Purée septembrale : Rabelais ce n’est pas de la piquette littéraire

 

Septembre, mois des vendanges et de la dive bouteille… l’occasion de relire Rabelais. A sa naissance, comme tout le monde, Gargantua aime le lait, mais très vite, pour le faire taire (car il criait beaucoup le filz de Grandgousier), il fallait lui donner du vin, la « purée septembrale ».

Extrait de Gargantua (publié en 1534), chapitre VII,  » Comment le nom fut imposé à Gangantua et comment il humoit le piot  » [comment il buvait le vin]

« En cest estat passa jusques à un an et dix moys, onquel temps, par le conseil des medecins, on commença le porter, et fut faicte une belle charrette à beufs par l’invention de Jehan Denyau. Dedans icelle on le pourmenoit par cy par là joyeusement ; et le faisoit bon veoir, car il portoit bonne troigne et avoit presque dix et huyt mentons ; et ne crioit que bien peu ; mais il se conchioit à toutes heures, car il estoit merveilleusement phlegmaticque des fesses, tant de sa complexion naturelle que de la disposition accidentale qui luy estoit advenue par trop humer de purée septembrale. Et n’en humoyt goutte sans cause, car, s’il advenoit qu’il feust despit, courroussé, fasché ou marry, s’il trepignoyt, s’il pleuroit, s’il crioit, luy apportant à boyre l’on le remettoit en nature, et soubdain demouroit coy et joyeulx.

Une de ses gouvernantes m’a dict, jurant sa fy, que de ce faire il estoit tant coustumier, qu’au seul son des pinthes et flaccons il entroit en ecstase, comme s’il goustoit les joyes de paradis. En sorte qu’elles, considerans ceste complexion divine, pour le resjouir, au matin, faisoient davant luy sonner des verres avecques un cousteau, ou des flaccons avecques leur toupon, ou des pinthes avecques leur couvercle, auquel son il s’esguayoit, il tressailloit, et luy mesmes se bressoit en dodelinant de la teste, monichordisant des doigtz et barytonant du cul. »

« Alors, difficile à lire, exigeant des connaissances précises de vocabulaire obsolète et d’anciennes syntaxes ? se demande François Bon (http://www.tierslivre.net/ftp/rabelaisPref.rtf) dans François Rabelais, grand traverseur des voies périlleuses. Qu’on fasse l’essai au hasard, et qu’on pense tout cela dit à grande voix. « Une langue étrangère qu’on se découvrirait savoir d’avance », dit Valéry, et c’est déjà assez pour se risquer en terrain dont même l’étrangeté ajoute à la lecture, éclairages dont nous sommes déshabitués, et la verdeur, et le bas-ventre : au théâtre on sait apprécier et désirer ces effets qui immédiatement vous déroutent, et rendent les mots plus flottants. Le Pantagruel ne s’est jamais présenté comme le livret populaire qu’on prétend. La difficulté où nous sommes nous-mêmes chaque fois qu’on reprend l’extrême de syntaxe qu’est encore Mallarmé, et ce qu’on se sait lui devoir pourtant, et cette pulsion qu’on a d’y revenir, voilà plutôt le point de départ exigeant pour lire Rabelais. Une difficulté est là, qui n’est pas due au décalage des temps, mais à ce qu’affronte en elle son écriture. »

A lire avec Georges Picard, Du bon usage de l’ivresse (José Corti) :

 Tout le monde devrait écrire “Je crains que les vrais lecteurs, ceux qui s’enivrent vraiment de lecture, ne soient aussi peu nombreux que les livres qui les méritent. La piquette littéraire qu’on nous sert en abondance s’avale et se pisse en toute innocuité”.

2 commentaires

  1. Avatar de Inconnu

    Le blog comme une île, la métaphore s’ajuste comme un gant, le réseau comme un archipel, les commentaires comme accostages.
    Merci de ces lectures…
    Quant au pluriel, on trouve  » Papalaguis  » dans la version française du livre d’Erich Scheurmann par Dominique Roudiere.
    P.

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