Ananda Devi. Prix des Cinq continents de la francophonie 2006.
Les dictionnaires devraient lui faire la place qu’elle mérite… comme à Alain Mabanckou, membre du jury et précédent lauréat qui nous l’apprend sur son blog: Ananda Devi est Prix des Cinq continents de la francophonie 2006.
Née à l’île Maurice, Ananda Devi, à la gracilité à peine soutenue d’un sari soyeux, est l’auteur iconoclaste et encore trop peu connu d’une oeuvre marquée par une violence intérieure radicale, insulaire et carcérale. Jusqu’à l’an dernier, une des valeurs sures de la collection "Continents noirs" de chez Gallimard, premier auteur à quitter cette collection, en janvier 2006, pour la "Blanche" qui publie ce roman bref, Eve de ses décombres, à l’atmosphère poisseuse, économe de dialogues, à quatre narrateurs paumés, dont la seule certitude est de ne pas survivre les uns sans les autres.
"On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans", le mot de Rimbaud traverse le roman. Mais quand le poète dresse des éloges aux voleurs de feu, Ananda Devi redonne des mots aux sans-voix: "C’est l’endroit qui nous a fait ainsi ou le contraire? se demande Sad, p. 108, celui qui écrit du "sous-Rimbaud". "Dix-sept ans et tu ne rêves de rien. Sauf de continuer à marcher ainsi à côté de toi-même, fuyant tes reflets."
On est assez loin des Fleurs du mal, quand Baudelaire écrivait "A une dame créole": "Au pays parfumé que le soleil caresse…"
Ils sont quatre anti-héros, issus comme les immeubles "de la mouillure des cyclones", Eve, Clélio, Sad, Savita, 17 ans, habitants d’un quartier de Port-Louis, la capitale de l’île Maurice, qui répond au nom prédestiné de Troumaron: "On nous appelle bann Troumaron, comme s’il s’agissait d’une nouvelle communauté dans cette île qui en a déjà tellement."
Il y a Eve, clé de voûte de cette jeunesse fracassée: "Mon corps est une escale (…) J’ai dix-sept ans et je m’en fous. J’achète mon avenir." Eve, "un bateau en papier qui fait eau de toutes parts", dont Sad loue "la facilité qu’elle a à se dédommager avec son corps."
Il y a Clélio: "Je suis Clélio, un sale besogneux. L’avaleur des clous rouillés des autres. Que voulez-vous? On ne se refait pas." Son grand frère Carlo est parti en France, il y a dix ans. "C’était mon héros".
Il y a Sad (Sadiq), philosophe: "Tout le monde sait que la pauvreté est le plus féroce des geôliers." Sad qui recopie des phrases sur le mur du palier de la cité: "Voilà le mouchoir de dégoût qu’on m’a enfoncé dans la bouche." Sad qui veut deux choses: l’écriture et Eve. "Je le sais, je ne suis qu’une contrefaçon. Mais une goutte bleue est entrée en moi. Je la transforme en encre de gamin noir déchirant les murs. Cette histoire que vous lisez sur mes murs, ses mots ne partiront que quand les immeubles poussés de la mouillure des cyclones auront disparu." Sad, encore, p. 108: "Eve, je te sortirai de tes décombres."
Il y a Savita, qui appelle Eve: "l’inflexible", qui lui répond: "Ma Savita adorée, non seulement je ramasserai tes morceaux, mais je les mangerai, comme ça tu seras toujours en moi."
"Notre cité est notre royaume. Notre cité dans la cité, notre ville dans la ville. Eve de ses décombres, "c’est une histoire fragmentaire et boiteuse, faite d’amertume et de colère, mais c’est la seule que je connaisse. La vie des gens comme moi, si simples qu’ils se brisent avant de s’être construits, si incertains qu’ils s’effacent avant d’avoir touché aux choses.Leurs espoirs se dispersent au matin comme la poussière à leurs pieds. Leur mort n’aspire pas à la sève des étoiles et n’évoquera jamais que l’espcae nu d’une tombe. C’est pour cela que leurs barrières commencent dès leur regard."
Eve de ses décombres, roman venu de l’océan Indien, est en résonance avec la jeunesse des quartiers français et cosmopolites du "neuf-trois": C’était le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. Deux adolescents, Bouma et Zied, trouvaient la mort dans un transformateur électrique en tentant d’échapper à la police. Une poursuite fatale à l’origine d’émeutes dans les banlieues françaises pendant plusieurs semaines…

En plus elle est belle, ce qui ne gâche rien à l’affaire! Félicitations.
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Je suis une très grande fan des oeuvres d’Ananda Devi… « Eve de ses décombes » est une réussite, un pur bonheur!
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Je suis en train de le lire. C’est une très belle prose!
Je m’en vais explorer votre blog au titre intrigant.
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