Tête à fragmentation

Dessin de la tête maori momifiée et ornée de tatouages appartenant au Muséum de Rouen. | AP

Cette tête maorie est-elle un trophée ou un patrimoine ?, pourrait-on se demander à la lecture des étapes de  » l’affaire « . La presse a publié ce  » dessin de la tête maori momifiée et ornée de tatouages appartenant au Muséum de Rouen « , sous la signature  » AP « , c’est-à-dire Associated Press.

Rappelons les faits.

1. Une cérémonie de signature, mardi 23 octobre, entre le Muséum de Rouen et une délégation composée de l’Ambassadeur de Nouvelle-Zélande, Sarah Dennis, et de chefs maoris officialise la restitution d’une tête de guerrier maori,  » pour des raisons éthiques « , précise le maire de Rouen. La tête devait être restituée physiquement courant novembre.

2. La veille, la ministre de la culture avait demandé au Muséum et aux élus de surseoir à cette restitution, en raison du  » caractère inaliénable  » du patrimoine de la Nation et faute de l’avis d’une commission scientifique. L’Etat avait saisi le tribunal administratif.

3. Le tribunal administratif de Rouen a suspendu, mercredi 24 octobre, la décision de la ville de restituer à la Nouvelle-Zélande une tête maori. 

4. Officiellement, la Nouvelle-Zélande ne réagit pas, attendant la restitution.

5. Sur le plan intérieur, le débat sur la « circulation  » (et la  » vente « ) des oeuvres est rouvert (Le Monde, 25/10/07). Jacques Rigaud a reçu, le 23 octobre, une mission de la ministre de la culture : comment appliquer la loi du 4 janvier 2002 (loi Tasca sur l’inaliénabilité)  » en évitant (…) la circulation totale des oeuvres et le stockage définitif aboutissant à un accroissement mécanique de leur nombre « .

Quelles leçons tirées de cette triste affaire de la tête maorie ?

1. On n’imagine pas une tête de guerrier gaulois exhumée d’un musée d’Auckland…

2. On n’imagine pas un ambassadeur de France en Nouvelle-Zélande signer une quelconque restitution… car l’histoire de la colonisation du monde et de sa mondialisation n’a pas pris cette tournure.

3. La circulation des oeuvres et leur éventuelle vente a-t-elle à voir avec des restes humains naturalisés, issus d’un trafic éhonté, à moins que l’on adopte le principe :  » les trophées de guerre sont des trophées de guerre « , fussent-ils des fragments… Pour les Kiwis, il s’agirait plutôt de  » trésor du patrimoine maori « …

4. S’agit-il ici de trophée ou de patrimoine ? Du fragmnt de l’un, du fragment de l’autre ? A coup sûr un trophée lors du transfert, vol ?, trafic ?, de la tête au XIXe siècle… A coup sûr un élément du patrimoine de Nouvelle-Zélande. Un élément du patrimoine français ? On a du mal à l’envisager sous cet angle…

5. Rappelons-nous la tête que faisait les Maoris et leurs compatriotes All Blacks, lors du haka d’une récente Coupe du monde (photo Reuters):

5. Le dessin représentant la tête maorie est sacrément stylé ! Les historiens nous apprennent que les guerriers maoris portaient des tatouages représentant leur pouvoir et leur clan. A leur mort au champ d’honneur, ils étaient décapités, leur tête enterrée à part. Le musée Te Papa en sait beaucoup sur la question et nous, bien peu, vraiment bien peu.

Exhibiting Maori, A History of Colonial Cultures of Display

 6. Ce dessin de tête maorie rappelle la somme en deux volumes consacrée par Karl Von Steinen aux tatouages marquisiens, rééditée en 2006 par les éditions Le Motu. Des tatouages qui signifiaient l’équivalent d’une carte d’identité.

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Des tatouages très vivaces au XIXe siècle, qui font partie du patrimoine marquisien, donc français.

7. Le directeur du centre culturel Tjibaou, Emmanuel Kasarherou, considére que les objets kanaks du musée du Quai-Branly, sont les  » ambassadeurs  » de la culture kanak…

8. Mais faut-il considérer les têtes momifiées comme des objets ? Dans son roman, Le Retour d’Ataï, publié aux éditions Verdier en 2002, Didier Daenincks, lance son héros, Gocéné, ancien Kanak exhibé lors de l’exposition coloniale de 1931, sur la trace de la tête de son aïeul, Ataï, héros de l’insurrection de 1878, dont la tête serait quelque part dans un musée français…

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