
Dur, dur ! la reliure. Elle a mauvaise presse, voire aucune (presse), comme un métier du passé pour grand-mères désoeuvrées… On l’imagine, dans sa masure en pleine nature ou dans les recoins de la vieille ville, au détour d’une sente urbaine, le relieur, dernier des derniers amateurs du livre. Pour le relieur d’art, tout livre est sacré. Il le soigne, le restaure, le transfigure au risque de faire oublier son contenu. De fond en comble, la forme chamboule le fond.
A l’heure du bookcrossing, du « laisser les vivre » sur un banc public, livre prêt à circuler, livre de poche de préférence, livre aimé certainement, à l’heure du » qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse « , la reliure pourrait paraître d’un ringard !
La reliure, ce sont des dizaines d’opérations, des heures de façonnage, un livre qu’on triture, qu’on torture, toute blessure, égratignure, boursouflure ôtées. Mais au final, ça sent bon le cuir dans sa cambrure.
La reliure, c’est selon. Les fragrances érudites, mystérieuses et moyenâgeuses du Nom de la rose ou bien ça sent le désuet, bourgeois, cher, ça sent le vieux, la raideur empesée d’une bibliophilie précieuse, spécieuse. Le 78 plutôt que le 93. C’est d’ailleurs dans la ville de Saint-Rémy-lès-Chevreuse, qu’on sussure que la IXe Biennale mondiale de la reliure d’art présente plus de cinq cents oeuvres réalisées par des professionnels ou des amateurs de vingt-neuf pays ! Rien à voir avec les Journées du patrimoine, toutes ces reliures sont des créations originales…
Des relieurs d’Espagne, du Mexique, d’Estonie, du Japon. En nombre ! Faut-il être Estonien pour pratiquer l’endossure, la cousure, l’arrondissure, la plaçure, la dorure ? Comment être Japonais et travailler au Petit Chaperon rouge, Barbe bleue, Blanche neige, en lettres latines ?
Pour cette IXe édition, les organisateurs ont proposé aux candidats de relier le recueil de Charles Perrault, Les Contes de ma mère l’Oye (1697), dont la lecture a été illustrée ainsi par Gustave Doré :
La salle Jean Racine de Saint-Rémy expose (jusqu’au 22/09) un seul livre en cinq cents et quelques reliures d’art différentes. L’effet de loupe est saisissant, l’effet démultiplicateur aussi… comme si les contes se répétaient à l’infini dans des couleurs, des matières et des pays différents. L’effet de loupe crée un effet de loup, d’ogre et de merveilleux.
Certaines reliures choisissent l’abstraction, d’autres le figuratif à un point qui s’appelle le mauvais goût. Tel ce livre botte pour Le Chat botté.
Pour être récompensé lors de cette Biennale, on pouvait être Français, comme Yvonne Ropero, de Macon, prix du Conseil général des Yvelines, avec une reliure dite » monastique « (sic) qui présente entre des incrustations d’écorce de hêtre des enfants au portable, en grosses baskets, sur skate-board… Une manière très dynamique d’inscrire Le petit Poucet dans la modernité.
On pouvait être Tchèque aussi. Comme Jan Sobota, un relieur professionnel (http://www.jsobota.cz/jan_sobota.htmqui) qui présente un livre en forme d’hôtel particulier. Chacune des fenêtres à petits carreaux s’ouvre et laisse apparaître un livret avec l’un des onze contes… Cette reliure-là est donc une boîte à histoires autant qu’une boîte à malices, boîte de Pandore du merveilleux.

Ou Mexicaine, comme Dulce Mariá Luna Torres, dont la couverture représente un jeu de l’oie tissé (visiter son site, » L’Antique « (sic) : http://www.encuadernacionlaantigua.com/dulcemaria.html)
Dans la pliure, le vélin après batture et lavure doit passer à passure, couture, marbrure, piqure, couvrure, nervure, voire glairure. Quelle gageure la reliure !
Quelquefois, certain relieur transpose sur son île les contes… Ainsi le bien nommé Patrick Bienfait, du Tampon (île de la Réunion) a fait endosser à Charles Perrault, la vêture d’une reliure où apparaît Grand-mère kal, la figure emblématique de l’île, sur son balai de sorcière, sortant de l’antre du Piton de la Fournaise. Son balai formé d’une gousse, sent la vanille.
Plus généralement, la reliure est un monde d’odeurs. Odeurs de l’enfance, de l’atelier, de la couverture de cuir en veau écaille, dans sa livrée de couleur vert bouteille, d’un Larousse de 1947…
Seule certitude : pour que vive une bonne reliure, faut se dire : » Ça sent le book ! «

Magnifique!
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