C’était il y a tout juste une semaine. Valise entr’ouverte, avec les livres de Dany Laferrière, Lyonel Trouillot, Gary Victor, Emmelie Prophète, Yanick Lahens, livre de Régis Couder, L’acheteur de temps, que son éditeur venait de m’envoyer. Nous avions prévu d’embarquer le lendemain avec les Étonnants voyageurs depuis Paris, direction Port-au-Prince.
De là plusieurs directions s’offraient à nous. La première : prendre l’avion avec Louis-Philippe Dalembert et Régis Couder pour Port-de-Paix sur la côte nord. J’avais aprécié des passages des Dieux voyagent la nuit, dont une partie se situe dans la région (l’île de la Tortue n’est pas loin). Je me faisais une joie de rencontrer Régis Couder, dont j’appréciais la démarche. En 2007 déjà j’avais pu me rendre à la Citadelle Laferrière,deux jours de belles rencontres pour un happening de CulturesFrance lançant Caraïbes en création. J’avais pu faire connaissance avec Raoul Peck sur les hauts murs de la forteresse du roi Christophe, l’une des merveilles des Caraïbes, patrimoine unique dans la région.
Deuxième possibilité : partir pour Verrettes dans l’Artibonite avec James Noël et Stanley Péan. J’aime la voix profonde de James Noël et je ne connaissais pas Péan, venu du Québec. Mais l’aller-retour en voiture dans la journée paraissait difficile.
Enfin, le choix le plus près : Cabaret, au Nord-Ouest de la capitale, avec Gary Victor et le Cubain Mano Ejèn.
Après un tournage avec ces auteurs rencontrant les lycéens, nous avions prévu de suivre le Festival sur Port-au-Prince.
Devant l’écran de l’ordinateur, je consultais les cartes pour évaluer les distances, et programmer la suite du tournage.
Sur facebook, des messages. Et puis le message de Stéphane Martelly : Séisme en Haïti, 13 janvier, 00h20.
Puis radio, télé. Je m’abonne à CNN. J’envoie un SMS à Laurent Delarue, l’attaché de presse du Festival. Le Festival est annulé. Je reçois un coup de fil de Dominique Ako de la rédaction. Il connaît bien Haïti. Il y est allé dix fois. Il me relate d’autres nouvelles, d’effondrements massifs, de routes coupées, d’hôpital détruit.
Le voyage est annulé. Nous voulions partir. On voulut que nous restions.
Depuis énorme frustration et surtout immense douleur diffuse, comme un deuil partagé. Me revient en mémoire les paroles de la comédienne Magali Comeau Denis, alors ministre de la culture. Rencontrée au festival d’Avignon, alors qu’elle interprétait l’héroïne de Thérèse en mille morceaux, de Lyonel Trouillot : « Haïti n’existe au monde que par sa culture. »
Je ne connaissais pas l’œuvre de Georges Anglade, invité du festival et disparu avec sa femme. Depuis, j’ai envie de lire tout de lui. J’ai pu découvrir l’inquiétude de leur fille dans le quotidien de Montréal, La Presse, alors qu’elle était sans nouvelles. Elle était dans l’avion au moment du séisme et, depuis le Canada, demandait des nouvelles de ses parents.
Des images d’Haïti me reviennent en mémoire. Le roi Christophe interprété par Dominique Batraville dans le superbe Royal Bonbon de Charles Najman (sera projetté ce dimanche à 11h au Max Linder, Paris), la montée à pied et à dos de mule de la sente vers la Citadelle, les rues chaotiques aux alentours de la maison de Lyonel Trouillot. Les images d’Arnold Antonin sur lesfoules de manifestants demandant le départ d’Aristide.
Je me souviens du Parloir haïtien à la Villette, à Paris, programmé par Gabriel Garan.
Je me souviens d’une soirée littéraire à Port-au-Prince, à la veille du 1er festival Etonnants voyageurs, fin 2007.
Je me souviens de l’échange entre Kettly Mars et Wilfried N’Sonde, emporté et fraternel. Me revient en mémoire la route nous emmenant vers Max Beauvoir, le Hougan, au sortir d’un colloque organisée par sa fille Rachèle et retransmis par Télé-Haït.
Je me souviens de ma découverte de la galerie Monnin, sa richesse profuse en tableau, sculptures.
Je me souviens d’un artiste cubain préparant son expo au rez-de-chaussée.
Je me souviens des jeunes gardes armés de l’hôtel Kinan, dont le métier principal n’était pas militaire.
Je me souviens des Unes de la presse, titrant sur les kidnappings à la veille de Noël, les enfants étant des rançons assurées, même parmi les plus pauvres.
Je me souviens du poème « le Y » dit par Yvon Le Men dans les jardins de la résidence de l’ambassadeur de France. Dans la cour une immense sculpture en fer découpé d’un immense artiste. Etait-ce Saint-Eloi ?
Je me souviens du rire de Sergine et de ses toiles abstraites. De son accueil alors que la nuit tombait et que la pluie redoublait à Pétionville.
Je me souviens de Jean-Claude Fignolé, grippé, nous consuisant dans son petit 4 X 4 dans Port-au-Prince, nous arrêtant pour nous montrer des maisons construites à la va-vite « une stratégie d’Aristide pour encercler le quartier bourgeois de Pétionville ».
Je me souviens des conversations avec Rodney Saint-Eloi, Sabine Wespieser, Jacques Leenhardt et Marie-Catherine Vauthier.
Je me souviens d’un séjour inouï dans la demeure-forteresse-galerie d’art de Frankétienne, le poète de Delmas, architecte vivant de la mémoire haïtienne, l’un des rescapés du séisme.
Je me souviens de sa collection reliée du Magazine littéraire.
Je me souviens de sa chambre, aux murs couverts de pages de mots comme slogans de création brute.
Je me souviens de Marie-Andrée, l’épouse de Frank, collectionneuse de poupées miniatures.
Je me souviens de Frankétienne retrouvant Glissant au marché de la poésie, place Saint-Sulpice à Paris.
Je me souviens de tout, et les images ne cessent leur remontée, comme un immense fleuve de souvenirs vivaces, impossibles à stopper.
Je suis heureux d’apprendre que Michel Le Bris, Dany Laferrière et Lyonel Trouillot ont décidé de remonter le festival.
