

C’est donc au 5e tour de scrutin que les 25 jurés télespectateurs ont choisi l’un des 6 romans en compétition pour élire par 14 voix contre 11 à Christophe Donner, auteur de Un roi sans lendemain (Grasset), le livre d’Olivier Adam, A l’abri de rien, publié par L’Olivier, annonce faite par Olivier Barrot, président du jury de présélection. Au 4e tour avait été éliminé Indian Tango d’Ananda Devi, sans qu’on puisse dire qu’il s’est classé 3e, puisque en l’occurence, seul le 1er se voit décerner le prix du roman France Télévisions. Olivier Adam était 2e du Goncourt, derrière Gilles Leroy, auteur d’Alabama Song, roman éliminé assez tôt par les jurés télespectateurs.
A l’abri de rien est le roman intérieur de Marie, mère de famille du Nord de la France. Sa situation personnelle la confronte quotidiennement avec l’ennui -du couple et de la famille. Sa situation géographique l’amène à considérer l’Autre comme une planche de salut possible. L’Autre, c’est-à-dire les Kosovars, ainsi nommés les étrangers par les gens du bourg. Ces étrangers sont réfugiés en instance de départ pour l’Angleterre. Mais essayer de donner un sens à sa vie en morceaux ne va pas de soi.
De cette réalité, Olivier Adam tire prétexte à dessiner le portrait d’une femme à la dérive, comme des » millions d’hommes et de femmes, invisibles et noyés, d’existences imperceptibles et fondues « .
Plusieurs des jurés ont exprimé une identification possible à cette héroïne, anti-héroïne plutôt : » J’étais comme morte, une momie qu’on baise dans la nuit froide. » Envie de « se dissoudre dans la route ».
Olivier Adam a écrit le roman de l’exil intérieur, de celle qui vit là, la mal-vie, l’ennui permanent. Ecriture sèche : « c’était ma vie », cet « amour conjugual planqué sous la graisse du quotidien ».
Le décor est fait du « gris de la mer », du « sombre de l’eau et du ciel mélangés », qui laisse entendre le « vacarme de la pluie ». Et l’accalmie est décrite comme un « ciel calmé, déchiré en lambeaux d’acier ». Quand le soleil brille, c’est : « la ville dégoulinait de partout et brillait comme un capot de coiture neuve. »
Beaucoup de ces observations sont faites à travers une vitre, face à la mer.
Exemples de critiques :
Pour : Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur, 13/09/07
A l’abri de rien est écrit à la première personne du singulier féminin. Olivier Adam réussit l’impossible. Il se glisse dans la peau frigorifiée et la tête chavirée de cette suicidée de la société. Pendant 220 pages, pas une fausse note, pas le moindre artifice, pas trace de démagogie. «La graisse du quotidien et des emmerdes» n’est pas factice, elle imprègne vraiment les pages. La dépression, il l’exprime en connaisseur. La solidarité des damnés de la terre, on a l’impression de la toucher du doigt. Marie, c’est lui. J’ai lu dans «le Figaro» qu’on accusait méchamment Olivier Adam d’être «un romancier populiste». C’est bien vite oublier Carco, Guilloux ou Dabit, qui rêvait de vivre assez longtemps pour «assister au triomphe des éternels vaincus». Et c’est ajouter, aux malheurs de Marie, le vain mépris des gens heureux.
Pour : Stéphane Hoffmann, Le Figaro
A l’abri de rien n’est pas un roman social, ni un reportage sur les réfugiés de Sangatte. Dieu merci, Olivier Adam n’est ni Gilbert Cesbron ni Hervé Bazin. Il est bien plus fort que cela. Ce qui touche, ici, c’est la détresse d’une femme qui ne savait pas que rien ne dure, que les rêves s’envolent, et qui lâche prise. Elle raconte son histoire. «J’aime le lyrisme sec, la guitare voix, précise Olivier Adam. J’écris décharné, au plus près du nerf, en serrant tout. Je trouve la gorge serrée plus importante que les larmes. On me reproche les sentiments ? Et alors ? Nos vies sont animées par ça, je suis un sentimental.»
Contre : Josiane Savigneau, Le Monde
Mais qu’est-il arrivé à Olivier Adam ? Qu’est devenu l’observateur aigu et un peu distant des ratages de l’existence, des perdants, des personnes déplacées, celui de Poids léger, de Passer l’hiver, qui avait su faire de Falaises beaucoup plus qu’un catalogue du désespoir ? Aurait-il soudain basculé dans le camp de ceux qui croient que la bien-pensance peut tenir lieu de pensée ? On peine à le croire. Il traverse peut-être seulement une période d’incertitude.
(…)
On lui a bien dit d’emblée, « tu sais, ici, ce n’est pas un centre aéré pour les femmes au foyer qui s’emmerdent. Faut savoir dans quoi tu mets les pieds ». Dans quoi elle s’engage vraiment, elle est incapable de le penser. Mais Olivier Adam lui fait tenir un discours sur ces réfugiés et sur la société qui les malmène. C’est là que le roman bascule et que le lecteur a le sentiment que Marie parle faux. Il y a une sorte de confusion entre ce qu’un narrateur extérieur pourrait expliquer, interpréter, et le discours de ce personnage paumé, qu’on sait inapte à formuler de tels propos, à la première personne. On n’y croit plus. Et tout s’enlise dans les bons sentiments et les faux-semblants.
Contre : Alice Ferney, écrivain, Le Figaro, 30/08/07
À travers ce portrait de femme, Olivier Adam pourrait nous offrir un roman psychologique, réaliste et populiste. Hélas, il n’y réussit pas. Sans doute en fait-il trop, la voix chante faux. Bien sûr on croit parfois être ému. Pour tout dire, on s’y oblige : tant de tragique force la compassion. Le romancier est seul mis en cause : la matière de son texte et l’écriture font « fabriquées » (…)
Quand il frotte sa plume à l’actualité des sans-papiers, c’est un peu de Madame Royal contre Monsieur Sarkozy. C’est généreux et démagogique. Au fond, À l’abri de rien est un roman dans l’air du temps, peu écrit, peu senti, plein de bons plutôt que de vrais sentiments, à l’image de la quatrième de couverture qu’a rédigée son éditeur.
Notre avis : Cette lente dérive en folie est très maïtrisée. Marie va être emportée par la seule solution qu’elle a envisagée (aider les autres). Sa réalité, un moment parallèle à la réalité sociale, va se dissoudre dans la poisse. C’est glauque ? C’est une tragédie moderne : à la frontière infranchissable pour les Kossovars correspond la porosité des garde-fous personnels, qui n’offrent plus aucune protection dans ce monde. Les méchants sont tristement et strictement méchants. Risque de manichéisme. Certes c’est Marie qui voit les flics ainsi : « Ils les gazent un bon coup, ils les tabassent. » Mais pourrait-on dire cette curieuse impression qu’aucun effort littéraire ne leur est appliqué, alors que d’autres personnages secondaires (la famille de Marie) ont une belle présence ?
Cela pourrait donner une bonne pièce de théâtre, alors que l’on apprend qu’une adaptation du roman a été tourné pour la télévision. Diffusion sur France 3 prochainement de Maman est folle (sic). Le personnage de Marie est interprété par Isabelle Carré. Scénario, cosigné par Olivier Adam et Jean-Pierre Améris, également réalisateur.
