Flots d’images (ter)

Dit_violentIl tombe à pic, Dit violent de Mohamed Razane, son premier roman, que Gallimard a publié en début d’été. L’auteur, écrit l’éditeur, a trente-sept ans, "est français d’origine marocaine. Il a été éducateur spécialisé auprès des jeunes en difficulté, animateur de quartier, et vit actuellement en Seine-Saint-Denis."

Voici un extrait, p. 12:

"L’ambiance est bizarre dans ma tête en ce juillet de l’an 2002. Le Pen au deuxième tour des élections présidentielles, les Twin Towers explosées dans un spectacle télévisé en direct live, des images d’hommes égorgés sur la place publique en Afghanistan, des pétasses qui se dandinent comme des asticots en criant qu’elles veulent réussir à Star Academy, des gens qui pleurent parce qu’une tempête a mis à terre leur vie, des gens qui manifestent et qui hurlent dans un dernier râle, tout comme des bêtes qu’on égorge, leur révolte face aux plans sociaux dont ils sont les victimes, des émissions télé où des gens viennent donner leurs misères en spectacle, c’est à se demander comment en arrive à gérer tout ce flot d’images et de misères dans nos têtes, putain quel monde de fous, c’est à prendre sa télé et à l’exploser contre le mur pour oublier tout ce foutu merdier et s’en foutre. Mais le problème c’est qu’en bas de mon bloc c’est pareil qu’à la télé. Putain dans quel monde de ouf je vis ou plutôt je survis!"

Après cet "arrêt sur texte", la lecture continue…

Cuba, bibliothèque idéale ?

Les_brumes_du_pass_1Les Brumes du passé de Leonardo Padura raconte les péripéties de Mario Conde, un ancien policier qui exerce honnêtement « la fonction de pilleur de bibliothèques ». Pour manger, les Cubains sont contraints de vendre leurs livres quand il en reste: « Ou nous vendons les livres, ou nous mourrons de faim à petit feu », dit Amalia Ferrero « . Ce « filon havanais » entraîne une « hémorragie » de livres qui se revendent à prix d’or dans les librairies nors-américaines.Cette « vieille femme usée, aux yeux mélancoliques » est avec son frère la gardienne d’une bibliothèque de cinq mille volumes accumulés et « pas touchés depuis quarante-trois ans », « lieu sacré de la mémoire familiale ».D’entre ces talismans, Conde découvre un article de presse sur une chanteuse de boléro, « une femme effacée de la mémoire et comme évanouie dans le temps », « perdue dans les brumes du passé »: Violeta del Rio.Animé par « un romantisme désuet », l’ex-policier retrouve ses réflexes d’antan. Il n’aura de cesse que de ressusciter la mémoire de cette femme mystérieuse et d’élucider les circonstances de sa disparition. Il devra explorer les bas-fonds de la Havane qu’il découvre, lui un véritable « Martien », venant d’une autre époque, perdu dans « la jungle de la vie créole du troisième millénaire ».Les Brumes du passé, au-delà d’une nostalgie obligée, tissent un véritable hymne à une culture et aux livres qui constituent les soubassements de toute présence consciente au monde. Et au boléro qui appartient à la Caraïbe. « Né à Cuba, il s’est acclimaté au Mexique, à Porto-Rico, en Colombie… »Les Brumes du passé est un très beau roman sur l’oubli et le travail de la mémoire, sur la « profanation » des bibliothèques, symboles d’un chaos irrémédiable, et sur la « bibliothèque idéale et ses trésors inavoués ».Photo_leonardo_padura_source_mtaili_1 Extrait Les Brumes du passé, de Leonardo Padura (éd. Métailié), p. 195-196:« Vous avez réfléchi au genre de pays dont on a hérité? Oui? Non? Il attendit la réponse qui n’arriva pas et conclut: eh bien, vous devriez le faire! C’est un pays condamné à la démesure.C’est Christophe Colomb qui a commencé à tout faire foirer quand il a dit que c’était la terre la plus belle et tout ce qui s’ensuit (…) cette démesure, c’est aussi notre pire châtiment: elle nous a mis au coeur de l’histoire… »L’auteur:Leonardo Padura vit à Cuba. C’est une des valeurs sures des éditions Métailié où la plupart de ses romans sont traduits en français. Il sera présent à la troisième édition du Festival America qui se déroulera à Vincennes (banlieue de Paris) du 29 septembre au 1er octobre 2006 parmi 55 écrivains du continent nord américain.

Flots d’images toujours

Après l’image du jour, voici l’image de demain, si l’on en croit Le Journal du Dimanche qui nous apprend dans sa rubrique "Médias" du jour que la radio et la télé lancent de nouvelles émissions où l’on commentera les images…

Sur Canal +, En aparté de Pascale Clark, qui fait sa rentrée demain à 12h40, laissera la place à "trois polémistes (journalistes de tous horizons) [qui] commenteront l’image du jour."

Antilles_fabrice_lundy Demain encore, la radio BFM ("la radio de l’éco"), propose un débat hebdomadaire, le lundi à 19h45, arbitré par Fabrice Lundy Derrière l’image, quels maux entre deux hommes de pub "sur l’image du moment": Philippe Lentschener (Saatchi & Saatchi France) et Franck Tapiro (Hémisphère Droit). (Fabrice Lundy, né en Martinique, est l’auteur d’un guide illustré Antilles, îles créoles, éd. Alain Barthélémy, 1991.)

L’image arrêtée, un concept tendance? Et dans la blogosphère?

Flots d’images et flots de mots

Papalagi vit dans des flots d’images: avec une moyenne de 3h30 devant sa télé (moyenne nationale) et une baisse régulière de la lecture des journaux (30′ par jour), son médecin lui a prescrit un arrêt sur image. "C’est vital, lui a dit l’homme de l’art, que les images, photos ou dessins de presse, vous les regardiez en les fixant."

Comme cette photo signée Camille Fuzier (expo au Festival de Biarritz, Cinema et Cultures d’Amérique Latine à partir du 26 septembre): village de Tortel dans la Patagonie chilienne…Tortel_chili_photo_de_camille_fuzier Ou la démarche citoyenne de l’émission Arrêt sur images dont un rumeur anté-estivale voulait qu’elle s’arrêtât. Ce qui s’est révélé heureusement faux comme on peut en voir les circonstances relatées sur le site de John-Paul Lepers avec un vidéo de 9′.

Autre exemple de décrassage oculaire: la rubrique "Regarder voir" de Libération qui décortique une photo déjà publiée dans les pages d’actualité.

Une autre démarche encore -équivalente à une cure ophtalmique- nous permet d’éviter la noyade dans les flots d’images. A défaut d’y trouver un sens à tout coup, les festivals de photographies constituent l’occasion trop rare de stopper les images fuyantes.

Ainsi les rencontres photographiques, terme souvent choisi à la place de "festival", comme celles d’Arles en juillet ou Visa pour l’image qui vient de commencer ce week-end à Perpignan (jusqu’au 17 septembre).

Moins couru, L’Eté photographique de Lectoure dans le Gers, qui s’est terminé le 27 août. François Saint Pierre a programmé un très bel ensemble de lieux et de démarches de photographes. A coup sûr, les flots d’images sont traités par les photographes et ces traitements méritent un arrêt…

Aline_bouvy Aline Bouvy et John Gillis ont mixé 200 collages pour une animation où la guitare devient un objet érotique;

Renato Bezerra de Mello, quant à lui, proposait au visiteur un carnet de voyage composé de centaines de petites photos dont le visiteur était invité à en choisir une, la décoller et à repartir avec. Belle générosité pour un artiste à l’oeuvre forcément éclatée et centrifuge: "Je suis intéressé par l’effacement", précisa-t-il à Papagali; Renato_1

l’un des exemples les plus stimulants est celui de Charles Pennequin, poète et dessinateur dont les performances, les dessins, les vidéos, les lectures ont quelque chose de très contemporain car absurde et généreux (décidément).

Charles Pennequin compte "revenir au lieu par l’écrit, revenir au lieu par la bande. On étouffe, on est empêché, mais on peut en faire quelque chose, faire des trous là-dedans. Il y a une urgence à travailler", expliqua-t-il devant un public subjugué, réuni dans le préau de l’école Jean-François Bladé, rue des Frères Danzas, à Lectoure.

Charles_pennequin Dans "Mon binôme", édité par P.O.L., Charles Pennequin nous met face à un autre risque de noyade par le flot des mots ou par leur manque répété: "Je parle de toi mon amour. Je parle de ton amour. Ou bien c’est de moi. C’est mon amour à moi dont il est question. Je me pose des questions sur notre amour à moi. Car y’a plus que moi dans cette affaire. Et je peux pas tout faire. Je peux pas faire l’amour avec moi tout seul. Et je peux pas parler tout seul non plus. Faut qu’on soit deux. Qu’on soit au grand complet pour se parler. Pour tout sortir. Faire le grand tri entre nos phrases. Pour dégager le terrain. Faut qu’on soit là pour faire table rase. Et pour qu’on soit plus qu’un. Faut qu’on discute un brin. Sinon ça sert à quoi de s’entêter. De tant vouloir être des hommes. Si déjà l’amour c’est pas humain."

Pennequin_01Ultime solution (très temporaire) pour lutter contre le flot d’images: le flot des mots de Charles Pennequin, à voir dans un enregistrement lecture de 5′ de Bibi sur le site de son éditeur, où il apparaît "absolument vivant (c’est à-dire dans la merde)".

Voir le blog de Charles Pennequin.

Piquer dans les magasins c’est grave ?

Michaud_la_philo_100_ado_la_suite "L’Histoire, à quoi ça sert ?"; "Être raciste, c’est quoi ?"; "Puis-je décider de ma vie ?"; "Peut-on changer le monde ?"; "A-t-on besoin d’autorité ?, autant de questions examinées par Yves Michaud dans La philo, 100% ado, la suite.

Après le succès du premier livre, il y a trois ans, celui que vient de publier Bayard presse enfonce le clou : la philo ne doit pas être limitée à une classe terminale, en forme d’alibi culturel pour fin de scolarité, discipline pour les traîne-la-patte coincés entre des heures harassantes de maths et de physique chimie…

Yves Michaud n’est pas un simple prof. de philo à l’Université (en l’occurrence Rouen, ce qui ne serait déjà pas rien) mais aussi le concepteur de l’Université de tous les savoirs en 2000, une aventure qui continue aujourd’hui.

La philo, 100% ado, la suite donne envie de faire de la philo, c’est-à-dire écrit Michaud : "Décortiquer des questions qui paraissent à première vue compliquées et développer ensuite le raisonnement dans différentes directions, pour voir où cela nous mène (même si on arrive parfois à des impasses où à des interrogations encore plus complexes)."

Chacune des seize questions soulevées est d’abord débattue par des élèves du collège Edouard Herriot de Maisons-Alfort. Ensuite un petit cours de philo développe un raisonnement. Enfin, le lecteur, s’il le souhaite, pourra se plonger dans la lecture des oeuvres.

Exemple pour la question "Piquer dans les magasins, c’est grave ?":

1) Question de mot, question de règle ("piquer" n’est pas "voler");

2) Circonstances atténuantes ou mauvaises excuses ?

3) Piquer, ça peut s’expliquer de plusieurs façons (les autres paieront pour moi; le frisson de l’interdit)

En encadré est cité Saint Thomas d’Aquin (XIIIe siècle)…

Il s’avère que le petit Michaud (par la taille) est nécessaire et très stimulant.

Seul hic minuscule pour ce livre jeunesse : la 4e de couverture a laissé passer une belle coquille à "compte rendu" au pluriel… Bayard n’utilise pas les services d’un correcteur ?