L’art virtuose de la Nouvelle-Irlande

New Ireland Province, Papua New Guinea

Le musée du Quai-Branly, sis au pied de la tour Eiffel à Paris, a un petit frère dans le Pacifique Sud. Un petit frère en pleine nature, là où des hommes créent des objets éphémères pour un rituel. Ces objets seront détruits, brûlés, aussitôt la cérémonie achevée. Ces objets ne racontent pas une histoire nous disent les habitants du lieux, villageois-créateurs, artistes du quotidien. Ils sont un oiseau, un poisson. Ces objets sont des merveilles d’art, lacis de formes entremêlées, troncs évidés recelant un ensemble de pièces finement ciselées. 

Imaginez une île d’à peine 500 km de long, répondant au nom qui fleur bon les explorations d’antan, la Nouvelle-Irlande, un nom toujours utilisé par les Papous et les Mélanésiens pour désigner l’une de leurs provinces administratives. Une Nouvelle-Irlande encadrée, au nord, par la Nouvelle-Hanovre, au sud par la Nouvelle-Bretagne. Plus au sud encore, un pays d’outre-mer français, la Nouvelle-Calédonie… Plus loin encore, la Nouvelle-Zélande. Bref, nos ancêtres, loin de leur patrie, voyaient l’Europe en mirage, en miroir, une Europe décalquée…

Par la suite, ils apprirent que le Pacifique Sud est un épicentre du monde pour la diversité florale et un vaste continent-archipel où s’est développée une palanquée de langues. Rien que pour la Papouasie Nouvelle-Guinée, le Summer Institute of Linguistics (SIL) a répertorié 826 langues !  Environ 80 % des langues comptent moins de 5000 locuteurs, et un tiers d’entre elles moins de 500. Ainsi, plusieurs de ces langues sont d’ores et déjà reconnues comme moribondes ou éteintes.

Cette richesse linguistique n’a d’égale que la luxuriance artistique…

A en juger par l’exposition Nouvelle-Irlande, les arts du Pacifique Sud (jusqu’au 8 juillet), cette île pratique la déflagration esthétique comme d’autres la conversation de bistrot, un art de vivre au quotidien… Philippe Peltier, l’un des commissaires de l’exposition Nouvelle-Irlande, les arts du Pacifique Sud, par ailleurs, responsable de l’unité patrimoniale du musée du Quai-Branly, insiste pour classifier ces objets en dix-huit traditions artistiques différentes, les présenter du Sud au Nord de l’île comme autant de jalons manifeste d’une culture éblouissante.

La présentation des 130 objets réunis par Philippe Peltier récapitule une visite de l’île, du Sud au Nord. Le visiteur est cueilli par des petits ou grands objets, tel ce simili-visage minuscule aux yeux-opercules, pas trop spectaculaire, mais très mystérieux. S’ensuivent divers masques, casques, tissus, parures. Mais rien de totalement saisissant. Du Sud au Nord donc, sont présentés des objets liés aux rites de récolte, Malagan mask

au Centre, des masques Tubuan liés au contôle social

Un petit film très ethno nous emmène dans un village où les habitants semblent s’effrayer de l’arrivée d’une dizaine de tubuans, immenses masques recouvrant le corps tout entier de jeunes gens qui vont être initiés. Enfumés, sautillants, un chien coupe leur route, comme si tout cela semblait naturel, commun. La vie de tous les jours en somme. Le visiteur de l’exposition a le curieux sentiment de traverser un cimetière animé. Car, comme les langues, ces rites et ses parures, ne sont-ils pas mortels, condamnés à disparaître -inexorablement- depuis les premiers contacts avec les explorateurs ?

Mais bientôt viennent les Malagan, plus au Nord donc, ces célèbres Malagan liéés aux rites de deuil et au passage d’une génération à l’autre.Une pièce bien éclairée, à cent lieues, cent lux, des collections permanentes où s’esquintent les yeux…Dans cet espace bien aéré, les objets respirent. Le visiteur est saisi par des statues taillées et ciselées d’une pièce, comme des immenses troncs qui portent comme des écrins des poissons vivants à demi dénudés, arête centrale visible, ou des têtes d’hommes, masques doubles d’âmes errantes. Des cartels expliquent succinctement que telle pirogue centrale portant sa huitaine d’hommes est une embarcation pour l’au-delà, et non pas une pirogue. Dans un film « Malagan » (CNRS) réalisé par Jean-Philippe Beaulieu et Jadzia Donatowicz, un homme dit vouloir « activer » ses statues…Chacun de ses objets semble raconter une histoire. On n’est plus dans le cimetière vivant de la première salle, mais dans un rêve éveillé. L’Europe en son miroir contemple son alter ego. Le visiteur salue ces artistes magiciens. (voir sur le site http://www.artscape.fr/2007/04/19/virtuosite-des-sculptures-malagan/). 

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