Mort d’Henri Meschonnic, le penseur du poème

Mort du poète, linguiste et traducteur de la Bible Henri Meschonnic ce 8 avril.

Voir le site des éditions Verdier qui viennent de rééditer sa Critique du rythme :

« J’écris des poèmes, et cela me fait réfléchir sur le langage. En poète, pas en linguiste. Ce que je sais et ce que je cherche se mêlent. Et je traduis, surtout des textes bibliques. Où il n’y a ni vers ni prose, mais un primat généralisé du rythme, à mon écoute. La conjonction de ces trois activités a donné lieu pour moi à une certaine forme de pensée critique, à partir d’une transformation de la pensée traditionnelle du rythme à laquelle ont mené nécessairement ces trois activités, justement par leur conjonction. De là une critique générale des représentations du langage, et d’une carence de la pensée du langage dans la pensée contemporaine. L’importance de la critique a relativement occulté les poèmes, surtout dans la mesure de la résistance que cette pensée a suscitée. Vérification empirique que la pensée fait mal, et d’abord, socialement, à qui essaie de penser. Mais le poème, tel que je l’entends, transformation d’une forme de vie par une forme de langage et d’une forme de langage par une forme de vie, partage avec la réflexion le même inconnu, le même risque et le même plaisir, le même pied de nez aux idées reçues du contemporain. Puisqu’on n’écrit ni pour plaire ni pour déplaire, mais pour vivre et transformer la vie. »

Voir la nécro de Samuel Blumenfeld dans Le Monde de ce jour, qui écrit notamment :

« Il a édifié une oeuvre marquante, et pas seulement dans le champ des sciences humaines. (…)  Il faut d’abord y voir une démarche cohérente, soudée, qui tourne le dos aux catégories en vigueur, cherche à dépasser l’histoire et la théorie des pratiques littéraires, pour comprendre comment, et pourquoi, la poésie reste le lieu le plus vulnérable et le plus révélateur de ce qu’une société fait de l’individu. (…)

Chair contre esprit, voix contre écrit, vers contre prose, langue contre littérature, individu contre société : Henri Meschonnic ne cessera de battre en brèche ces oppositions. Il renvoie dos à dos scientisme et subjectivisme, formalisme et thématique. Ses  » appuis  » théoriques sont des philosophes, des linguistes, des essayistes : Wilhelm von Humboldt (1767-1835), Emile Benveniste (1902-1976), Walter Benjamin (1892-1940), les formalistes russes, dont la pensée échappe au clivage entre forme et contenu, pour déceler dans l’oeuvre d’un écrivain ce qu’il fait de sa langue et que personne n’avait fait auparavant. »

Meschonnic, auteur de cette belle figure :  » La poétique est le feu de joie qu’on fait avec la langue de bois « .

A lire avec entrain, encore sur le site des éditions Verdier, un bel entretien qu’avait donné Meschonnic à Antoine Jockey en juin 2007 pour la revue Missives , à l’occasion de la réédition de Célébration de la poésie

Quelques missiles de la pensée poétique meschonnique dans Missives :

« Bien sûr que c’est un titre ironique, mais c’est plus que cela, c’est une réflexion sur les rapports entre écrire un poème, lire un poème et toute l’histoire de la poésie. Du coup, je me suis rendu compte que quand on prononce le mot poésie, on ne se rend pas compte qu’on dit cinq voire dix choses différentes à la fois. C’est une véritable cacophonie inaudible. Il y a une connaissance historique de la poésie, parce qu’il y a la poésie au sens de « stock », c’est‑à-dire toute l’histoire de la poésie, des poésies, de la poésie dans chaque culture avec toute son histoire. Mai le problème du poème à écrire c’est qu’il ne peut pas regarder vers l’histoire de la poésie, parce que s’il le fait, il devient l’amour de la poésie qui mène inévitablement à répéter la poésie déjà écrite. C’est pourquoi je dis, et ça a l’air d’un jeu de mots mais c’est beaucoup plus qu’un jeu de mots, que l’amour de l’art c’est la mort de l’art. Le poème à lire et le poème à écrire ont deux ennemis : la poésie elle‑même, au sens de la poésie du passé, et la philosophie à cause de sa conception du langage. Depuis qu’on écrit des poèmes, les poèmes ont toujours été ce qui a réinventé la poésie. La poésie n’a pas arrêté d’être inventée par les poèmes. Mais quand on regarde la poésie avec amour, il se produit un effet pervers, on se met à écrire sur la poésie, en admirant la poésie et en la célébrant. C’est ce qui peut arriver de pire à un poème, tel que je le définis et qui n’a rien à voir avec quelque chose de formel, les formes fixes, les mètres, les rimes. L’histoire de la poésie n’est pas la même partout. Dans l’ancienne poésie chinoise il n’y a pas du tout d’opposition entre la métrique et la prose, et cette opposition c’est une chose que j’ai eu aussi à critiquer, parce que la définition de la poésie par la métrique c’est définir la poésie par la forme, par le vers, et déjà Aristote savait que les vers ne sont pas la poésie. Alors qu’est‑ce que c’est que la poésie ? »

Un commentaire

  1. Avatar de Inconnu

    Bonjour, voici une page que j’avais trouvée sur le Web peu après le décès de Henri Meschonnic mais qui avait été postée 4 mois avant.

    Un échange sur le Web où il est question d’écriture, de métrique et de diction des vers et où un intervenant rapporte la vision de Meschonnic.

    C’est long mais j’ai troué très vivant et instructif cet échange :

    http://www.discutons.org/POESIE__QUESTIONS_DE_RYTHME___Louis_Latourre-Sujet-45585.html

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