Nous venons de célébrer, il y a près d’un mois, le centenaire de Claude Lévi-Strauss, le célèbre anthropologue, l’un des derniers témoins de la vie des Indiens du Mato-Grosso brésilien. Visités, étudiés en 1935, et rendus célèbres en 1955 par Tristes tropiques (Plon, Terre humaine). Avec les Bororos, les Nambikwaras, les Caduveos, nous sentions, de manière aigüe, être en présence d’un moment de bascule. Cet instant, en déséquilibre sur le fil du temps, de vivre, par littérature ethnologique interposée, un moment unique, à l’interface d’un » avant » et d’un » après « . D’où la tristesse infinie de ces » Tropiques « .
Avec le film de fiction de Marco Bechis, La Terre des hommes rouges (Birdwatchers), ce sentiment aigu d’assister en spectateur au déséquilibre entre deux mondes, un monde du passé et un monde à venir, se double d’un combat pathétique, une guerilla sans happy-end, à armes inégales.
Ce film de fiction, où des Indiens Guaranis jouent leur propre rôle, épouse le point de vue des Indiens qui luttent contre un propriétaire terrien (un fazendero) dont la fille coule des jours heureux au bord de sa piscine (Maria, interprétée par Alicélia Batista Cabreira) et ce qui reste d’une tribu en bord de route, qui refuse de réintégrer sa « réserve « . Ce groupe humain, contraint de jouer pour les touristes un rôle de sauvages, nus, flèches et carquois exhibés, entend résister à la pression d’une agriculture industrielle, qui confisque leurs terres. Combat qu’on sent perdu d’avance. D’un côté des pesticides qui pleuvent d’un avion jusque sur le campement des Indiens, des pistolets intimidants à la ceinture, une caravane où un solitaire dégingandé garde un champ chargé d’enjeu ; de l’autre un clan ravagé par les suicides de jeunes en forêt (filmés de manière réaliste), par l’alcool, le manque d’eau courante, le travail de braseiros occasionnels… auquel s’oppose le chef, Nadio (Ambròsio Vilhalva).
Le film nous propose un héros jeune, dont le destin s’affirme avec les difficultés : Oswaldo (Abrísio da Silva Pedro). Alors qu’il voit en rêve avant-coureur des événements dramatiques, alors qu’il sent la présence d’Angué, dieu présent en forêt, il sera initié par le chaman (Nelson Concianza) à la prière… La musique baroque qui ponctue les scènes donne une belle profondeur au film. Enfin, le cri vengeur d’Oswaldo déchire la forêt… Sur l’affiche du film, il a ce regard de guerrier de ceux qui luttent pour leur survie.
En lien avec le film, Survival International et le réalisateur Marco Bechis mettent en place un fonds spécial au profit des Guarani-Kaiowá, destiné à les aider à défendre leurs droits et à se réapproprier leurs terres ancestrales.

