnant le mot « renard ». On sait que cet animal est considéré comme capable des plus surprenantes fourberies. D’où cette expression : « se confesser au renard ». Celui qui se confesse au renard confie un secret à une personne qui va s’empresser d’aller le colporter par la cour et la ville.

Et si nous étions cernés de renards ? Et si nos chers ordinateurs étaient autant de renards qui n’avaient rien de plus urgent qu’aller révéler nos données personnelles, nos choix de consommateurs, nos préférences sexuelles aux instances publiques ou aux sociétés privées qui savent quel usage en faire ? (…)

Mille exemples récents me reviennent en mémoire qui montrent à quel point nous n’avons pas pris la mesure des bouleversements en cours. Vous achetez des livres numérisés. A tout moment votre vendeur, Google pour ne pas le citer, peut détruire quand il le souhaite tel ou tel livre de votre bibliothèque qui ne serait plus de son goût ou de celui des autorités. La technique de l’autodafé aussi a progressé. (…)

L’un des privilèges d’occuper, un temps, les palais de la République, c’est de pouvoir choisir un ou deux tableaux dans les collections nationales. Ils agrémenteront votre bureau et convaincront vos visiteurs de l’étendue de votre culture. C’est ainsi que, trois ans durant, j’ai vécu sous le regard de Pierre Soulages. Quand le rayonnement devenait trop vif de celui qu’on appelait « Dieu », quand le vertige du pouvoir me faisait perdre pied, j’allais me planter devant l’oeuvre. Sa sévérité, ses vibrations lentes me guérissaient de toutes les agitations mauvaises et remettaient vite les urgences à leur place, subalterne. Il me semble que ce tableau m’a ouvert l’une des portes du Japon.

Junichiro Tanizaki est né en 1886. Agacé fortement par la passion occidentale pour le clinquant, lequel est sans doute la véritable origine étymologique du mot bling-bling, il écrit en 1933 L’éloge de l’ombre.

Acceptez, pour vous aider à retrouver vos esprits, que je vous entraîne dans la maison de plaisir Sumiya de Shimabara : « Il régnait dans cet établissement une certaine obscurité dont je ne puis oublier la qualité ; c’était dans une vaste salle qu’on appelait, je crois, la « salle des pins ». Les ténèbres dans cette pièce immense, à peine éclairée par la flamme d’une unique chandelle, avaient une densité d’une tout autre nature que celles qui peuvent régner dans un petit salon (…) Derrière cet écran qui délimitait un espace lumineux de deux nattes environ, retombait, comme suspendue au plafond, une obscurité haute, dense et de couleur uniforme, sur laquelle la lueur indécise de la chandelle, incapable d’en entamer l’épaisseur, rebondissait comme sur un mur noir. Avez-vous jamais, vous qui me lisez, vu la couleur des ténèbres à la lueur d’une flamme ? »

« J’aimerais, dit Tanizaki, j’aimerais tenter de faire revivre cet univers d’ombre que nous sommes en train de perdre. J’aimerais allonger l’auvent de cet édifice qui a nom « littérature », j’aimerais en obscurcir les murs, plonger dans l’ombre ce qui est trop visible… Je ne prétends pas qu’il faille en faire autant pour toutes les maisons. Mais je crois qu’il serait bon qu’il en reste, ne fût-ce qu’une seule, de ce genre. Et pour voir ce que cela peut donner, eh bien, je m’en vais éteindre la lumière. » Et moi, ce mardi, je voulais vous faire ce cadeau d’ombre.

Cette belle adresse d’E. Orsenna nous renvoie à la pensée d’Edouard Glissant, dont New-York résonne ce premier mardi de l’heure d’hiver.
Dans la Poétique de la relation, comme dans le Traité du Tout-Monde, l’auteur de l’Introduction à une poétique du divers ne cesse de clamer « le droit à l’opacité ».
Paradoxe dans une ère de transparence et de lumières ? Qu’on en juge par ces quelques extraits, notés par Alexandre Leupin :
« Je réclame pour tous le droit à l’opacité… » écrit Glissant dans son Introduction à une poétique du divers, p. 71. et plus loin : « La pratique d’un texte littéraire figure ainsi une opposition entre deux opacités, celle irréductible de ce texte, quand même il s’agirait du plus bénin sonnet, et celle toujours en mouvement de l’auteur et du lecteur. »

Ou encore dans Poétique de la Relation, p. 211 :
« Désindividuer la Relation, c’est rapporter la théorie au vécu des humanités. C’est revenir aux opacités, fécondes de toutes les exceptions, mues de tous les écarts… »
et p. 219 :
« Le cercle s’ouvre à nouveau, en même temps qu’il se forme en volume. Ainsi la relation est-elle à chaque moment complétée, mais aussi détruite dans sa généralité, par cela même que nous mettons en acte dans un lieu et un temps particuliers. La Relation détruite, à chaque instant et dans chaque circonstance, par cette particularité qui signifie nos opacités, par cette singularité, redevient relation vécue. Sa mort en général est ce qui fait sa vie en partage. »

Lors d’un colloque à Carthage en 2005, et dont les actes nous sont proposés par Samia Kassab-Charfi, Sonia Zlitni-Fitouri, Loïc Céry (Autour d’Édouard Glissant: lectures, épreuves, extensions d’une poétique de la Relation), on lit avec profit :

Comment assumer la relation à l’Autre, quand on n’a pas encore d’opacité à lui opposer ? Cette question, il faudrait la poser en tant que lecteurs de Glissant. Sur l’opacité qu’il m’oppose, sur l’opacité que je lui oppose, la lecture se fonde. Lire c’est établir relation. Plus l’Autre résiste dans son épaisseur, plus sa réalité devient expressive à la Relation féconde. Lire, comme écrire, c’est donc renoncer à la transparence fallacieuse, à la violence de la compréhension. C’est alors et seulement alors que, comme lecteurs de Glissant, nous réalisons son vœu : « Que l’opacité, la nôtre s’il se trouve pour l’autre, et celle de l’autre pour nous quand cela se rencontre, ne ferme pas sur l’obscurantisme ni l’apartheid, nous soit une fête, non une terreur. Que le droit à l’opacité, par où se préserverait au mieux le Divers et par où se renforcerait l’acceptation, veille, ô lampes ! sur nos poétiques.»  (Traité du Tout-Monde, p. 29).

Orsenna et Glissant sont rejoints par Edem Awumey et son beau roman, un livre de la fugue, Les pieds sales (Le Seuil), un temps sur la liste du Goncourt 2009. Paris y est le lieu des rencontres de migrants. Askia cherche son père, venu d’Afrique. Le trouve-t-il page 104 ? :
« L’ombre bondit en avant, frôlant le blouson de Petite-Guinée avant de se mettre à courir. Askia se lança derrière elle dans le trou noir de la cage d’escalier où il glissa.»

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