Césaire, ce grand cri nègre (7)

Hommages à Césaire : Jeune Afrique, remue.net , Ile en île.

Et :

André Brink (Jeune Afrique, 21/04/08, lors d’une visite à Césaire en 2004) :

Plus tard dans la matinée, je parviens à prendre Césaire à part. J’ai un petit hommage privé à lui rendre. Cela concerne quelque chose qui remonte à plusieurs années et qui a joué un rôle important dans ma vie. Le long poème Cahier d’un retour au pays natal, qui fut publié en 1939 et que je considère toujours comme sa plus grande œuvre, avec sa pléthore d’images, de rythmes, d’inventions surréalistes célébrant sa propre redécouverte de la Caraïbe, a inspiré bien des années plus tard ma propre écriture dans Adamastor. Plus particulièrement, l’hommage concerne mon retour à Paris au cours de l’année 1968 et l’ultime décision de rentrer en Afrique du Sud. Comme je l’ai déjà dit, plusieurs étapes ont conduit à ce moment qui a changé le cours de ma vie : les discussions avec Breyten (Breyten Breytenbach, écrivain sud-africain, NDLR), le naufrage de ma relation avec H., la révolte étudiante. Mais au cœur de tout, il y avait le Cahier de Césaire, et la façon dont il m’a permis de prendre conscience que je devais retrouver mon pays natal.
Alors que nous sommes seuls, je peux enfin remercier Césaire pour le rôle qu’il a joué à ce moment. 

(Texte traduit de l’anglais par Nicolas Michel, extrait d’un livre de mémoires à paraître en 2009 chez Actes Sud).

Kangni Alem :

Québec, le 17 Avril 2008. Le jour anniversaire de ma fille. A peine réveillé et encore sonné par le décalage horaire, je décide d’aller prendre un café au restaurant de l’hôtel Mariott. Brusquement, sans transition, le temps que je porte aux lèvres la tasse de café, l’écrivain haïtien Frankétienne m’annonce la mort d’Aimé Césaire.

Comme beaucoup d’autres, Frankétienne dit avoir anticipé la mort du poète martiniquais.  » Je lui ai rendu hommage il y a deux jours, trois heures d’émission à Port-au-Prince. Je savais qu’il mourrait alors que je serais en voyage. «   Immédiatement, l’organisation du Salon International du Livre de Québec décide d’organiser le soir même un hommage à Césaire et demande à Frankétienne et Chamoiseau d’intervenir.

Le Congolais Henri Lopès, pourfendeur de la Négritude, s’insurge, de façon diplomate :  » Il serait peut-être mieux d’ouvrir l’hommage à tous, non ? Césaire n’appartenait pas à la Caraïbe, mais à tous il me semble. »  L’écrivain Patrick Chamoiseau a l’air hagard, apparemment sous le choc de l’annonce du décès de Césaire, son compatriote, qu’il avoue n’avoir rencontré qu’une seule fois, alors qu’ils vivent sur la même île ! Rivalité intellectuelle oblige, mais quand même me suis-je dit.J’appelle ma fille, je lui dis que Césaire est mort. Elle ne sait pas qui sait, pas grave lui ai-je répondu, un jour tu sauras qui c’est, cet homme qui a formé ton papa. Oui, car Césaire fut un maître pour moi, même si je ne l’ai jamais rencontré. Mon Césaire à moi, je le porte au cœur depuis le collège.

A seize ans, j’ai lu en une nuit le Cahier d’un retour au pays nata, comme une illumination. J’étais élève à Kovié, un bled loin de Lomé, où mes humeurs rebelles m’avaient fait échouer chez un oncle directeur de collège. Difficile de décrire le coup de foudre, poétique et intellectuel. Césaire m’ouvrait les yeux sur une réalité que j’ignorais : j’étais nègre et je ne le savais pas. Plus tard, dans le grand monde, ce savoir me sera fort utile, oui je suis nègre et homme, fondamentalement, et ça aucune prétention hégémonique ne peut me l’enlever. Merci Césaire ! (La suite sur Togocultures).

Sami Tchak :

Il m’arrive de me dire: Césaire a écrit, nous sommes fiers de sa parole. Mais la plus haute des trahisons serait ceci: monter sur son dos pour crier par sa voix notre fierté nègre au point d’oublier que nous sommes toujours à genoux dans ce monde. Hommage mérité à cet homme: transformer ses mots de feux en actes pour libérer le Nègre, l’inscrire dans le panthéon de l’Humanité où il puisse se hisser à la hauteur de l’Autre, avoir le droit banal de regarder l’Autre droit dans les yeux. Ce serait tuer Césaire, le condamner à une sale mort, que de demeurer la négraille qui ne se sera jamais mise debout. (L’intégralité sur Togocultures).

Edem :

Bamako. Novembre 2006. Quelques mots partagés avec une classe de lycée autour de la littérature. (…) Une petite fille qu’on n’aurait pas prise pour une lycéenne (…) Sa question… Non, ce fut autre chose, des paroles inattendues :  » Si vous allez un jour en Martinique, allez voir monsieur Césaire. C’est un homme bien.  »

Qu’est-ce qu’un homme bien ? Un être au regard habité par la  douceur, les mots et les gestes pleins d’humanité ?… Au-dessus de mon bureau, un portrait d’Aimé Césaire. Et il m’arrive de fixer l’homme. C’est vrai que le regard est doux, perçant, interrogateur ; une page grave sur laquelle demeurent les soucis, les questions qui ont tant hanté le poète : le Nègre, son histoire et son devenir, la subversion des drames du passé et la construction d’un nouvel espoir, la constance d’un cri contre le colonialisme et toutes les mochetés qui font qu’on n’est pas un homme bien…

Aujourd’hui, de nouveaux sorciers venus d’horizons proches ou lointains recolonisent la négraille ; les barrières de la division et des identités dangereuses – celles du repli sur soi – hypothèquent le possible de chemins de vie à faire ensemble malgré nos différences… Ceci pour dire que la pensée de Césaire reste vivante ; elle nous interroge en permanence devant une douloureuse actualité faite de racisme, de mépris ; une actualité qui aurait fait dire à la petite fille de Bamako qu’il n’y a plus d’homme bien, que l’ultime, le dernier des Mohicans est retourné dans le royaume des dieux… Cependant que Césaire aurait répondu qu’il s’agit de croire en l’Homme même s’il s’agit d’y passer toute sa vie… Je ne suis pas allé en Martinique. Je suis passé tout près, dans cette Caraïbe où résonne malgré la mort le cœur de Césaire… Et là j’ai compris la petite fille de Bamako : voir Césaire c’est-à-dire lire, relire Césaire…  Retourner dans ce cahier du pays natal, le pays de l’Homme et revivre la force d’une poésie qui a su très tôt briser les distances, les multiples rives de notre mémoire partagée. Car c’est cela, la Négritude tel que le pensait Césaire : une attitude créatrice de liens – entre l’Afrique, les territoires où se retrouvent la diaspora noire et le monde global – et non une tentative de repli sur soi…(La suite sur Togocultures).

Louis-Philippe Dalembert (Libération, 18/04/08) :

Son rayonnement dépasse largement les frontières de l’archipel. J’étais au Mali la semaine dernière pour des interventions dans les universités, lycées, etc… Il n’y a pas un seul endroit où on ne m’ait posé une question sur Césaire. Et la plupart de mes interlocuteurs n’étaient pas au courant de son hospitalisation. Dix jours plus tôt, au Danemark, à l’université d’Aarhus, pareil, et aussi en Italie et aux Etats-unis. Partout où j’interviens, je sais que j’aurai une question sur Césaire, le Cahier d’un retour au pays natal, le Discours sur le colonialisme et la négritude. On a voulu parfois l’enfermer dans la négritude, par mauvaise foi, soit par ignorance de son œuvre.

Dany Laferrière (Le Point, 24/04/08) :

je rentre sous les draps pour être avec Césaire. Le revoir au cours de ma vie. J’ai tardé à le fréquenter. Son territoire m’étant totalement inconnu. Les Antilles (Haïti, c’est la Caraïbe plus farouche), la métropole, la colonisation, pas trop ma tasse de thé. Je n’étais intéressé qu’au sexe et à l’Amérique. De plus, j’avais l’impression que Depestre l’avait lu à ma place. On ne vivait pas, Césaire et moi, sous le même fuseau horaire. Je me sentais plus proche d’un Miller. Je trouvais, à l’époque, le « Cahier » difficile à lire. J’étais ce lecteur souverain qui ne lisait que ce qui l’intéressait. Jamais par obligation. C’est pourtant dans un autobus, sur la route Montréal-New York (en traversant les Appalaches), que j’ai véritablement flairé le « Cahier ». Voyage de nuit. Je découvrais enfin le rire sauvage de Césaire, un rire que cache mal sa colère. Colère Césaire. Céline va au bout de la nuit. Césaire, selon son fameux vers, jusqu’au bout du petit matin. Un éclair d’optimisme, donc, chez Césaire, qui aperçoit l’aube. Un optimisme toujours tempéré par une intelligence finement aiguisée. Dès 1956, au premier congrès des écrivains noirs, le jeune Baldwin avait repéré chez lui ce sens de la ruse.

J’imagine l’oeuvre de Césaire comme une solide maison avec de multiples chambres. Architecture un peu carrée mais bien ensoleillée. J’ouvre cette pièce pour découvrir ces trois hommes en tête à tête : Senghor, Césaire et Damas. Breton, debout, dans le couloir. Toute une aile pour abriter le triumvirat : colonialisme, communisme et surréalisme. Sur une dernière porte, au fond de la cour, des lettres scintillantes : « Négritude ». L’affable maître de maison. Depuis sa mort, Césaire est devenu subitement lisse, propre, sans aspérités. Un classique, quoi ! Jusqu’à la prochaine explosion.

Florent Couao-Zotti (son blog du 22/04/08) :

Et des quatre-vingt quatorze ans qu’a duré cette présence sur scène, de ces longues années pendant lesquelles ses écrits se sont fait autorité, on a pleuré en le lisant, on s’est mis en colère en le commentant, on s’est révolté en l’analysant. Puis, s’est imposé le besoin de se lever, de marcher, de lever haut la tête pour transformer les pertes nées de l’histoire en un combat de vie, en un idéal d’honneur pour faire du siècle à venir, de tous les siècles, le temps du nègre debout, le temps du nègre digne, le temps de l’homme libre.

Joël Des Rosiers (Africultures , 7/05/08) :

Qu’une si fragile caye, Eden au parfum de soufre, ait enfanté tant d’hommes illustres, c’est miracle par sa fragilité même : Frantz Fanon, Édouard Glissant, ceux de la créolité « à jamais fils de Césaire ». Écrivains, peintres, dramaturges, chorégraphes, musiciens, cinéastes, zoukeurs urbains et souffleurs de conques : tout l’honneur de la Caraïbe. Au peuple martiniquais, peuple d’artistes qui perd en Aimé Césaire le plus raide nègre de ses fils, nous présentons nos condoléances émues. Car il est des moments où le chagrin atteint la chair des peuples.

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