Ananda Devi m’a anéanti

Un père à l’agonie mais lucide, méchant et misogyne, alité dans sa maison de Curepipe à l’île Maurice, est veillé par sa fille et sa petite-fille, deux adultes qui sont toute haine pour lui et lui pour elles. Le Sari vert d’Ananda Devi (éditions Gallimard) joue avec les nerfs du lecteur, car au-delà de son apparent manichéisme, l’écriture est subtile et violente, belle et incisive, elle plonge profondément dans les arcanes psychologiques des personnages.

Qualifier l’écriture d’Anandi Devi de « violente » est un euphémisme. Relire Moi l’interdite ou Eve de ses décombres : la violence est constitutive de ses personnages, exsudation morbide d’un mal-être existentiel.

Incipit :

 » Je ne suis pas l’apôtre du dire poli. Je ne souscris pas à l’hypocrisie de ces belles et vides formules dont notre époque est si friande. Je ne suis ni jeune, ni riche, ni faible, ni gentil, ni femme, ni blanc, ni noir, ni pauvre, ni affamé, ni obèse, ni beau, ni contrefait, ni minorité brimée, ni majorité insensible, ni politicien hâbleur, ni prophète apocalyptique, ni mère Teresa, ni Berlusconi — bref, ni le meilleur, ni le pire. « 

Dans Le Sari vert, « Docter-Dieu » est l’archétype du mal en huis clos, notable déchu qui cache les lourds secrets de sa longue vie, misanthrope véritable, à l’opposé de sa vocation de soignant.

Mais l’écriture d’Ananda Devi ne se limite pas à grossir par effet de loupe la violence intérieure. Elle réussit à prendre le lecteur dans le jeu d’une ambivalence très étroite. Ce lecteur hésite entre la répulsion pour ce mourant qui exprime sa pitoyable vision de l’humanité et un sentiment inverse, la compassion qu’il inspire comme victime de cette humanité, au fur et à musure de son long monologue intérieur, réminiscence d’une vie miteuse.

Lecture éprouvante et captivante à la fois, qui a nécessité de grandes ressources pour l’auteur, comme elle le raconte sur son site :

« Est-ce le fait d’avoir écrit un livre si dur que j’ai moi-même de la peine à le relire? J’ai la sensation d’avoir franchi des espaces sauvages. Restent sur mon corps des traces de griffures, les balafres de ce voyage dans l’esprit herissé de lames du Dokter-Dieu, tandis que je contemple, atterrée, cette épopée sanglante. J’ouvre mes mains sur des paumes constellées d’entailles. C’est moi qui ai fait cela? Ce livre m’anéantit. J’ai l’impression de ne plus pouvoir écrire autre chose, après cela. » 

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