Cuba, le secret attrait du pouvoir pour les ruines

Vu à la télé… ce documentaire, interdit à Cuba, de Florian Borchmeyer : La Havane, une vie dans les ruines (Arte nuevo de hacer ruinas). C’était sur Arte, chaîne franco-allemande, dans la nuit de jeudi à vendredi. Cinquante après l’avènement des Barbudos, le règne castriste n’a plus besoin de contre-exemples. Et pourtant, ce film illustre avec une certaine beauté tragique la douloureuse question de  » Comment vivre dans le chaos ?  » Sous nos yeux ébahis, évoluent cinq figures du désastre, cinq habitants qui survivent dans les ruines tristes et magnifiques de la capitale cubaine.

Le goût des ruines de nos chères études classiques en prend un coup. On songe au Chateaubirand du Génie du Christianisme : « Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence. »

A cette esthétique des ruines qui a baigné le XIXe siècle, manquait le documentaire poignant de Florian Borchmeyer. Dans La Havane d’aujourd’hui, il y a Totico, le plombier par qui seul tient encore l’immeuble où vivent une centaine de familles, et qui rêve de s’envoler comme un des pigeons qu’il élève ; Reinaldo, ancien veilleur de nuit d’un théâtre gigantesque où chanta Caruso, et où il s’est établi, seul spectre vivant dans les loges, alcôves incertaines ; Misleydis a plaqué son mari pour les décombres d’un hôtel de luxe, où elle écrit, couchée sur son lit ; Nicanor tente d’entretenir la maison de son père et d’oublier la révolution socialiste…

«Vivre dans une ruine est une tragédie, souligne l’écrivain Antonio José Ponte : on devient soi- même une ruine…» «Que s’est-il passé ? Pour quoi tout tombe en ruine ? Pourquoi cette ville, La Havane, est-elle à ce point dévastée alors qu’elle n’a jamais subi ni guerre ni désastre ? Quand toute une capitale tombe en ruine, que cela signifie-t-il ? Il y a un lien direct entre le pouvoir et les ruines : faire comprendre à chaque Cubain qu’il ne pourra rien changer. Qu’il n’y a rien d’autre à faire que de laisser les immeubles s’écrouler…»

Dans Letras Libres et l’article intitulé La Havane, ruines et Révolution, Bertrand de La Grange et Maite Rico citent eux aussi l’écrivain Antonio José Ponte et son livre non encore traduit en français, La fiesta vigilada (2007) [ » La fête en liberté surveillée « ], où il utilise l’oxymoron :  » la contructon de ruines « .

Ponte, qui confie son statut d’écrivain interdit de publication, est une figure attachante de cet ensemble d’humains survivants dans une ville qui vit dans le passé. Un écrivain que je découvre avec ce très beau documentaire, métaphore oppressante de beauté décatie… Seule traduction de Ponte disponible en français : Les nourritures lointaines, chez Deleatur (2000). (lire interview en espagnol par Mercedes Serna y Anna Solana sur le site Eldigoras.com.) Ponte, fasciné par les réflexions de George Simmel sur la vie des ruines, près de Rome…

 

Le documentaire de Florian Borchmeyer, La Havane, une vie dans les ruines, est rediffusé sur Arte, le 13 janvier 2009, à 3h…

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