Évelyne Trouillot : « De mon village au nom frondeur j’arpente le monde »


 

Le Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde réuni en Guadeloupe récompense Evelyne Trouillot pour La mémoire aux abois, édité par Hoëbeke. Une mention spéciale a été décernée à Gerty Dambury pour l’ensemble de son oeuvre.

Réuni au Gosier, le 17 décembre 2010, le jury a salué dans le roman lauréat « l’originalité avec laquelle sont convoqués les tremblements de l’Histoire et des histoires dont les soubresauts n’ont pas fini se secouer nos imaginaires caribéens (…), une littérature dans laquelle les écrivaines se distinguent de plus en plus et qui offrent des perspectives inattendues, imprévisibles, (…) un roman vivant qui libère une esthétique fragmentée et indirecte, à la limite de l’Inextricable. ».

Dans ses attendus littéraires, « le jury du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde réuni en Guadeloupe cette année tient à reconnaître les publications des écrivains haïtiens qui témoignent de la vivacité de ce peuple face à l’Inimaginable qui a eu lieu le 12 janvier 2010.

« Haitï kembé là ! » de Rodney Saint-Eloi autant que « Tout bouge autour de moi » de Dany Laferrière, « Failles » de Yanick Lahens et « Create dangerously » d’Edwige Danticat sont des livres animés par l’Urgence. Ils nous parlent du séisme qui a ravagé leur pays et des autres séismes politiques, sociaux et économiques qui ont eu des conséquences cauchemardesques pour Haïti.

Sans aucun misérabilisme, ces textes nous redonnent espoir et font tomber les préjugés qui existent encore trop souvent dans la conscience collective.

Dany Laferrière nous le rappelle : « Il ne faut pas pleurer sur Haïti ». Rodney Saint-Eloi, finaliste cette année, nous le dit encore :

« Pour moi, l’espoir, c’est un métier…, il faut que les gens mettent dans leur tête le mot espoir. C’est pourquoi la littérature est importante : elle met en tête l’imaginaire du pays ».

A cette liste, n’oublions le très beau roman Saisons sauvages de Kettly Mars (Mercure de France), qui s’attache comme le roman d’Evelyne Trouillot à la période duvaliériste et à ses conséquences.

Nous l’avions rencontrée à Saint-Malo, en mai dernier, lors du festival Etonnants voyageurs, avec d’autres écrivains haïtiens

http://culturebox.france3.fr/player.swf?video=27952 http://culturebox.france3.fr/player.swf?video=27952Découvrez Les écrivains haitiens et le séisme du 12 janvier 2010 sur Culturebox !

Voici le très beau texte d’Évelyne Trouillot en réponse à son prix :

« L’homme n’est jamais seul alors que je vous parle et que vous m’écoutez », nous dit le poète haïtien René Philoctète. Nous ne sommes pas seuls et la parole, le langage, la poésie nous unit.

Un prix littéraire de la Caraïbe et du Tout-Monde casse les frontières et les renoue autrement. Bouleverse les stéréotypes et les clichés pour regarder le monde d’une autre perspective en déplaçant les centres et renversant les périphéries pour former de nouveaux centres. Autant de centres que de paroles.

Le centre d’où j’ai choisi d’écrire je le situe à Anse-à-Foleur, curieux petit village au nom frondeur du nord-ouest d’Haïti où la mer monte à l’assaut des images et où le vent s’offre aux caresses des enfants, comme un poème en devenir. Je l’ai choisi au hasard d’une promenade et depuis, il habite mon imaginaire lorsque j’écris quelque soit le lieu où je suis. Lorsque j’écris, je suis seule sans l’être vraiment.

Aujourd’hui, je suis riche d’une multitude de douleurs, car l’année 2010 a pour mon pays multiplié les catastrophes, frappant, heurtant avec des pauses à peine perceptibles. Une année tumultueuse et interminable, et je ne peux prendre la parole sans penser aux compatriotes disparus, aux survivants meurtris dans leurs esprits et dans leurs chairs. Je suis riche de beaucoup de larmes, je suis pleine de colère et de résolution. Et si je parais seule devant vous, ma tête est haute et digne parce que mes pas s’alignent sur d’autres pas.

De mon village au nom frondeur que je garde en moi comme un talisman de beauté, de révolte et de dignité, je suis riche de toute la puissance du monde : du courage des femmes afghanes, des cris des mères en deuil des quartiers démunis de Chicago, des bruits de vague houleuse des jeunes du Cap-Haïtien. De mon village au nom frondeur qui m’habite j’arpente le monde et les êtres.

Recevoir le prix Carbet de la Caraïbe et du Tout Monde c’est placer Anse à Foleur au coeur de la Caraïbe et du monde. C’est une fois de plus déplacer le centre, bousculer les pouvoirs et revenir à l’essentiel, à cet humain qui est en chacun de nous et qui donne à « la plus petite larme d’un peuple valeur d’éternité ».

Aujourd’hui je pense à celles et à ceux qui ont péri pendant la dictature, celle de Duvalier ou d’un autre, qu’importe. Elles creusent toutes les mêmes blessures, enfantent les mêmes horreurs. Je pense à ceux qui y ont opposé leurs poings levés, leurs pleurs, leurs éclats de rire et leurs rêves. Je pense à tous ceux et à toutes celles qui se sont accrochés à la vie et à sa beauté toujours palpitante. C’est en pensant à eux que je reçois ce prix car la plus petite parcelle de bonheur et de dignité mérite d’être partagée. »

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