
Eaux dormantes de Lars Norén, dans la mise en scène de Claude Baqué, vu au théâtre L’Apostrophe de Cergy-Pontoise, est un spectacle proprement étouffant.
Trois couples, en fin de repas, se racontent leurs vacances d’été. Mais, dès la première seconde, le spectateur sait que ce récit n’est que faussement anodin. Au début, une bonne minute de silence accueille le public; une lumière infiniment progressive éclaire le visage puis le corps assis des convives. Ils sont habillés de noir, dans un décor noir, autour d’une table centrale noire. L’histoire des vacances d’été vire au récit macabre des vies de revenants.
Il y a quelques années, Lars Norén, décrivait ainsi les relations public/acteur : « Le public et les acteurs doivent respirer ensemble, écouter ensemble. Dire les choses en même temps. Je préfère un théâtre où le public se penche en avant pour écouter à celui qui se penche en arrière parce que c’est trop fort ».
Dans Eaux dormantes,inutile de se pencher en avant, même si quelques spectateurs agacés quittent la salle en cours de représentation. Atmosphère étouffante de paroles ultra-rapides, ressassées, culpabilisées par le nazisme (la pièce a été créée en 2001 à Berlin).
« L’écoute » évoquée par Norén est soumise à la sidération étouffante que provoque un texte scandé, écrit au cordeau.
Dans Eaux dormantes, le personnage de Daniel ne porte pas de Hugo Boss (excepté des chaussures qui ne sont pas les siennes), car Hugo Boss a taillé des costumes des SS. Lui et sa femme Emma ont perdu un enfant, Jessica, suicidée. Emma en oublie où elle a passé ses vacances -ce qui n’est donc pas anodin cette question de vacances-, en oublie jusqu’au prénom de son enfant. Au début de la pièce, elle semble très fragile devant la superbe de Daniel qui finira par ressasser « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », etc. Alors que Daniel sera le premier à franchir le seuil vie/mort : « Je suis mort » dira-t-il face caméra, sur le mur du fond de scène… Emma conclura la pièce : « Ceux qui sont morts sont vivants, ceux qui sont vivants sont morts. »
Pièce sur le passage vie-mort, personnages morts-vivants, culpabilité collective, la mort définie par l’oubli de ce qui est important. On peut être apparemment vivant et réellement mort, sans désir, sans mémoire. Théâtre de la perte, de l’oubli, du manque de mémoire, Eaux dormantes (Tristano dans son titre d’origine) nous dit avec son auteur: « Le langage est notre demeure, on habite le langage… »
Eaux dormantes est reprise à l’Athénée – Théâtre Louis-Jouvet du 31 mai au 16 juin 2007.
Elle rappelle le thème d’une nouvelle de Dino Buzzati, « Chez le médecin », du recueil Les nuits difficiles, récemment réédité en 10/18, où le narrateur est cliniquement sain, mais déclaré « mort » par son (ami) médecin…
